« Non, Monseigneur ! Je vous en prie… Veuillez fouiller ma poche, j'ai une lettre que Monseigneur a envoyée à Carynne Evans. »
Raymond maintenait les bras de l'homme d'une main, tout en tenant son pistolet de l'autre. Il désigna du menton l'individu et ordonna à Donna.
« Toi. Fouille-le. »
« Oui ? Oui ! »
Le dégoût crispait le visage de Donna alors qu'elle plongeait la main dans la poche du manteau de l'homme, mais elle finit par en extraire la lettre. Même dans l'obscurité, Raymond reconnut le sceau apposé sur l'enveloppe : c'était celui du baron Ein.
« Apporte-la ici. »
Donna s'approcha et lui présenta le papier. En en lisant le contenu, Raymond plissa les yeux.
« …… »
« …… »
« …Qu'en pensez-vous ? »
Ce qui y était écrit correspondait exactement aux dires du domestique.
Le baron Ein écrivait à Carynne pour lui demander de laisser sa femme de chambre travailler quelques jours dans son manoir ; en échange, le baron promettait de rembourser ce que Carynne avait perdu lors de la partie de cartes. En d'autres termes, c'était une énième méthode détournée pour prostituer la servante.
« Carynne, c'est… cela… »
« Mademoiselle ne donnera jamais son accord ! »
« Merde ! Hé ! Vous ne l'avez même pas remise à la destinataire ! »
« Mademoiselle n'est pas ce genre de personne, comprenez-vous ? Elle ne sera jamais d'accord. »
« …Bref, Monsieur le Chevalier, laissez-moi partir maintenant. »
« …… »
Raymond écarta son pistolet de l'homme.
« Bon sang, peu importe, parlez quand même de ceci à Carynne Evans. »
« Pardonnez-moi. »
Raymond refoula un soupir et relâcha bientôt son étreinte. Le serviteur s'éloigna prestement, quittant l'allée à grandes enjambées.
« …… »
C'est le baron Ein le coupable, avait-elle dit.
Pourtant, même si Raymond venait de menacer l'homme de la sorte, il lui restait difficile d'y croire. Le baron Ein n'avait aucune réputation d'user de sa moitié inférieure sans discernement, ici ou là. Du moins, pas dans ce qui était connu de la noblesse.
Quand bien même il se serait diverti avec quelques servantes sous son propre toit, les rumeurs n'auraient pas filtré tant qu'il n'aurait pas touché une noble. Sa retenue allait jusque-là. Mais n'était-ce qu'une façade ? Depuis des décennies ?
Un noble qui serait un maniaque homicide attirerait l'attention de pratiquement n'importe qui, mais Raymond ne parvenait pas à dissiper ses doutes.
Ceux qui commettent des meurtres sont généralement ceux dont les désirs sont restés insatisfaits. Le baron Ein était un noble possédant un territoire stable. Il avait trop à perdre pour s'adonner à quelque chose de tel.
Il restait pourtant malaisé de concluer. Par exemple, Carynne, qui possédait à la fois la beauté et la fortune promise, n'exhibait-elle pas une folie inexplicable ?
« E... Excusez-moi. »
Aurait-il mieux valu qu'il reste en retrait à regarder la servante se faire accoster plutôt que de l'aider ? S'il avait cru Carynne, peut-être aurait-il mieux valu attendre et voir, puis en informer Albert plus tard. S'il avait été témoin de l'acte, la police n'aurait eu d'autre choix que d'ouvrir une enquête immédiatement, le témoin étant un noble.
« Monsieur le Chevalier ? »
« Ah, pardon. »
« Ne vous excusez pas. Je vous suis reconnaissante de votre aide, Monsieur. »
Raymond posa un regard sur Donna et ressentit une pointe de culpabilité. Un instant, il avait jugé que ce serait plus commode si elle était morte. Il était si concentré sur son enquête sur Carynne qu'il en perdait l'équilibre.
« Rentrons. »
« …Oui. »
La tête basse, Donna se mit à marcher aux côtés de Raymond.
