À cet instant, le son d'un t'ryun (=ukulélé) joué on ne sait d'où trancha le ciel nocturne et résonna faiblement. Portant un rythme joyeux, il avait une tonalité légère, comme s'il s'agissait d'un air de danse.
« Vous pouvez continuer à me prendre pour un vaurien. C'est quelque chose que je peux amplement endurer, pourvu que vous ne lâchiez pas cette main, ma dame. Donc, veuillez considérer que j'ose commettre une telle inconvenance. »
À peine eut-il achevé sa phrase qu'il m'empoigna et fit mouvoir son corps. Le chevalier Halberd me menait avec douceur, comme s'il avait l'intention de danser sur la musique du t'ryun.
Je le fixai, interdite. J'effectuais des pas pour le suivre, entraînée par son mouvement soudain, mais je ne comprenais pas pourquoi il se mettait à danser à cet instant.
Après tout, nous venions d'avoir une conversation sérieuse sur le fait de nous éviter ou non.
Je ne pus m'empêcher d'être décontenancée alors qu'il changeait de sujet avec une aisance de serpent franchissant un mur, et se mettait même à danser inopinément.
Que diable a-t-il en tête ? Plus encore, pourquoi cet homme s'éloigne-t-il de plus en plus de l'image que j'ai de lui ?
Mais tandis que je me déplaçais sous sa main, je me sentis sotte de m'inquiéter de la façon d'éviter cette situation. À un moment donné, mon cœur, qui avait commencé à battre la chamade, me souffla que la chaleur transmise par nos mains jointes importait davantage.
La prise de conscience que je pouvais enfin profiter de la danse qui n'avait été permise qu'à Roena par le passé, maintenant que j'étais revenue, envahit mon esprit.
Cette émotion tardive se répandit comme un doux poison. Mes pensées semblèrent paralysées par l'odeur solide de l'homme qui me monta aux narines.
« Chevalier, qu'est-ce que c'est ? Pourquoi ? »
Pourtant, j'avais encore des questions, alors j'ouvris à peine la bouche pour les lui poser. Il m'était impossible de formuler une question convenable, tant j'étais décontenancée, mais je n'avais pas le choix.
Je n'avais craché que quelques mots capables de former un son.
Heureusement, le sens parut transmis, car le chevalier Lustewin Halberd esquissa un doux sourire et répondit à voix basse.
« N'est-ce pas ce soir la dernière nuit de la Fête de la Fondation ? J'ai donc osé être cupide. Plus que tout, j'ai pensé que vous continueriez à être confuse et partiriez si je ne faisais pas cela. »
Avant que je m'en rende compte, les alentours s'étaient assombris, et une unique lune flottait au-dessus de nos têtes, émettant une pâle lumière. La musique qui avait guidé ses pas s'estompait également peu à peu.
La seule chose qu'on entendît distinctement fut le bruit de nos respirations. Ce fut vers ce moment que le chevalier Halberd embrassa à nouveau le dos de ma main qu'il tenait.
« Je vous en supplie une fois encore, ma dame, ne me repoussez pas et ne fuyez pas. Vous pouvez même avoir pitié de moi. »
Soudain, la Couronne Florale qu'il m'avait offerte vacilla devant mes yeux. Le baiser déposé sur le dos de ma main remontait le long de mes veines vers mon cœur. Alors, où cette voix sincère, ce ton, allaient-ils se poser ?
Submergée par la peur, je baissai la tête et serrai les lèvres entre mes dents. Ma gorge brûlait, et je ne pus articuler un mot.
Autrefois, je haïssais les changements incontrôlés. Je m'étais frustre maintes fois face à des choix imprévus, car les bons résultats allaient toujours à Roena, en fin de compte.
Alors je voulais que tout se passe dans le niveau de bon sens que je connaissais. J'essayais de mener les choses comme je l'entendais, jusqu'à être abusive envers mon entourage.
Ce fut véritablement une lutte pathétique que seul un chien battu peut montrer. C'est pourquoi j'avais tenté d'apporter de petits changements pour coller à l'avenir que je connaissais maintenant que j'étais revenue.
Mais maintenant, je dois l'admettre. Non, je le dois. Rien n'est pareil qu'avant, et l'avenir que je connais est comme une fille capricieuse qui peut changer d'attitude à tout moment.
