« Ha ? »
Après un moment de silence, l'exclamation stupéfaite de la princesse résonna dans la pièce.
Bien que je n'aie pas entendu quelles étaient mes fonctions, concernant cette gamine de princesse elle-même, mon supérieur Hirett m'en avait parlé immédiatement après notre rencontre hier.
Pour résumer une explication de trente minutes : c'est la Première Princesse Impériale de l'empire et le plus grand génie de la famille impériale. Et c'est une connasse. En plus, elle a apparemment les faveurs de l'empereur, donc elle fait à peu près tout ce qu'elle veut.
Plutôt que de bâcler quelque chose face à un adversaire pareil, mieux vaut faire semblant de ne rien savoir du tout.
Bon, eh bien, montrons-lui mon inutilité ici, et faisons-moi virer. L'organisation ne pourra alors rien y faire.
La princesse, si aimée de l'empereur, m'a dit de rentrer chez moi, que puis-je faire d'autre ?
Bien sûr, je pourrais me faire réduire mon salaire à cause de ça, mais compte tenu de l'alternative — vivre au palais impérial où dix vies ne suffiraient pas à survivre —, mieux vaut accepter une baisse de paye et retourner à l'organisation comme instructeur.
« Je m'appelle Ast. Je suis né dans l'ancien royaume de Harken comme fils de paysan, mais j'ai été forcé d'abandonner ma ferme à cause de la guerre. Quand je suis venu dans l'empire et que j'ai fait des petits boulots pour survivre, je me suis retrouvé ici. J'ai 25 ans, mon passe-temps est la lecture. J'ai une constitution particulière qui m'empêche d'accumuler du mana depuis ma naissance, donc peu importe combien je m'entraîne à l'épée, mes compétences restent insuffisantes, et je ne peux pas utiliser la magie non plus. »
« Quoi, tu sais t'expliquer. »
« Mais est-ce que cette explication était ce que Votre Altesse voulait ? »
« …Non. »
Et pourquoi le serait-elle. Bien que je ne sache pas ce qu'elle attend de moi, je connais son but.
Elle essaie juste de me pourrir la vie. Vu ce que la chevalière Reia a dit plus tôt, c'était probablement comme ça qu'elle faisait partir beaucoup de ses serviteurs.
« Puisque Votre Altesse m'a ordonné d'expliquer simplement, je vais expliquer simplement. Votre Altesse. L'essence d'une personne réside-t-elle dans son corps physique ? »
« Non. »
« En effet, non. Une personne meurt et laisse derrière elle son corps. Mais ce n'est qu'une cadavre qui pourrit vite, ce n'est pas cette personne. Dans ce cas, Dame Reia, qu'est-ce que vous croyez être l'essence d'une personne ? »
« Hein ? M, moi ? »
La chevalière surprise me fixa, les yeux écarquillés. Très bien. C'est une bonne proie.
« Oui. »
« Euh… L'l'âme ? »
Elle lutta un moment dans cet état de surprise avant de répondre par une question.
Elle ne ressemble pas à une chevalière impériale qui a soi-disant besoin à la fois de force et d'intelligence.
Elle semble être la garde du corps de la princesse, donc ses compétences martiales sont sans doute très, très supérieures pour compenser ses lacunes intellectuelles. Ou peut-être est-elle auprès de la princesse parce qu'elle est idiote.
Ah, d'un autre côté, la princesse pourrait juste la garder comme un jouet amusant.
« Dans ce cas, Dame Reia. Si votre âme était échangée avec la mienne, et que l'âme et l'esprit de Dame Reia étaient dans ce corps, seriez-vous encore Dame Reia ? »
« Hmm… c'est ça ? Non, c'est pas ça ? Hmm… »
« N'embêtez pas Reia. Elle n'est pas chargée de mon éducation. »
« Vo, Votre Altesse… »
La princesse me dit ça en regardant Dame Reia gémir.
Je pense que Dame Reia a été vraiment touchée par ça.
« Ma tête est bien trop bien faite pour être enseignée par une idiote. »
« Votre Altesse ! »
Bien que je pense que ça s'est arrêté net.
« Votre Altesse. Peu importe que vous la trouviez idiote, si une personne à vos côtés manque de connaissances, ce n'est pas bon. »
« C'est bon. Y a personne au palais qui sait pas que Reia est idiote. Mais ses compétences martiales sont excellentes, donc c'est bon. »
« Attendez, Votre Altesse ! Je ne suis pas une… »
« Peu importe à quel point ses arts martiaux sont splendides, elle devrait avoir le talent pour discerner ce qui est bien ou mal pour sa maîtresse. Sinon, elle ne serait que nuisible à son maître. »
« C'est vrai, mais c'est bon. Je suis pas assez incompétente pour être blessée juste à cause de Reia. »
« Votre Altesse et vous, vous allez pas un peu trop loin tous les deux ?! Surtout vous ! C'est le comble de l'impolitesse de dire à quelqu'un qu'il a besoin d'intelligence à la première rencontre ! »
Je me tournai vers Dame Reia qui hurlait le visage écarlate.
