« Heu… Sire Raymond, qu'avez-vous fait pour mériter ce traitement ? Si vous recevez un ordre de votre supérieur, il est normal d'obéir. Et l'autre personne est un membre de la famille royale, en plus. »
« Vous n'avez même pas entendu ce qu'il a fait, et vous dites déjà ça ? »
« Peu importe, quoi qu'il en soit ! »
C'est un soldat, et pourtant il dit ça. Carynne fixa Raymond après avoir entendu ces paroles stupéfiantes. Cela dit, on aurait dit que Raymond détestait vraiment le prince héritier Gueuze.
« Je n'en sais rien, en toute franchise. Pour être tout à fait honnête, si j'étais à sa place, au lieu de vouloir voir la fille de son premier amour par simple curiosité, j'aurais préféré avoir une fille avec son premier amour. »
« …… »
C'était une supposition réaliste. Carynne ne put rien répondre. Alors Raymond continua.
« Et en même temps, je n'ai pas un bon pressentiment sur le fait qu'il m'ait donné du travail à ce moment précis. »
Raymond regarda alternativement l'invitation et l'ordre de mission qu'on lui avait remis.
« Vous n'avez qu'une relation exécrable avec Monsieur Verdic, et la comtesse Elva vous traite comme un simple accessoire. »
« …… »
Posant une enveloppe sur l'autre, Raymond dit alors :
« Il n'y aura personne pour vous protéger si je meurs. »
Un long silence s'ensuivit, et il se contenta de dévisager les deux enveloppes.
« Sire Raymond, Sire Raymond ? »
Carynne l'appela en agitant la main devant les yeux de Raymond. À cela, il leva les yeux et croisa son regard.
« Si je meurs, j'ai prévu que ma pension vous revienne, mais… Bon sang, vous avez bien plus d'argent que moi maintenant. Quoi qu'il en soit, utilisez juste la pension pour vos frais de vie. N'achetez pas des trucs comme ça. »
Il pointa du doigt les antiquités que Carynne avait achetées.
Oh, tiens donc.
Les sourcils de Carynne se froncèrent, et elle tendit la main pour prendre celle de Raymond.
« Vous savez, Sire Raymond. »
« Oui. »
« Au fond, vous ne me croyez pas, hein. Malgré tout, essayez de me croire, cette fois. »
Elle posa une main sur sa joue et la pinça fort. Elle aimait ce visage — celui qui arborait une expression légèrement hébétée. Maintenant qu'elle y pensait, lui aussi avait l'habitude de lui pincer les joues comme ça. Carynne sourit.
« Vous ne allez pas mourir. »
« Si vous essayez juste de me réconforter… »
« Vous ne mourrez pas. Absolument pas. »
« …… »
Elle pinça plus fort et étira sa joue. Ce serait drôle s'il en gardait un bleu.
Carynne le dit avec certitude. C'était une prophétie. Une vérité qui ne changerait quoi qu'il arrive. Il ne mourrait pas. Quel que soit le danger auquel il ferait face.
« Ne vous inquiétez pas. Vous ne mourrez jamais. »
Jusqu'au jour où je mourrai.
« …Si rien ne se passe, ce sera tant mieux. »
Raymond regarda Carynne retirer sa main, en caressant sa joue qui fourmillait encore.
─────
« Détendez-vous. »
« Huuk… ugh… Doucement… Ah… Attendez ! »
« Juste un peu… encore ! »
« …S'il vous plaît… »
« Juste un peu… jusqu'au bout ! »
Son estomac s'était-il retourné ? Carynne serra les dents tandis que le corset se resserrait autour d'elle. Elle avait certainement beaucoup mangé avant ça. Quand elle était au manoir des Evans, elle avait trop de choses en tête pour bien manger, mais ces temps-ci, elle était devenue trop paresseuse.
Un court moment, mais paisible. Les jours qui s'écoulaient étaient beaux. Pourtant, cette période tranquille l'engraissait-elle ?
Carynne avala sa salive. Pas question.
« Ai-je grossi ? »
« Hein ? Non, pas du tout. Vous avez été bien trop mince tout ce temps, mademoiselle. Même maintenant, il faudrait que vous grossissiez encore. »
Donna contredit ce que disait Carynne et secoua la tête. Pourtant, Carynne soupira et se regarda dans le miroir, son visage pâle. Comme prévu, elle avait été paresseuse ces temps-ci. Elle ne cessait de ruminer comment séduire Raymond, et pourtant cet objectif était peut-être déjà hors de portée.
Et vraiment, elle avait peut-être fait le mauvais premier coup. Dernièrement, elle avait juste essayé de retrouver la trace de sa mère, mais n'avait fait aucun progrès.
'Je le savais. J'ai été trop indolente.'
