« …Écartez-vous, sur-le-champ. »
Carynne était une individuelle suspecte. Il fallait l'enquêter. Mais ce serait pour plus tard.
Raymond fit un bref signe de tête à l'homme face à lui. Un domestique imposant bloquait la porte massive de Verdic.
« M... Monseigneur Raymond. »
« J'ai dit : écartez-vous. »
« Maître a ordonné de ne laisser personne entrer. »
« Il me faut juste que le révérend Dullan sorte. Carynne Evans s'est effondrée et elle ne respire plus correctement. Il lui faut un médecin. »
« Je vais le prévenir. Veuillez patienter ici. »
« Merde, dites-lui de sortir, tout de suite ! »
Raymond haussa le ton. Le domestique paniqua face à un noble en colère, mais celui qui lui faisait le plus peur restait son maître.
Le domestique répondit.
« V... Veuillez patienter un seul instant. »
Les yeux du domestique étaient emplis de crainte tandis qu'il baissait la tête devant Raymond, puis il frappa à la porte.
De l'intérieur, une réponse abrupte retentit. Toujours la tête baissée, il entra par la porte.
Clac !
« Dites-lui de partir sur-le-champ ! »
Avec le cri retentit le bruit d'un coup. Raymond ne put attendre davantage et poussa la porte.
« V... Vous ne pouvez pas, Monsieur. »
Un autre domestique tenta d'arrêter Raymond. Il avait l'air terrifié. Tous les valets et servantes de cette maison étaient comme ça.
Pourtant, Raymond s'en moquait éperdument pour l'instant. Il repoussa brutalement le domestique et continua d'ouvrir la porte.
« Sortez, révérend Dullan. Carynne Evans a besoin d'un médecin. Elle a besoin de votre aide. »
Cependant, ce ne fut pas Dullan qui répondit, mais Verdic. Tandis que son regard se tournait vers Raymond, Verdic souffle et halète en répliquant.
« …Monsieur Raymond, auriez-vous l'amabilité de quitter ma chambre. »
« Révérend. »
Quand Raymond l'ignora, le visage de Verdic devint écarlate d'indignation.
« Monsieur Raymond Saytes ! C'est ma chambre ! Auriez-vous la bonté de sortir ! »
Verdic, le maître de ces lieux, finit par hurler sur Raymond, qui ne daigna même pas le regarder. Ses yeux étaient entièrement fixés sur Dullan, ce jeune homme mince et pâle — l'homme qui était le parent éloigné de Carynne et son ex-fiancé. L'homme que Carynne avait rejeté.
Dullan, l'homme qui portait à présent le titre de seigneur Hare.
D'un visage impassible, il croisa le regard de Raymond, qui marcha alors vers lui.
« Carynne Evans ne peut plus respirer. Son saignement est également grave. Vous devez intervenir. En tant que prêtre et en tant que médecin, je vous somme d'accomplir votre devoir. »
« Monsieur Raymond ! Vous êtes d'une incorrection incroyable en ce moment ! Sortez, je vous en prie ! »
Pour faire taire Verdic, Raymond aurait été prêt à à peu près n'importe quoi. Mais la priorité, maintenant, était d'entraîner Dullan dehors.
Tandis que Dullan tergiversait et tortillait ses doigts, il entrouvrit les lèvres.
« F... Fallait... il vraiment... que j'y aille ? »
« Révérend Dullan. »
« C... C... Carynne, elle, dep...uis long...temps déjà, elle a tou...jours été comme ça. C'e...st ri...en qui ne justifie une telle inquié...tude de votre part. »
Les dents serrées, la main de Raymond jaillit et saisit Dullan par le col. Merde, merde, merde. Les jurons affluaient au bord de sa langue. Il ne voulait pas éprouver de sympathie pour cette femme, mais c'était pourtant ce qu'il ressentait. Au bout du compte, le comportement qu'il montrait là donnait l'impression qu'il aimait vraiment, profondément, Carynne Evans.
