« Bon sang, il est déjà si tard… On rentre dîner maintenant ? »
Les lueurs du crépuscule coloraient les rues. Pourtant, les lumières qui déclinaient dégageaient une atmosphère malaise, bien loin de l'été.
Du moins s'agissait-il d'une artère principale où se trouvait le commissariat, aussi croisait-on çà et là des passants. Mais à quelques pas seulement, les ruelles étaient pratiquement désertes.
Une cathédrale longeait aussi cette artère. Toutes les routes y menaient. En cette ère où les miracles ne se produisaient plus, l'influence de Dieu persistait.
Par habitude, Raymond fit le signe de la croix.
« Lord Raymond ? »
« Le prochain cadavre sera rue Seventh, et le suivant, rue Seventeenth. »
« Quelle direction pour la rue Seventeenth ? »
« Hein ? …Si vous continuez par là, vous y arriverez. »
« Vous connaissez bien les rues. »
« …C'est inconfortable de loger au manoir de Monsieur Evans. Et les servantes sont si tatillonnes qu'on ne peut même pas boire une bière tranquillement avec elles. »
« Hum. »
« C'est pour ça que je sors souvent manger. C'est pas trop loin, ça vaut le détour. »
« À part vous, d'autres domestiques y vont aussi ? »
Raymond et Xenon discutaient en se dirigeant vers la rue Seventeenth. Xenon déversait son mécontentement sur la maison Evans. Pas très digne d'un homme d'âge mûr de se plaindre ainsi.
« Ouais. Ben… Quelques valets ou servantes sortent chaque week-end pour manger ailleurs. J'ai eu plein de recommandations d'eux. Les plats de poulet d'un resto vers cette ruelle-là sont incroyables. La peau est croustillante, la chair tendre, et la sauce est très… »
Raymond releva la tête lorsqu'il eut, à quelque distance, une vue dégagée sur la rue Seventeenth.
« Allons-y direct. »
« …Pourquoi t'as demandé, alors ? »
Râlant, Xenon emboîta le pas à Raymond en franchissant les portes d'une taverne. L'intérieur était sombre, mais bruyant. Quelques hommes et femmes fixaient Raymond sans se gêner.
« Oh mon dieu. Bonjour, beau gosse. »
« Xenon ? C'est qui, celui-là ? »
« Mon patron. »
« Alors… les rumeurs ? »
« T'es vachement beau, dis donc. »
Raymond se tourna vers la femme sordidement vêtue qui lui faisait les yeux doux.
« J'ai essayé de te prévenir que c'est pas un bon coin. Ça te va de manger ici ? »
« …Ça fait un moment que je me dis ça, mais tu me traites tout le temps comme un gamin. Ça va. Par contre, je préférerais m'asseoir près de la fenêtre. »
Raymond fronça les sourcils. Mais avant même qu'il ne puisse s'asseoir, un visage familier apparut.
« C'est… »
Remarquant que Raymond désignait quelqu'un, Xenon tourna la tête.
C'était un visage familier pour Xenon aussi.
« C'est pas la femme de chambre de Lady Carynne ? Donna. Je l'appelle pour qu'elle boive un coup avec nous ? »
« Attends. »
En ce moment, Donna fronçait les sourcils en recevant un billet d'un homme. Raymond observa les lèvres de Donna.
Elle arracha le billet comme pour protester, pourtant ses épaules s'affaissèrent quand elle ressortit par les portes qu'elle avait poussées.
« Ah, elle est partie. »
« Qu'est-ce que vous voulez manger ? »
Un chef cuisinier à l'allure rude apparut devant Xenon et Raymond. Pourtant, Raymond fixait toujours le dos de Donna au lieu de regarder le cuistot.
Pourquoi était-elle venue ici ?
« Xenon, prenez votre temps, mangez ici. »
« Lord Raymond ? »
Raymond laissa Xenon à table et dévala les marches d'entrée en hâte.
« Donna ? »
Dans l'intervalle, les rues s'étaient enfouies dans l'obscurité. Il aperçut les cheveux de Donna. Puis il se souvint de ce qu'avait dit Carynne.
« Le coupable des meurtres en série, c'est le baron Ein. »
Donna s'engagea dans la rue Seventeenth. Et c'était là que Carynne avait prédit le prochain meurtre.
Raymond tenta de vider son esprit en accélérant le pas. Il resta à une dizaine de pas derrière Donna. Où allait-elle ?
La croyait-il ?
Jusqu'ici, les affirmations de Carynne collaient aux faits. En dehors de ça, elle ne quittait jamais le manoir seule. Elle était submergée de tâches du matin au soir. Verdic, qui la haïssait, veillait à ça. Elle assistait régulièrement à des mondanités chaque soir en tant qu'héritière de la famille de Raymond et de la maison Evans.
Rien, pas une seule chose, ne la reliait aux meurtres en série. Et sa prétention de connaître l'avenir avait sa propre base.
Pourtant, Raymond était trop vieux pour croire une chose pareille. S'il était encore un gamin au début de l'adolescence, peut-être.
C'est un monde à l'intérieur d'un roman, avait-elle dit. Et elle a revécu la même vie encore et encore.
Raymond n'était pas assez libre pour croire un délire d'adolescente qui ne lui allait pas.
Mais il était sûr d'une chose : Carynne était, d'une manière ou d'une autre, impliquée.
……
Donna s'arrêta.
Raymond s'arrêta aussi.