Carynne s'en voulait. La beauté était la meilleure arme de Carynne. Raymond ne se serait pas approché d'elle si elle n'avait pas été belle. La jalousie de Donna ne se serait pas éveillée si elle n'avait pas été belle. La comtesse Elva n'aurait pas eu pitié d'elle et ne lui aurait pas accordé ses faveurs si elle n'avait pas été belle.
Elle n'en revenait pas d'être devenue si négligente après avoir obtenu le moindre petit indice. Tout en s'engueulant, Carynne enfilait ses chaussures, en tissu et parfaitement ajustées, contrairement à celles qu'on avait faites pour Isella.
Sa blessure était aussi presque guérie maintenant. Parce qu'elle n'avait pas porté de talons tout en étant près de Raymond.
D'ailleurs, ne menait-elle pas une vie trop décontractée maintenant ? N'était-elle pas trop insouciante avec Raymond ?
'Qu'avons-nous même fait ensemble pour que je sois si peu sur mes gardes avec lui ?'
Carynne grinta des dents. Ils n'avaient même pas encore eu un vrai baiser, sans parler de s'allonger ensemble sur un lit de roses ! Était-ce parce qu'elle lui avait raconté tous ces détails sur sa vie qui se répétait qu'elle était devenue complaisante et paresseuse avec lui ? Pathétique.
« Comme prévu, mademoiselle est belle. »
Heureusement, il ne semblait pas qu'elle doive trop s'inquiéter pour l'instant. Les yeux de Donna étaient encore entièrement voilés d'envie. Carynne était d'accord avec ce que disait la servante, en examinant la robe mauve clair qu'elle portait.
La robe avait peu d'ornements, mais le tissu lui-même était si luxueux qu'il n'était pas nécessaire d'en ajouter. La robe était soignée et convenable, avec peu de peau exposée excepté ses bras. Même ainsi, le prix de cette petite robe conservatrice valait plus de dix fois les robes les plus chères qu'elle avait portées quand elle vivait encore au manoir des Hare.
Et la petite réunion d'aujourd'hui était davantage pour un groupe d'enfants. Puisqu'elle avait attiré l'attention avec son passage au jeu, c'était approprié pour calmer son image. Luxueuse, mais sans prétention — c'est le but.
D'ailleurs, l'emploi du temps d'aujourd'hui comprenait non seulement la réunion, mais aussi les adieux à Raymond. Aujourd'hui, elle était une jeune demoiselle mélancolique sur le point de voir son fiancé partir risquer sa vie en mission. Carynne savait qu'il reviendrait avec plus d'honneur qu'avant, mais elle devait rester consciente du regard des autres sur elle. Même de celui des servantes.
« J'ai entendu dire que Lord Raymond partirait bientôt. Allez-vous le raccompagner, mademoiselle ? »
Pile au bon moment, Donna demanda après le fiancé de Carynne. En réponse, Carynne acquiesça.
« Oui, nous partirons ensemble aujourd'hui. Je sortirai, et il a été appelé en service. Nos emplois du temps ont été calés de façon similaire. »
« N'est-ce pas un peu incroyable ? »
« C'est ça ? »
Oui, incroyable. C'est comme si quelqu'un avait tiré les ficelles pour que ça arrive, non ?
Mais Carynne se tut et ne le dit pas à voix haute.
« Où ira Son Seigneur ? Ce n'est pas dans un endroit dangereux, j'espère ? »
« Je n'en sais rien non plus. »
« Heu… N'êtes-vous pas curieuse, mademoiselle ? »
Donna demanda prudemment en nouant les lacets derrière Carynne. Elle répondit sur un ton blasé.
« Il ne me le dirait pas de toute façon. »
Et pour être honnête, elle n'était pas vraiment curieuse. Il allait revenir vers Carynne, sain et sauf. Elle en était sûre. Il montrait parfois un peu d'anxiété lors des appels imprévus, mais tout finissait toujours par ne rien donner. Il revenait toujours, rapportant plus d'honneur. Il revenait toujours vers Carynne.
« Comment ça se passe pour vous ici, ces temps-ci ? »
« Ça va plutôt bien », répondit Donna.
La servante avait un faible sourire aux lèvres. En effet, en tant que femme de chambre de Carynne, pour elle, il y avait peu d'endroits confortables à part la résidence de la comtesse, et c'était parce que la comtesse avait mis l'aile à disposition de Carynne. Donna servait exclusivement Carynne comme suivante, donc elle ne croisait aucune des servantes de la comtesse.
D'une façon ou d'une autre, Carynne s'était retrouvée avec Donna comme ça. Ça n'était jamais arrivé auparavant.
Sa relation avec Nancy se terminait d'habitude après le départ du manoir, et même s'il y avait des femmes de chambre pour la servir plus tard, elles étaient intrinsèquement des servantes qui travaillaient sous les ordres d'autres gens. Carynne imagina frapper la tête ronde de Donna avec une hache. En considérant tout ça, cette boucle serait une fois de plus un peu plus différente.