avait beaucoup de choses à dire sur le tour de passe-passe qu'elle lui avait joué, mais, au final, sa curiosité prit le dessus.
« Depuis quand m'aimes-tu ? »
Il n'était pas convaincu. Il s'était contenté de répondre aux questions de Jeanne durant le trajet. Elle sourit et répondit.
« Eh bien, comment dire… En temps normal, on se fâcherait dans cette situation. Je t'ai tout de même menti. »
Elle avait raison. Jeanne l'avait effectivement berné, mais était bien plus curieux quant au motif.
Jeanne jeta un coup d'œil autour d'elle, consciente de l'attention que les autres passants posaient sur eux deux, et reprit la parole.
« Je pense que notre conversation durera, alors pourquoi ne pas entrer dans le restaurant ? »
approuva de la tête. Ils avaient plus de choses à se dire que ce qui pouvait se tenir devant l'établissement. Avant de s'y engager, Jeanne lança un regard excusateur à la femme qui portait sa tenue coûteuse pour elle.
« Merci d'avoir accepté ma demande. Montez dans la voiture et reposez-vous. »
« Oui, . »
La femme hocha calmement la tête. La vraie servante était apparemment celle qui s'était déguisée en Jeanne. Tandis que fixait les deux femmes, Jeanne franchit d'abord la porte du restaurant.
« Nous y voilà donc ? »
Le couple s'apprêtait à pénétrer ensemble dans le vaste hall d'entrée lorsque l'un des employés de l'établissement intercepta leur chemin.
« Je vous prie de nous excuser, mais il est interdit d'entrer dans le restaurant accompagné d'une servante. »
L'employé devait avoir pris Jeanne pour une domestique amenée par . Les établissements huppés refusaient systématiquement l'entrée aux simples non-nobles ; son comportement était donc naturel.
Ce n'est qu'alors qu'elle réalisa que Jeanne portait encore l'uniforme de servante. Elle entrait et sortait toujours de cet endroit sans encombre, ne se souciant jamais de sa tenue. De plus, elle n'avait aucunement l'intention de révéler son identité dès le départ, ce qui expliquait qu'elle n'eût pas anticipé la situation.
« Ah, eh bien… »
Un peu gênée, elle rougit et s'apprêtait à s'expliquer lorsque…
Le tissu crissa légèrement.
retira discrètement son veston et le posa sur les épaules de Jeanne. Precautionnellement, il veilla à ce que personne ne puisse plus apercevoir l'uniforme de servante.
« C'est ma fiancée. »
arborait déjà l'allure indiscutable d'un noble, aucune autre explication n'était nécessaire. L'employé s'inclina et recula d'un pas.
« Mes excuses. Permettez-moi de vous conduire à l'intérieur. »
Vêtu de ce veston enveloppant ses épaules, Jeanne fixa avec une expression perplexe. Ses pommettes rosissaient légèrement.
« …Merci. »
« Il n'en est rien. Vous n'aviez aucun reproche à vous faire. »
Fiancée. Cette désignation n'était pas tout à fait erronée, le mariage entre leurs familles étant à l'étude. Pourtant, c'était la première fois que présentait quelqu'un ainsi, et Jeanne entendait le terme pour la première fois. Une certaine maladresse s'installa entre eux deux. Pendant ce temps, l'employé qui les guida vers l'intérieur du restaurant intervint.
« Nos places en bord de fenêtre sont actuellement toutes réservées. Les clients sans réservation seront installés au centre. Cela vous convient-il ? »
Jeanne répondit.
« J'ai une réservation, je vous prie de vérifier. »
« Bien, je vois. Quel est votre nom ? »
« Jeanne Morris. »
À ces mots, l'employé baissa la tête, signe qu'il s'excusait implicitement de sa méprise précédente. Puis, Jeanne et furent conduits dans l'immense salle à manger du restaurant.
La table réservée par Jeanne offrait la meilleure vue sur cet établissement luxueux. Assis à leur siège, le couple poursuivit sa discussion pendant qu'ils dégustaient les hors-d'œuvre.