Normalement, ce n'aurait pas été bizarre qu'elle tire son épée en criant « Tu oses manquer de respect ? Paie de ta tête ! » ou ce genre de répliques.
« Alors Dame Reia. Pourriez-vous me donner une réponse à ma question précédente ? »
« Gloups ! Ç, c'est… »
« Reia, pas la peine de te forcer. »
« Non, Votre Altesse ! Je peux le faire ! »
Ohh ! Donc c'était le type loyale à sang chaud après tout !
Après avoir lutté un moment, Dame Reia dit fermement, comme si elle avait pris sa décision.
« Ma réponse, c'est non. »
« Pourquoi donc ? »
« Peu importe si mon corps et mon âme étaient dans le corps de Sir Ast, du point de vue des autres je serais Sir Ast, pas moi-même. »
On pourrait le penser, on pourrait ne pas le penser.
Surtout les réincarnés, bah, j'en fais partie aussi, mais après la mort, vivre dans un autre corps, c'est un sentiment assez profond.
Si on devait classer ce monde dans un genre, ce serait la fantasy en particulier.
Dans un monde où les âmes existent, je suis très curieux de savoir ce qui est arrivé à l'âme d'origine du corps.
Si j'ai volé la place légitime de l'âme d'origine, où est-elle allée ? Elle n'habiterait pas un autre médium et ne reviendrait pas pour se venger ?
Bien sûr, ces pensées ne dataient que de quand j'étais très jeune, quand je n'avais rien à faire.
Parce que les gens du peuple normaux, surtout les paysans, avaient déjà assez de mal à mettre de la nourriture sur la table, donc ils étaient occupés à cultiver.
En plus, depuis que je suis en vie, la tendance actuelle de la fantasy, c'est la réincarnation en autre chose qu'humain, ou la réincarnation sans bonus de réincarné, non, parfois ils sont même débuffés à mort pour une vie misérable. Dans les romans, t'as une araignée ou un slime, putain même une épée s'éclate après sa réincarnation !
Au minimum, ça aurait été top si j'avais eu un diable masqué qui fabriquait les objets de ma vie précédente d'après mes explications et les vendait pour me filer des royalties.(1)
Parce que dans ma vie passée comme dans celle-ci, j'en ai bavé parce que je manquais de talent.
« Dans ce cas, qui est cette personne ? »
« Hein ? »
« Les souvenirs et l'âme de Dame Reia sont entrés dans mon corps, mais ce n'est pas Dame Reia. Alors c'est moi ? »
« Euh, ç… c'est pas ça non plus. »
« Alors si j'entrais dans le corps de Dame Reia, ça voudrait dire que ce n'est pas moi non plus ? Dans ce cas, où suis-je allé, et qui est celui qui est entré dans mon corps ? »
« Hein ? Hum ? Ça ? »
Dame Reia, revenue à son état gémissant, était un peu mignonne.
Au point où on a vraiment envie de l'embêter.
Vraiment, taquiner les idiots procure une satisfaction amusante.
Puisqu'elle est la garde personnelle de la princesse, elle doit être la fille d'une famille noble relativement connue, mais elle n'est pas arrogante, et elle est pure.
C'est le type parfait à embêter. Mais comme cet endroit n'est pas mon vrai lieu de travail, plus précisément, démissionner est dans mon intérêt, donc je dois malheureusement y renoncer.
« D'une certaine façon, la réponse de Dame Reia est correcte. Mais d'une autre, elle ne l'est pas. Tout est interprétable de multiples façons. Les choses ne sont pas divisées en bonnes et mauvaises choses par leur existence. Bon. Mauvais. Utile. Génant. Splendide. Horrible. Tout dépend de sa propre interprétation. Votre Altesse m'a sans doute déjà interprété comme bon lui semblait. Et Votre Altesse réinterprétera ce que je viens de dire avec ses propres critères et points de vue. »
« En d'autres termes, ne pas demander ? »
Ces yeux qui feignaient la pureté redevinrent indifférents.
Vraiment, ses yeux brillants tout à l'heure ne convenaient pas du tout à la princesse. Comment dire, comme un shonen manga dessiné avec un style shojo ?
Ça avait un côté gênant, comme un manga d'action bouillant où d'un coup il n'aurait pas été bizarre que le protagoniste et le rival masculin tombent soudain dans un marais dangereux commençant par B.
Et elle a aussi l'air légèrement agacée. Bien.