« Heu… Je vous en prie, ne lui dites rien. »
« Quoi ? »
« À mademoiselle Carynne, Monsieur… »
La voix de Donna s'affaiblit progressivement.
« Je… vraiment… je ne veux pas y aller. »
« …Mm. »
Raymond caressa son menton lisse. Il lui était difficile d'imaginer Carynne prostituant Donna. Carynne était trop jeune pour commettre une telle bassesse. Et il lui semblait également que Donna et Carynne s'entendaient plutôt bien.
« Carynne ne ferait jamais cela. »
« …Vous devez vraiment aimer mademoiselle Carynne, Monsieur. »
Dans cette situation, il aurait dû répondre « oui ».
Il décida de se concentrer sur le retour au manoir afin de pouvoir questionner Carynne un peu plus. Il commencerait par l'affaire du baron Ein en tant que coupable. Cela ne lui semblait pas être le cas.
« Mais… Vous savez, Monsieur… »
« …… »
« La situation de mademoiselle. Chaque jour, elle… enfin, si j'y vais, heu… Alors voyez-vous… heu… Est-ce que mademoiselle ne se ferait pas battre ? »
Raymond comprit pourquoi Donna se sentait insécurisée. Elle pensait que si Carynne avait déjà vendu Donna au baron, Carynne n'aurait pas été fouettée de la sorte.
« Vous êtes une servante, il vous suffit de faire votre travail. Vous êtes une employée, pas une esclave. »
« …Mais Monseigneur Raymond, vous aimez mademoiselle, pourtant. »
Aurait-il dû feindre la colère ici ? Peut-être était-ce simplement parce que les femmes étaient complexes, mais Raymond trouvait ardu de tenter de comprendre ces êtres mystérieux.
Étrangement, le lien qui se formait passait par une corde émotionnelle. Si on la tordait, c'était la même forme de sympathie que celle éprouvée pour une victime.
À tout le moins, il devait aussi manifester un certain degré d'affection pour cette jeune fille.
Les soucis de Raymond semblaient peser sur son esprit. On aurait dit qu'il avait rencontré la mauvaise femme.
« Quoi qu'il arrive, cela doit être réglé. »
En tant que son fiancé.
─────
Carynne n'était pas dans sa chambre. Donna et Raymond montèrent donc jusqu'à celle d'Isella.
Toc, toc.
« …Mademoiselle ? »
Aucun bruit de réponse. Donna ouvra la porte.
« Mi… Mademoiselle ? »
Merde, elle fait n'importe quoi.
Carynne gisait sur le sol.
Il la détesterait de l'interroger et de la voir s'évanouir ou pleurer en jurant qu'elle ne savait rien. Et il trouverait également déplaisant de vaciller à cause de cela.
Raymond grimça en voyant Donna se précipiter vers Carynne. C'était à cause de cette femme qu'il faisait de telles choses inutiles.
« Mademoiselle ? »
« …… »
Même ici, était-il tenu de jouer l'amour qu'il lui portait soi-disant ? À travers les vêtements de Carynne, Raymond aperçut les plaies ouvertes sur son dos. Le sang imbibait l'étoffe, car elles n'avaient toujours pas été correctement soignées. Elle aurait au moins dû recevoir des compresses imbibées d'alcool.
« Mademoiselle ? »
De l'avis de Raymond, Carynne avait bien plus besoin de repos au lit qu'Isella. Raymond retira ses gants et se pencha pour s'approcher de Carynne. Il glissa un bras sous sa nuque pour la soulever.
« …… »
« Putain de merde. »
« Q... Qu'est-ce qui ne va pas ? »
« Appelez le révérend Dullan, tout de suite ! »
Carynne ne respirait plus.
─────
Raymond viendrait bientôt ici. Elle savait qui était le coupable, et elle le lui avait dit. Le baron Ein serait arrêté comme criminel. En serait-il de même cette fois-ci ? Ce serait plus commode si les choses se passaient ainsi. Carynne referma la porte sans la verrouiller. Elle sentit le sang couler le long de son dos. Cette sensation boueuse lui était insupportable. Comment cela tournerait-il cette fois ?