« Révérend Dullan. On enseigne à un médecin de ne pas discriminer. S'il y a un mourant juste sous vos yeux, il est de votre devoir de le sauver. Et par-dessus ça, on enseigne à un prêtre d'être le réceptacle de la miséricorde de Dieu. »
« C... C'e...st pas... ce que je pe...nse. »
Raymond empoigna Dullan et l'entraîna. Ne jugez rien, maintenant. Ne pensez pas.
« Oui, pourquoi penseriez-vous une chose pareille ? Vous ne songeriez pas à abandonner votre devoir sacré, si ? »
Était-ce parce que cette femme l'avait jeté ? Raymond avait vu beaucoup de ce genre d'hommes. Il y en avait plein dans l'armée.
Chaque fois que ces hommes étaient entre eux, ils étalaient fièrement leur vulgarité. Ils proclamaient leur volonté de se venger des femmes, parlaient de leurs désirs sadiques aux autres, mettaient leurs émotions négatives au premier plan.
Cependant, si ces choses primaient sur le devoir, alors c'était inacceptable pour Raymond.
Avec de bonnes intentions violemment exprimées, Raymond accula Dullan dans un coin.
« Lâchez-le et sortez ! »
En arrière-plan, Verdic continuait de hurler sur Raymond, mais ce n'était pour lui que du bruit blanc. Dullan trébucha, puis répondit. Sous le regard de Raymond, il se recroquevilla.
« Ç... Ça... ça ne la t...uera pas. Ça arrive chaque fois qu'elle reço...it un cho...c, et les sy...mptômes, sont ex...actement ce qu'ils étaient ce ma...tin. »
Cette réponse ne satisfit pas Raymond.
« Là, tout de suite, elle ne respire pas. Regardez par vous-même et auscultez-la. »
« S... S'i... elle n'est pas en train de mo...urir... il n'y a au...cune rai...son pour que je le fa...sse. »
Raymond plaqua Dullan contre un mur. Un bruit rappelant des os qui craquent se fit entendre. Plantant son regard droit dans les yeux de Dullan, Raymond siffla.
« Et comme ça ? Si vous ne soignez pas ma fiancée sur-le-champ, je m'assurerai de vous broyer de mes propres mains. »
« RAYMOND ! »
Derrière Raymond, Verdic l'agrippa violemment par l'épaule. Toutefois, quelque effort que fit Verdic pour l'écarter, le corps entraîné du jeune homme ne bougea pas d'un millimètre.
Son regard furieux fixé sur Dullan seul, Raymond parla.
« Juste parce que c'est la femme qui vous a largué, vous pensez qu'il est permis de la laisser mourir ? »
« La... Lâchez-moi, Monsieur le Chevalier. »
« Non. »
Raymond n'ajouta rien. À la place, sa main alla directement au cou de Dullan.
Puis, ignorant Verdic jusqu'au bout, Raymond traîna Dullan hors de la pièce tout bonnement.
« Qu'est-ce que vous fichez, bon sang ?! »
« AHH ! »
« Fermez-la. Bougez. »
BANG !
« L... Lâchez-moi. »
Les domestiques autour d'eux s'affolèrent quand la porta claqua, mais ils ne purent arrêter Raymond.
Avant de quitter la pièce, Raymond se retourna une fois et lança un regard noir à Verdic.
« Monsieur Verdic. »
« Raymond — »
« Je vous ai remboursé plus du triple de ma dette. Et même après qu'on a réduit Mademoiselle Isella à cet état, j'ai tenu ma part du contrat. »
« …Ha, regardez un peu ce que vous me faites, à l'heure qu'il est. »
« Carynne Evans est maintenant votre fille et ma fiancée. Faites en sorte de le respecter. »
« Ma fille est… ! »
« J'ai confiance que vous le savez. »
Et quand les deux jeunes hommes franchirent la porte, Verdic resta seul dans cette pièce.
« …Comment osez-vous. »
Bouffi de rage, la colère de Verdic ne pouvait être contenue. Le sang lui monta à la tête et brouilla sa vision. Jusqu'au bout, Raymond l'avait regardé de haut.
Comment osez-vous. Comment osez-vous, quand vous n'êtes qu'un produit défectueux que j'ai acheté pour ma fille. Ce produit défectueux me regarde de haut, à l'heure qu'il est. Comment osez-vous ! Raymond, cette putain de canaille !