Pourquoi était-elle ici. Donna était la femme de chambre de Carynne. Donna servait Carynne comme servante depuis le manoir des Hare, et elle était avec Carynne la plupart du temps. Était-elle aussi impliquée dans les meurtres ?
Raymond ne sous-estimerait pas le genre de relation fusionnelle que les femmes entretiennent. Elles se partagent trop de choses sans réticence.
Il se demanda s'il devait dégainer son pistolet, mais l'allure habituelle de Donna le fit hésiter. Commune et ignorante.
« Ah, sérieusement, j'ai déjà dit que je veux pas ! »
……
Qui d'autre était là ?
Raymond retint son souffle.
Devant Donna, il y avait un homme le visage couvert, qui disait quelque chose. L'entourage était si sombre et Donna masquait la vue, alors Raymond ne pouvait pas voir qui c'était.
Donna commençait à s'agacer, et l'homme devant elle semblait aussi un peu vexé.
« Mais sûrement que c'est pas si terrible que… »
« Ah, ça suffit ! Arrête de me demander de te voir comme ça ! C'est saoulant ! »
« Insolente ! »
« AHH ! »
Donna hurla quand l'homme leva la main. Raymond dégaina immédiatement son pistolet.
Clac. La main de l'homme s'immobilisa. La tension monta sur cette route noire.
« …Hein ? Monsieur le Chevalier ? »
« Reculez. »
« …Je sais ce que vous pensez, mais c'est pas ça. »
L'homme grimça, mais il lâcha vite les cheveux de Donna.
« Les deux mains où je les vois. Si vous essayez de fuir ou de riposter, je tire sur le champ. »
……
Plouf, plouf. De la boue brune gicla et salit les semelles de ses chaussures. Une sensation désagréable picota le bout de ses orteils.
L'homme leva les deux mains. Alors Raymond examina son visage.
……
C'était soit un homme dont il ne se souvenait pas, soit quelqu'un qu'il voyait pour la première fois. Raymond plaqua l'homme rudement contre le mur et braqua le pistolet sur sa tempe.
Les yeux de l'homme s'écarquillèrent.
« Vous le regretterez, monsieur. »
« Nom et affiliation. »
« Lord Raymond Saytes, je sais que j'ai l'air suspect, mais… »
« Affiliation. »
« …Je suis Gale Hiton. Je travaille pour le baron Ein. »
« Le coupable, c'est le baron Ein. »
Merde.
Raymond se rapprocha, le pistolet toujours braqué sur l'homme, qui maintenait ses mains levées, sur le qui-vive.
Tu n'es pas sûr. Pas encore. Calme-toi. Si tu tires sur des gens à l'aveuglette ici, tu ne pourras pas revenir en arrière.
Un instant, Raymond avala sa salive, puis il interrogea l'homme.
« Pourquoi avez-vous frappé cette servante ? »
« C'est juste qu'elle était insolente, alors… »
« Ça… Ça… ! »
D'un côté, Donna extériorisait sa frustration. Maintenant que Raymond était là, elle avait l'air complètement soulagée. Mais sans lui laisser le temps de se vider, Raymond donna un coup de pied dans le tibia de l'homme.
« U-Ugh. »
L'homme gémit et se plia en deux.
« Parlez. Pourquoi avez-vous menacé cette servante et quel lien a-t-elle avec le baron. »
« C'est pas votre problème, Monsieur le Chev— Huuk ! »
« Et si je dis ça ? Je vous ai vu tenter de tuer cette servante il y a même pas une minute. J'ai dû tirer pour vous arrêter. Le baron pourrait-il dire quoi que ce soit là-dessus ? »
« W-W-Wait ! »
Donna intervint.
Raymond grimça en regardant la servante. Il pensait qu'il fallait l'interroger elle aussi. Il n'était pas certain, mais peut-être que c'était lié à Carynne. Peut-être, peut-être. Les pensées de Raymond s'embourbaient dans les possibilités.
Mais priorité numéro un. Cet homme.
« Toi, reste en arrière. »
« Euh… J-Je vais bien. »
Raymond cogna la tête de l'homme contre le mur et parla d'un ton menaçant.
« …Y a pas mal de meurtres dans le coin. »
« Quoi ? »
« Ça a pas l'air d'un flagrant délit, ça ? »
« Hiiik ! Non, monsieur ! Monsieur le Chevalier ! C-C'est juste que Son Excellence aime bien cette servante, c'est tout. »
« Donc vous alliez la ramener pour que le baron s'amuse avec elle avant de lui trancher la gorge ? »
« Q-Quoi ? »
« Tous les cadavres retrouvés jusqu'ici étaient de jeunes femmes, sexe et matrice arrachés. C'est pas évident ? C'est l'œuvre d'un monstre pervers. »
« Heu… »
« Si vous avouez honnêtement ici, vous vivrez. Le baron vous a ordonné de le faire ? D'attraper cette servante pour qu'il s'amuse avec elle ? »
Les yeux de l'homme faillirent se révulser tandis qu'il tremblait.
« Non ! Non ! J'ai rien à voir avec ça ! Et Son Excellence non plus ! »
« L'inspecteur Albert sera ravi de cette découverte. »
« Non, monsieur ! Jusqu'ici, toutes les femmes ont reçu de l'argent comme paiement. Son Excellence aime les femmes, c'est tout. Heu… Toi ! Dis-lui tout de suite ! »
Donna fulmina l'homme de son regard.
« Je t'ai sans arrêt dit que je veux pas y aller, mais t'as dit que tu m'emmènerais de force. »
« Merde ! »
« On va au commissariat pour que vous racontiez ça en détail, d'accord ? »