« Baron Ein ? »
« Hein ? »
Carynne appela Ein alors qu'il imaginait toutes sortes de choses dans sa tête.
« Ma mère était-elle vraiment si célèbre ? »
« C'est exact… »
« Vous l'aimiez bien, vous aussi, baron ? »
« Baron Ein, félicitations pour la naissance de votre fils. Je l'ai vu dans les journaux l'autre jour. »
« Vous avez vu ça ? Haha, je suis un peu gêné. Ma femme est déjà bien âgée. »
C'était une question indiscrète à poser à un homme marié, qui plus est père de famille. Quand Raymond intervint, cela suffit à faire comprendre à Carynne, et son visage rougit.
« Ah… Je suis vraiment navrée ! »
« Ce n'est rien. »
Ce ne serait que gênant pour le baron de s'énerver maintenant. Le temps a passé, et à présent, la fille de cette femme a déjà dépassé l'âge où cette dernière fit ses débuts dans le monde.
Toutefois, c'est une chance que cet impair ait eu lieu devant Ein. N'importe quel autre prétendant de cette femme n'aurait pas été sensible au temps écoulé. Mais comme Ein était devenu irascible en vieillissant, il ne put s'empêcher d'avoir envie de grogner.
« Enfin, comparé à moi, le prince héritier Gueuze était bien plus célèbre. Une fois qu'il vous verra, je ne sais pas, mais il se pourrait qu'il vous apprécie. »
Détournant la conversation d'elle-même, Carynne demanda :
« Le prince héritier Gueuze… Son Altesse est-elle venue aujourd'hui ? »
« Les récitals ne sont pas vraiment sa tasse de thé. »
« Connaissez-vous le prince héritier, baron ? » demanda Raymond.
« Et vous, sire Raymond ? »
« J'ai passé pas mal de temps sur le front, cependant. »
L'expression de Raymond se durcit légèrement. C'est compréhensible, bien sûr. Mais s'il doit juste se faire prendre comme ça, ce n'est pas amusant.
Heureusement, la comtesse Elva intervint à cet instant.
« Il est l'incarnation de la noblesse. Il n'est comme nul autre. »
Tout à fait.
Quoi que le prince héritier Gueuze fît de la moitié inférieure de son corps et quels que fussent ses passe-temps, ce n'étaient pas choses que les dames de la noblesse connussent vraiment. Ein tenta de réprimer un rire face à l'appréciation de la comtesse Elva. C'était l'allégeance d'un homme.
La question maintenant était celle-ci : Raymond allait-il arrêter sa fiancée ? Avec Carynne plantée devant lui comme ça, les yeux brillants de curiosité, il ne pouvait chasser les frissons qui lui parcouraient le dos en la regardant. Il savait qu'il en irait de même avec le prince héritier Gueuze.
« Quand pourrai-je le rencontrer ? »
« … Carynne. »
« Oui ? »
Raymond tira légèrement le bras de Carynne. Ah, quel dommage. Ein pouffa intérieurement. Il faudrait donner un petit coup de pouce ici. Ein voulait envoyer un petit cadeau à son vieil rival.
Il y a un siège vacant à l'Assemblée. Ce serait un joli cadeau.
« Eh bien, que diriez-vous de ceci. »
« Hein ? »
« Jouons une partie. Je m'ennuie, aujourd'hui. Si vous me battez, je vous mènerai à lui. »
« Baron Ein. »
Raymond parla d'une voix basse, mais le baron ne regardait que Carynne.
« Et si je perds ? »
Et si vous gagnez ?
Ein rit. L'y emmener était quelque chose qu'il voulait, alors pourquoi gagnerait-il ? Dans tous les cas, gagnante ou perdante, Carynne se tiendrait devant le prince héritier.
« Vous, eh bien… Je ne sais pas. »
Ein vit les accessoires colorés de Carynne. Elle était mise sur son trente-et-un comme pour exhiber qu'elle faisait partie de la maison Evans.
« Peut-être pouvons-nous parier juste un peu d'argent… Voyons. Ici, voulez-vous commencer avec cette pièce ? »
Ein sorti une pièce d'argent. Cela ne semblait pas grand-chose.
« D'accord ! C'est parfait. »
Qu'est-ce qui était si parfait là-dedans ? Ein scruta l'expression de Carynne, puis regarda vers la servante derrière elle.
« Carynne, le jeu n'est pas bien. »
« Hum, h-em. »
La comtesse Elva toussota. Quand on mentionna que le jeu n'était pas bien, elle fixa Raymond avec insistance. Cependant, le jeune homme, sentant le regard de la comtesse, proposa la meilleure option suivante.
« Je le ferai pour vous, si vous le souhaitez. »
« Bon sang, Raymond, que dites-vous là ? Vous remplacerez et jouerez à sa place ? »
« Elle est encore jeune. »
Mais Carynne écarta Raymond et s'avança, l'air enthousiaste.
« C'est bon, sire Raymond. Je suis douée pour les jeux de cartes. »
« Ohh, comme c'est bien. En cette nouvelle ère, il nous faut plus de femmes comme vous, Carynne. »
Ein accueillit la nouvelle venue à bras ouverts.
─────
Comment ?
Le baron Ein regarda la carte devant lui.
Il y avait une dame de pique rouge.
« La partie est terminée. »
Un domestique du manoir du duc annonça la fin de la partie d'une voix basse. La partie s'achevait car il y avait un écart de deux cents points.
« Vous parliez gros tout à l'heure, pourtant. »
Quelqu'un ricana.