« Premièrement, je m'excuse pour ma tentative de tromperie. Je te prie de m'en excuser. »
« Tu l'aurais appris plus tard de toute façon, mais ne trouves-tu pas que c'était un peu imprudent ? »
« Naturellement. Mais je n'y pouvais rien. Je voulais savoir quel genre d'homme j'allais épouser. »
« Alors, as-tu pu découvrir un peu qui j'étais ? »
Jeanne acquiesça sans hésiter à la question de .
« Oui. Plus que je ne le pensais… »
Son regard se posa simultanément sur le veston drapé sur ses épaules.
« …Tu es gentil. »
répondit comme s'il n'avait pas saisi le sens de ses mots.
« Jamais entendu cela. Notre connaissance est trop récente pour que tu puisses réellement me connaître. »
« Pas exactement. Tu ne m'as pas traitée avec rudesse en tant que domestique. Tu n'as manifesté ni manque de respect, ni cruauté, ni insolence. »
Si ses propos manquaient de précision, en saisit parfaitement le sous-entendu. Nombre de nobles n'hésitaient pas à poser des mains déplacées sur les jolies servantes.
« Le délai imparti avant le mariage est très court. Je craignais que mon futur partenaire se cache derrière un masque de gentillesse hypocrite. »
Entendu cela, comprit mieux les raisons de l'effort de Jeanne. Comme elle le disait, elle souhaitait absolument connaître l'homme qu'elle allait épouser.
« Je suis ravi que tes interrogations à mon sujet aient reçu réponse… mais je ne sais toujours pas qui tu es vraiment. »
« Bien sûr. Ce serait injuste si j'étais la seule à te connaître. Je répondrai donc à toutes tes questions. »
« …? »
« Je mesure un mètre soixante-cinq, et mon anniversaire est le quinze octobre. Je n'ai jamais véritablement envisagé d'avoir mes propres enfants, mais je souhaite former une fratrie aussi nombreuse que possible. Dès mon plus jeune âge, j'ai toujours envié les familles nombreuses. »
écouta attentivement. Les réponses de Jeanne faisaient directement écho à la question qu'elle lui avait posée dans la voiture.
« Je veux un homme qui me respecte. Et ma préoccupation majeure est de ne pas regretter ce mariage politique. »
« Je comprends. »
« Je ne sais si c'est mon objectif, mais je désire vivre en tant que Jeanne Morris, éternellement. »
la dévisagea, perplexe.
« …Je ne saisis pas tout à fait. »
« Me marier accroîtra mes responsabilités. C'est inévitable, certes, mais cela ne signifie pas que je dois cesser d'exister en tant que telle. »
« C'est ce que tu en penses ? »
« Oui. Lorsque je t'épouserai, mon nom passera de Jeanne Morris à Jeanne Blaise. Mais je ne veux pas disparaître. Que je devienne la femme de quelqu'un ou la mère de ses enfants, je veux conserver mon identité. »
Son visage était grave. comprit alors pleinement son intention. Ses paroles eurent une résonance particulière pour lui, car il craignait lui-même les changements qu'engendrait le mariage.
Pour la première fois, eut l'impression de comprendre un peu ce qu'était Jeanne. L'avoir surprise sous son déguisement de servante lui avait laissé entendre, mais elle n'était pas du genre à abandonner son destin entre les mains d'autrui. Une femme forte qui forgeait son propre avenir… n'était pas rebuté par ce type de caractère. Sa sœur s'apparentait d'ailleurs à ce portrait.
« Je te promets une chose, quoi qu'il arrive. Te marier avec moi ne signifie pas que tu dois renoncer à un seul aspect de ta personnalité. »
lui-même ne changerait pas du jour au lendemain après son propre mariage, et il ne demanderait à son épouse de faire quelque chose qu'il ne ferait point lui-même.
« Si nous nous marions, je vivrai à tes côtés dans un soutien mutuel. Nous ne formons pas ce lien pour renoncer à quelque chose, mais pour combler nos lacunes respectives. »
Jeanne ne répondit pas immédiatement, mais ses émotions transparaissaient clairement malgré le silence. Les paroles de l'émut profondément. Ce n'est qu'à présent qu'elle réalisa que c'était bien l'homme dont elle rêvait. Elle refusait d'être contrainte de se transformer en épousant un homme. Elle désirait trouver un terrain d'entente pour grandir heureuse à deux.