Jusqu'ici, Verdic avait fait tant de grâces à Raymond, et pourtant.
« Comment osez-vous, à mon égard… »
Verdic serra les poings. Son souffle était rauque. Autour de lui, le désordre de sa chambre fut remis en ordre.
Raymond Saytes ne savait pas encore de quoi Verdic était capable. Verdic avait perdu dans toutes les affaires. Raymond devrait rendre tout ce qu'il avait jamais reçu de Verdic.
Sa richesse, son amour, même sa vie.
─────
« …Ce n'est q...qu'un cas de cho...c aigu. »
Après que Raymond eut traîné Dullan de force et l'eut conduit au chevet de Carynne, le prêtre n'eut d'autre choix que de l'examiner. S'il avait vu la moindre lueur de résistance chez Dullan, il serait passé à la violence. Pourtant, il n'en eut pas besoin. Dullan soigna Carynne lentement et avec soin, et ne se releva qu'après avoir désinfecté et bandé les blessures dans son dos.
« Pourquoi en arrivez-vous à cette conclusion ? »
« Je cr...ois qu'ell...e a pris... le mau...vais mé...dicament. »
Tout en se tenant au chevet de Carynne, Dullan expliqua à Raymond.
« Doré...navant, je ve...illerai à ce qu'ell...e ne soigne plus I...Isella Evans. Parce qu'ell...e ne re...çoit pas le bon traitement. »
Au final, cette situation tourna à l'avantage de Carynne. Raymond jeta un coup d'œil vers le bas. Après l'injection de Dullan, la couleur revint immédiatement sur son teint et elle se mit à respirer plus aisément.
Du point de vue de Raymond, Carynne avait trop de pain sur la planche. Elle faisait du travail physique le jour, puis devait assister à des réceptions le soir. Par-dessus tout, elle était même fouettée. Comment n'aurait-elle pas fini par devenir un peu folle.
Songeant qu'il vaudrait mieux l'emmener voir un autre médecin pour un second avis, Raymond poussa un soupir. Il avait choisi la mauvaise femme. Endormie comme ça, elle faisait son âge. Tout ce temps, pour lui, on avait dit qu'elle était un être insondable.
« …… »
« …… »
Une fois l'examen terminé, la gêne remplit le silence. Raymond détestait se laisser prendre. Si quelqu'un avait un problème, n'était-ce pas à lui de le régler ? Plutôt que ça, il aurait été plus à l'aise de provoquer l'autre en duel en disant : Comment oses-tu, envers ma femme !
« Mais l'issue est si évidente qu'il n'y a pas besoin. »
Si son adversaire était Dullan, Raymond n'aurait même pas besoin de sortir une arme. De plus, il lui semblait un peu honteux et gênant d'être rivaux en amour avec Dullan.
« Révérend Dullan. »
« …Oui. »
Chaque fois que Carynne parlait de Verdic devant Raymond, tout ce qui sortait de ses lèvres, c'était sa colère — sa rancœur — contre cet homme. En revanche, elle ne disait pas un mot de Dullan. Dullan logeait pourtant ici, au manoir Evans, en tant qu'invité d'Isella, et pourtant ni lui ni Carynne ne cherchaient à se rencontrer. Ils maintenaient juste cette relation maladroite.
« Révérend Dullan, envers Carynne Evans, est-ce que vous… Mm, bon. Est-ce que vous l'aimez ? Ah, je veux dire… Euh… Est-ce que vous me haïssez ? »
« …… »
Dullan garda le silence. Raymond soupira. Fallait-il vraiment en venir au duel ?
« Je crois que nous partageons une alliance. Je respecte Carynne Evans. C'est pourquoi, je vous en prie, ne la haïssez pas. C'est elle qui décidera qui elle aimera, et je n'interférerai pas. J'espère que vous ferez de même, Révérend. »
Une fois tout fini, c'est alors qu'elle choisira. Vraiment, Raymond n'avait aucune intention de se laisser prendre davantage que ça.
« …Monsieur Raymond. Vous êtes un homme bien. »
Dullan répondit comme s'il mâchait les mots. Tant de choses se lisaient sur son visage.