Maintenant, comme ça, je dois continuer à l'agacer en gardant ma tête, jusqu'à me faire virer !
« Ce n'était pas mon intention. Je me connais simplement. Mais le moi que Votre Altesse m'interrogeait est quelque chose que Votre Altesse connaîtrait, pas moi. Et donc, je souhaite que Votre Altesse m'observe, et m'évalue en conséquence. »
Selon les manières formelles que j'avais apprises, je baissai la tête.
Bon, quel sera ton prochain coup ! À moins que ce ne soit la rosée du matin de la potence(2), j'ai le courage d'accepter tout ça ! Mieux encore si tu me vires !
Toc. Toc.
Les doigts courts de la princesse se mirent à tambouriner sur la table.
Quand je jetai un coup d'œil vers le haut, la princesse et Dame Reia avaient toutes les deux les yeux fermés et semblaient réfléchir à quelque chose.
Mais Dame Reia ? La garde du corps de la princesse devrait-elle avoir les yeux fermés comme ça ? La garde du corps de la royauté peut-elle commettre une telle négligence grave de ses devoirs ?
« D'accord. Cette question, je l'accepte comme si vous y aviez répondu. »
Juste au moment où je commençais sérieusement à penser que Howling pourrait probablement prendre le palais impérial, la princesse dit avec une expression qui semblait satisfaite de quelque chose.
Hein, c'est pas bien si tu es contente…
Ce serait vachement mieux si tu disais que t'as pas besoin d'un roturier incompétent comme moi, alors dégage ! Et que tu me vires ?
« Aha ! Je l'ai enfin trouvé ! Tout peut être résolu si la vérité, que le corps de monsieur Ast et le mien ont été échangés, est révélée ! »
« …ah, et comme mon éducation est inutile, éduquez cette idiote. »
« Haa… vous me donnez une tâche trop difficile. »
« Vous êtes pas tous les deux un peu trop déraisonnables avec moi ? »
Voyant Reia piailler de protestation, je jurai en moi-même.
Bon, bah, j'allais probablement pas me faire virer tout de suite de toute façon. Dans ce cas, j'embêterai Dame Reia et je ferai en sorte que Son Altesse se lasse de moi, pour me faire virer !
Et un an plus tard, je n'arrivais toujours pas à me faire virer.
***
Il était très vif d'esprit, sa mémoire est excellente pour les trucs inutiles, et il est très habile dans la sophistique.
Ce serait une version simplifiée de mon évaluation de lui.
D'abord, son esprit est très, très bon.
Trop bon. Tellement bon que ça m'agace.
Et donc, tant que je n'aurai pas trouvé ce que je veux de lui, je ne le laisserai jamais partir, juste au moment où j'ai commencé à être plus flagrante tout en gardant une limite.
« Votre Altesse. Manger des carottes c'est bon pour la vue. C'est aussi bon pour les articulations, bon pour les dents, et comme ça a des propriétés chauffantes, c'est aussi très efficace pour les gens au corps froid. »
« …Si ma vue baisse, je peux toujours porter des lunettes, et mes articulations vont bien. Mes dents sont solides aussi. »
« Même il faut manger. Les cuisiniers impériaux ont travaillé dur pour les faire. »
« Hé, Ast ? Je me souviens t'avoir dit à ce cuisinier de pas mettre de carottes. Le cuisinier a été changé pendant que j'étais pas au courant ? »
« Non. Y a aucune chance qu'il y ait autant de cuisiniers compétents, non ? Bien sûr que c'est parce que je lui ai demandé d'en ajouter. Manger difficile c'est pas bon pour toi. Ah, pour info Dame Reia, les carottes c'est aussi bon pour la constipation et la calvitie. »
« Pourquoi c'est qu'au milieu de parler à Son Altesse, vous me dites soudain ces trucs, monsieur Ast ! »
De toute façon je vais vivre une vie courte et intense, c'est pas grave si je mange difficile, non ?
Bien que ma bouche tressaille, je ne peux pas parler. Ceux qui connaissent l'histoire sont pas plus de cinq, Reia comprise.
Peu importe à quel point il est inhabituel, je ne peux pas lui dire ça !
« Je mange pas ! »
« Vous n'êtes pas un enfant. »
« Je suis un enfant ? »
« Si vous êtes un enfant, vous avez encore plus besoin de nutriments pour votre croissance. Les carences nutritionnelles causent des déséquilibres dans la croissance du corps. N'est-ce pas, Dame Reia ? »
« Pourquoi, pourquoi vous scannez mon corps de haut en bas comme ça ? Vous cherchez la bagarre ? Même si vous êtes le majordome personnel de Son Altesse, insulter la noblesse est un crime ! »
« Voyez, Votre Altesse. Si vous ne mangez pas de carottes, vous risquez de finir par manquer de confiance en votre corps comme Dame Reia. »
« Kuaaaaak ! Je vais te tuer, je vais te tuer ! »
Les yeux d'Ast scintillèrent vers les seins de Reia, qui approchait de la vingtaine.