Le chevalier Halberd actuel était bien plus fluide et imprévisible que je ne le connaissais avant mon retour. Penser que je le connaissais parce que je l'avais vécu une fois, c'était comme saisir un seul bout d'un fil emmêlé et crier que j'avais dénoué tous les nœuds.
J'avais aussi négligé le fait que les autres pouvaient être différents, tout comme j'étais devenue une autre personne après mon retour. Ce fut une erreur de vision étroite due au préjugé.
Par conséquent, je devais réaliser que des situations comme celle-ci pouvaient survenir, et que tout dépendait aussi de la façon dont je les acceptais.
Bien sûr, tout cela exigeait un grand courage, mais l'extase de vivre ce que Roena avait pu traverser compensait toute l'anxiété, l'inquiétude et la peur.
Foi-ce parce que je pensais ainsi ? Mon cœur s'apaisa progressivement, et la respiration qui était si bloquée qu'on eût dit que j'allais avoir du mal à respirer s'ouvrit peu à peu. La vision floue se dissipa également. J'eus enfin l'impression d'être vraiment revenue.
J'ouvris la bouche d'une voix calme et dis.
« Oui. »
Ce fut une réponse pathétique au vu du courage que j'avais rassemblé, mais n'importe qui aurait fait le même choix que moi. Parce que tout ajout supplémentaire était superflu.
Surtout, personne au monde ne pourrait deviner combien de courage il a fallu pour prononcer ce son, qui n'était qu'un seul mot.
Même un dieu ne pourrait se tenir aussi fermement que moi maintenant. L'adoratrice douce du destin était là.
Bien sûr, cela ne signifie pas que j'aurai les mêmes sentiments qu'avant. Mon propre moi est trop lourd à porter pour changer soudainement. Ce n'était qu'un serment de ne pas fuir.
N'est-ce pas déjà un grand changement que d'avoir fait cette petite déclaration pour le voir tel qu'il est maintenant, et non le chevalier Halberd d'avant ? Même si les souvenirs du passé raté me retiennent encore.
Pourtant, le chevalier Halberd sourit radieusement, comme s'il possédait le monde entier, malgré ma réponse insignifiante. Ses yeux profondément plissés et ses lèvres largement étirées formèrent une harmonie, devenant eux-mêmes une fleur pleinement éclose.
« C'est la nuit de la Fête de la Fondation la plus heureuse de ma vie. »
Après un moment, le Chevalier de l'Ouïe Claire chuchota. Il fait semblant de ne pas l'être, mais vu que le bout de ses doigts tenant ma main tremble, le chevalier Halberd a dû être très nerveux lui aussi.
Tout comme j'ai ressenti de la peur, cet homme a dû être angoissé à l'idée d'être rejeté à nouveau. Alors il doit sourire heureusement, comme s'il avait le monde entier, au son de cette unique réponse. Tout comme moi autrefois.
« Je vous le demande respectueusement à nouveau. Voudriez-vous danser avec moi ? »
Mais comme s'il était sûr que je ne fuirais plus, il s'inclina et me tendit la main. La main offerte poliment était remplie d'une certaine attente et d'une certaine excitation.
« Oui. »
Je répondis d'une voix faible et posai ma main sur celle du chevalier Halberd. Le son du t'ryun s'était tu depuis longtemps, mais nous nous mûmes très lentement, comme si nous écoutions la même musique. Sous la pâle lumière de la lune, un bal rien que pour lui et moi se tenait.
Au-dessus de la cour silencieuse, nos souffles s'entrelacèrent, et nos ombres se lièrent et se délient comme si elles ne formaient qu'une seule.
Un vent frais me chatouillait les joues, mais le regard que nous partagions était si brûlant que je n'en sentis même pas mes orteils bleuir.
Tous mes sens étaient concentrés sur sa main tenant ma taille, le visage face au mien, et le doux sourire qui s'épanouissait.
Par conséquent, quel que soit le faste de n'importe quel banquet au monde, il n'aura pas la même romance et la même douceur qu'à cet instant. Le plus beau bal de ma vie était là.
Ainsi, la dernière nuit de la Fête de la Fondation s'approfondit. Portant une vérité, une prise de conscience, et un seul cœur.