« Isella, fais-tu confiance à sir Raymond ? »
« …… »
« …… »
Carynne fixa Isella. Elle ne se réveillait pas. Elle ne ripostait pas. En tant que cadavre et en tant que rivale, elle était la perdante. Pour toujours. Il n'y avait pas besoin de dialogue. Le dialogue avec Isella revenait au même qu'un monologue. Cela non plus n'était plus nécessaire maintenant. Elle s'ennuyait à mourir à rabâcher toute seule. Désormais, son dialogue serait avec Raymond.
Ploc, ploc.
Le liquide de perfusion s'égouttait. Carynne le regarda vacillement. Puis elle sortit une nouvelle aiguille.
« Si ma théorie est correcte. »
« …… »
Carynne se demanda.
Qui avait mis le feu au manoir ? Jusqu'à présent, il n'avait jamais vraiment brûlé. Chaque fois que Carynne l'avait tenté, les domestiques s'étaient empressés de l'éteindre. Alors, avait-il brûlé cette fois parce que les domestiques ne l'avaient pas éteint ?
« Dullan. »
Et pourquoi Isella ne se réveillait-elle pas ?
Même si elle s'était enfuie jusqu'ici, à présent, elle était vouée à être ramenée sur la scène.
Carynne retira la perfusion reliée à Isella.
Pique.
Carynne s'enfonça l'aiguille dans le bras. Elle ne ressentit aucune douleur. L'obscurité la rattrapa avant la douleur.
THUD.
─────
D'un regard alarmé, Raymond observa Carynne. Il reprit ses sens, l'examina et constata qu'elle respirait encore. Cependant, sa respiration était rare et espacée, et son corps était froid. Le sang qui s'écoulait des entailles sur son dos ne cessait de couler non plus. Ses blessures étaient insuffisamment désinfectées et mal bandées, mais elle n'avait pas reçu les premiers soins adéquats. À bien des égards, elle avait besoin d'un médecin.
« Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse, bon sang. »
Que devait-il bien faire de cette femme, qui semblait n'avoir besoin que d'un rien de force pour être tuée. Cette femme qui n'avait pas toute sa tête, cette femme qui était sa partenaire dans un mariage politique, cette femme qui était devenue une fille adoptive.
Cette femme, qui avait fait une promesse d'amour.
« …Ils sont en retard. »
En fixant ses mains tachées de sang, Raymond s'interrogea. Il pensait que des gens accourraient immédiatement, mais les couloirs étaient silencieux. Pourquoi personne ne venait-il encore ? Dans son impatience, Raymond finit par se lever le premier, mais à cet instant précis, Donna revint dans la pièce, haletante.
« M... Monseigneur. »
Pourtant, Donna était seule. Elle avait l'air perdue, d'un pied sur l'autre, fiévreuse. Raymond comprit que quelque chose n'allait pas.
« Pourquoi êtes-vous seule ? Le révérend n'est pas venu ? »
« C... Cela. »
« Dites-moi d'abord. Est-il ou non dans le manoir ? »
« …Il est à l'intérieur. »
« Où ? »
« Dans la ch... chambre de Maître Verdic. »
« Pourquoi ne sort-il pas ? »
« On m'a dit qu'ils travaillaient tous les deux à l'intérieur… »
« Écartez-vous. »
Raymond repoussa Donna et sortit dans le couloir. Il traversa le couloir principal et descendit l'escalier en interrogeant la servante. Donna le suivit en courant. C'était une perte de temps que d'essayer de demander.
Il accéléra le pas. Il courut dans les couloirs et descendit l'escalier. Tous les domestiques et servantes regardaient Raymond courir, pressé, mais étrangement, c'est tout ce qu'ils firent. Dans tout le manoir, seuls Donna et Raymond étaient saisis d'urgence.