Ils sont plats. Je sais très bien que la taille de la poitrine d'une femme peut attirer l'affection des hommes.
Mais je n'ai pas particulièrement envie d'être regardée par des hommes, et même si j'en avais, je suis morte à 100 % avant que ce moment n'arrive.
Mais pourquoi ma main tend-elle si naturellement vers les carottes ?
« Votre Altesse ?! Ces carottes que vous détestez, vous avez regardé où sur moi pour décider de les manger ! Si cet endroit était mes seins, j'ai l'impression que je vais devoir remettre en question ma loyauté envers Votre Altesse ! »
« Reia, manger difficile c'est pas bon pour toi. »
« Je suis pas une mangeuse difficile ! Avant ça, j'aime vraiment les carottes ! »
« Ha, Ast. J'ai trouvé une grosse erreur dans ta logique. Je pense pas avoir besoin de carottes. »
« Je comprends. »
« Vous allez vraiment me faire ça tous les deux ?! »
Reia qui gueule le visage tout rouge est mignonne.
Bien qu'elle soit plus âgée que moi, les trucs mignons sont mignons.
Pour Reia qui grommelle « Je grandis encore ! » ou « J, j'ai encore de l'espoir… » en pleurant, je devrais montrer la mère de Reia, sa sœur aînée et ses proches comme exemples pour lui prouver la vérité qu'elle n'a aucun espoir.
« Huuuk… Son Altesse a changé… c'est tout la faute de monsieur Ast ! »
Résultat, elle sortit de la pièce en pleurant.
Ahh, si mignonne, Reia.
« Vous l'avez fait pleurer. »
« Vous l'aviez déjà à moitié amenée là. »
« Celle qui l'a achevée, c'est Votre Altesse. »
« Bien sûr. Faire pleurer Reia est une de mes rares joies dans la vie. »
Ma bougea naturellement vers le thé sur la table.
Bien que je me demande pourquoi les gens boivent une eau aussi amère au départ, je suis tombée dans les pièges d'Ast et j'ai fini par prendre l'habitude de le boire.
Maintenant, j'en suis au point où je peux apprécier son goût et son parfum.
« C'est bon. »
« Il a été récolté ce matin. Comme il a poussé dans les jardins du palais, il a encore meilleur goût. »
« …C'est bizarre. Autant que je sache, cette herbe n'est pas une que je sais cultivée au palais. »
« Ah, quand je l'ai demandée au nom de Votre Altesse, ils me l'ont faite. Comme attendu de Votre Altesse. Je pensais pas qu'ils pourraient faire un jardin d'herbes en juste trois jours. »
« Quoi ? »
Qu'est-ce que ce gamin raconte encore. Bien que ce soit seulement de temps en temps, ce mec fait des trucs vraiment ridicules sans même cligner des yeux.
« Hé. Ast. Ce thé c'est ton préféré, non ? »
« Ah, oui. C'est aussi un thé que Votre Altesse boit assez souvent. »
« Et quelle est la raison pour laquelle je bois ce thé si souvent ? »
« Bien sûr, c'est pas parce que je te le prépare souvent ? »
« D'accord, au départ je buvais pas de thé du tout ! Et soudain le palais a son propre jardin d'herbes ? Et un qui produit ta variété préférée, Ast ? Tu crois que c'est une coïncidence ? »
« Je ne crois pas que ce soit une coïncidence. »
« Ça veut dire que tu reconnais avoir utilisé mon nom pour ordonner la création d'un jardin d'herbes pour tes propres objectifs ? »
« Non. Votre Altesse. J'ai juste dit aux servantes du palais que vous aimiez ce thé. »
Il est fou ?
Même si Ast est mon majordome personnel, il est là depuis à peine un an, on pourrait encore l'atteindre plus vite en comptant depuis le bas.(3)
Et ce type a utilisé mon nom pour se faire une plantation de thé pour lui.
Bien sûr, il n'y aurait aucune preuve.
Parce que tout ce qu'il a fait, c'est dire aux servantes.
Mais dire aux servantes du palais, c'est rien de moins que propager la rumeur dans tout le palais.
De plus, y a aucune chance que ce mec ne réalise pas la présence du réseau de servantes qui est particulièrement facile pour propager et tordre les rumeurs. Même parmi les fous, y a probablement pas de bâtard plus fou que lui.
« Y a un problème ? »
« Non. »
Bah, c'est pas comme si j'avais des preuves ou de la justification.
Bah, c'est aussi vrai que j'apprécie ce thé maintenant.
Et plus que tout, j'aime ce genre de bâtard fou très, très fort.