« Oh mon Dieu… »
La comtesse Elva poussa une exclamation interloquée.
« Qu-Qu'est-ce qu'on fait, Milady. »
La servante se lamenta.
« Ceci… »
« Fai… Donna. Qu'est-ce qu'on fait ? »
Affolée, Carynne bredouilla en réponse à la servante.
Des larmes, des soupirs et des grimaces s'ensuivirent. Les deux filles étaient au bord des larmes. Ces visages nerveux eussent ému quiconque les eût vus, mais Ein ne fit que regarder les cartes d'un air vide. Même ainsi, cela semblait n'être qu'un rêve. Ce résultat.
Carynne avait perdu.
« Haa. »
Raymond porta une main gantée de blanc à son front. Bien qu'il parût plutôt soulagé, un peu. L'agitation centrée sur Carynne se répandit silencieusement dans le hall.
Des soupirs et des rires serpentaient dans l'air. Quelques moqueries visaient Carynne, mais la plupart visaient le baron Ein. Les gens de l'âge de Carynne semblaient s'amuser de la situation, mais les nobles d'âge mûr — surtout ceux qui avaient perdu de l'argent contre Ein — regardaient le baron d'un œil froid.
« Je n'arrive pas à croire qu'il a soutiré une telle fortune à une demoiselle de dix-sept ans. »
« N'est-ce pas un peu trop ? »
« Je ne supporte plus de voir ça. »
Ein, un homme dans la quarantaine, était un joueur célèbre. Compte tenu de qui il était, c'était effronté de sa part d'avoir trompé la jeune demoiselle pour la faire participer au jeu de cartes. Même si elle était la fille de Catherine, qu'Ein avait courtisée dans les jours de leur jeunesse. Que valait-il, à gagner contre Carynne, débutante de dix-sept ans ?
« Le baron Ein est vraiment méchant. »
« Je sais, il l'est vraiment. »
Elva s'éventa avec satisfaction. Même si Carynne avait perdu une somme considérable ici, ce n'était encore qu'une somme minime au vu de l'immense richesse de la maison Evans. Aussi, la comtesse Elva consola Carynne distraitement tout en se joignant aux critiques contre le baron Ein. Elle savourait chaque seconde.
« Comment est-ce ? Ravi d'avoir gagné de l'argent ? »
« Moi… »
Ein regarda vaguement les cartes. Des murmures résonnaient à ses oreilles.
Ein ne comprenait pas.
« Pourquoi ? »
Ein avait gagné.
Mais il était certain d'avoir été sur le point de perdre.
─────
« Vous aviez dit que vous me montreriez un tour de magie. »
« N'ai-je pas été à la hauteur de vos attentes ? »
« C'est exact. »
« Eh bien, je suis désolé de vous avoir déçue. »
Carynne sauta et s'assit sur la rambarde d'un balcon, puis se pencha en arrière. Le ciel du soir d'été était magnifiquement radieux, comme si sa lumière d'étoiles allait se déverser.
« C'est dangereux, je vous en prie, ne faites pas ça. »
« Pourquoi vous inquiétez-vous pour moi ? »
« Eh bien, juste devant mes yeux… »
Carynne observa le visage de Raymond. Le banquet battait encore son plein derrière lui. On entendait la musique qui flottait, ainsi que les voix des gens qui parlaient. Le visage de Raymond était obscurci par les ombres nées de la radiance derrière lui.
« C'est bon. La rambarde est épaisse. »
Et elle ne mourrait pas avant ce jour-là, de toute façon. Carynne regarda sur le côté et en bas de la rambarde. Il y avait un arbre bien taillé dans le jardin en contrebas.
« Même si je tombe d'ici, cet arbre ne briserait-il pas ma chute ? »
Du moins, c'est ce qui s'était passé par le passé.
« Vous n'avez pas besoin de prendre un risque aussi inutile. »
« Ou bien me sauverez-vous, sire Raymond ? »
« Carynne, si vous êtes vraiment curieuse, vous pouvez aller de l'avant et essayer. »
« Mmh… »
Carynne décida d'en rester là. Elle ne pouvait pas voir exactement l'expression de Raymond, mais si elle essayait de tester pour rien, cela ne mènerait qu'au chagrin. Cela ne ferait que faire *splat* — une tête fendue, et puis la mort.
En gloussant, Carynne sauta de la rambarde.
« Aïe — »
« Je vous l'avais dit. »
« Ough… »
Carynne se foula la cheville, peut-être à cause de ses talons hauts. Des larmes lui montèrent aux yeux. Elle ne put les retenir. Carynne s'accroupit et retint un gémissement.
« C'est trop difficile de tenir debout. »
« … Vous vous êtes foulé la cheville ? »
« Oui. C'est embarrassant, mais cela vous dérange-t-il si j'enlève une chaussure ? »
« Si cela vous soulage, allez-y. »
Carynne retira prudemment — très prudemment — un soulier doré. Et elle dut elle-même grimacer face à la puanteur. C'était une odeur que n'importe quelle autre fille se serait assurée de cacher jusqu'au bout par honte.
« C'est assez sévère », commenta Raymond.
« Ne me demandez pas si je l'ai lavé ou pas. »
« Ce n'est pas au point que je… »
S'agenouillant sur un genou, Raymond observa le pied blessé de Carynne.
« Est-ce « cette » blessure ? »
« Cela me fait penser que mademoiselle Isella Evans a des chaussures faites entièrement en acier. »
« … Mmh. »