« Je ne m'attendais pas à entendre ces mots de ta part. Au contraire, la famille Blaise est si puissante que je craignais de tomber sur un caractère difficile ou sur des exigences de métamorphose… mais tu n'es nullement de cette trempe. »
sourit à la franchise de ses remarques.
« Tu es différente de ce que j'imaginais également. »
Jeanne sourit à son tour et poursuivit sur un ton détaché, comme s'ils menaient un échange banal.
« Allons-nous nous marier ? Nos familles en parlent déjà de toute façon, mais ce sera avec plaisir si c'est toi. »
« Si c'est avec toi… je pense que cela ira. »
« Je suis ravie que tu acceptes. Je suis heureuse d'avoir un tel promis. »
« Un titre qui ne me sied guère. »
Jeanne leva son verre de vin.
« Levons un verre là-dessus ? »
« Volontiers. »
suivit son geste et souleva son propre verre. Le cristal tinta légèrement en l'air. Un sourire discret effleura les traits de Jeanne.
« À notre heureux avenir. »
Le mariage de Jeanne et se décida rapidement. Conclu sur accord familial et sans opposition majeure de leur part, il était logique d'accélérer les démarches. La date nuptiale, le lieu de cérémonie et divers détails furent réglés dans la foulée. Trois mois seulement s'étaient écoulés depuis leur rencontre qu'ils prononcèrent déjà leurs vœux.
« Félicitations, Seigneur. »
« Soyez heureux ! »
était encerclé par les invités qui lui versaient leurs félicitations. Le mariage du frère de l'impératrice et de l'aîné de la famille Blaise suscitait un intérêt considérable. Il négociait avec la foule des convives lorsqu'un serviteur s'approcha.
« Il est temps d'entamer la cérémonie, Maître. »
« Déjà ? »
« Oui. Veuillez me suivre par ici. »
Le père de Jeanne, le comte Morris, boitait suite à une blessure contractée lors d'une campagne militaire. Aussi, et Jeanne emprunteraient l'allée centrale ensemble.
suivit le serviteur jusqu'à l'arrière-salle de la cérémonie et attendit que son épouse fasse son apparition. Quelques instants plus tard, une belle femme avançait vers lui. Silhouette gracieuse vêtue d'une robe blanche d'une magnificence rare, même le habituellement impassible fut surpris. Il n'avait jamais vu une femme aussi charmante…
Sans détourner le regard, il demanda :
« Es-tu nerveuse ? »
« Un peu, mais… je vais bien. C'est avec toi que je traverserai l'allée aujourd'hui. »
sourit à ses mots.
« Tu dis des mots admirables. »
« Je le pense sincèrement. Je me sens très privilégiée de t'avoir comme compagnon de vie. »
« J'espère être à la hauteur de tes attentes. En tant que chevalier et en tant que ton mari, je ferai de mon mieux pour demeurer à tes côtés éternellement. »
« Pareillement à tes sentiments. J'assisterai dans la gestion de la maison Blaise et t'aiderai à concrétiser tes projets futurs. »
« Je m'en trouve rassurée. »
« Notre objectif commun est notre bonheur mutuel. »
Aux paroles de Jeanne, ils échangèrent un sourire simultané. C'est alors qu'une musique nuptiale retentit, annonçant le début de la cérémonie. Un serviteur posté à l'extérieur s'empressa de venir à leur rencontre.
« Vous pouvez entrer à présent. »
hocha gravement la tête et saisit la main délicate de Jeanne.
« Prenons le premier pas ? »
Jeanne sourit et inclina la tête.
Le couple pénétra dans la salle, et l'atmosphère sembla s'illuminer à leurs pieds. Vêtu d'un justaucorps noir taillé avec élégance, formait un contraste parfait avec l'épouse vêtue d'une robe de mariée d'un blanc immaculé. Ensemble, ils n'avaient jamais paru aussi assortis.
Tandis qu'ils avançaient vers l'autel, les chevaliers alignés en uniforme de chaque côté tirèrent lentement leurs épées. Parmi les convives assis figuraient , et Crow, ainsi qu'une épanouie, debout aux côtés de Kuhn.
La magnifique cérémonie nuptiale s'ouvrit dans une ambiance festive. Tous, à l'image d'Alphord et de la famille de Jeanne, observaient la scène avec émotion.
C'était une journée idéale pour un nouveau commencement.