« Vous êtes d'une grande aide. Merci. »
« Je suis seulement reconnaissante d'avoir eu une si belle opportunité. Bonjour ? »
« …Si je ne vous ai pas adressé la parole, ne me parlez pas la première. »
Malgré les mots de l'enfant, Nancy sourit et prit la main de Carynne. Comme c'était la première fois qu'elle rencontrait une femme noire et qu'on lui touchait la main de la sorte, l'expression de Carynne se crispa un instant, mais quand sa mère la réprimanda, elle se contenta de forcer son regard à se détourner. Néanmoins, l'éclat dans ses yeux n'avait rien d'agréable.
Ce fut Catherine qui présenta Nancy à Carynne, et elle parla sur un ton sévère.
« Carynne. Nancy est quelqu'un que Maman a fait venir ici. Tu ne devrais pas avoir ce genre de regard. »
« Cette sale… »
« Deere ! Vous aussi, s'il vous plaît, respectez Nancy comme vous me respectez moi-même. C'est la personne qui aidera Carynne. »
Cependant, le fait que Nancy soit introduite de la sorte alors que Deere était encore là impliquait que Deere seule ne suffisait pas, et que son influence en serait d'autant réduite.
Il était tout naturel que Deere n'apprécie pas Nancy. Et, fort heureusement, Carynne n'aimait pas Nancy non plus.
L'enfant ne cessait d'aller vers Deere pour éviter Nancy. Chaque fois que cela se produisait, Deere en ressentait un soulagement.
Lorsqu'elles étaient seules toutes les deux, Deere caressait les cheveux de Carynne. Plus Carynne repoussait Nancy, plus cela profitait à Deere.
« Nancy a chanté une berceuse ? Absurde. Tu as bien fait, Carynne. »
« …… »
« Je suis sûre qu'une gitane comme cette femme ne chanterait que des chansons étranges. »
« C'est comme ça ? »
« Bien sûr. Allons, au lit. »
Une personne à la peau sombre, qui plus est une femme errante, qui n'avait même pas été présentée par une autre dame respectable. Deere était extrêmement mécontente qu'une telle servante soit assignée à son élève.
Le poste de femme de chambre personnelle n'était pas un emploi pour n'importe quelle femme. Tout comme la maîtresse de maison ne doit jamais s'humilier en montrant une apparence négligée, il incombait à une femme de chambre personnelle de veiller à ce que la dame qu'elle servait soit toujours impeccable. Elle devait également avoir une attitude vertueuse et une bouche close qui saurait se taire.
Carynne aurait dû avoir au moins une dame de la bourgeoisie cultivée comme femme de chambre personnelle, pas une diseuse de bonne aventure noire.
Deere était indignée.
Mais le seigneur du fief n'écouta aucun de ses conseils.
« Deere, je ne critique pas vos méthodes d'enseignement, mais ce dont Carynne a besoin en ce moment, ce n'est pas de l'éducation. Pourquoi ne pas laisser faire Nancy ? »
« Monsieur Hare, vous ne devriez pas faire cela. Comment pouvez-vous laisser une femme comme celle-là entrer dans la maison ? Elle ne cesse de dire des choses étranges à Carynne. »
En se massant les tempes d'une main, le seigneur du fief répondit.
« Deere. Carynne n'est pas votre fille. Juger ce qui est bon pour l'enfant nous revient. Pour l'instant, pourquoi ne pas aller vous reposer ailleurs ? »
Alors, Deere demanda avec colère.
« Votre Seigneurie, je suis la seule à m'être véritablement dévouée à Carynne ces derniers temps. Depuis combien de temps n'avez-vous pas parlé *à* Carynne au lieu de parler *d'elle* ? »
« Assez. Vous outrepasser vos droits. En ce moment, outre l'enfant… j'ai beaucoup de choses importantes à faire. Partez et laissez-moi les faire. »
« Quand Madame décédera, Carynne… »
Bang !
Deere plaignit le seigneur du fief. Il ne pouvait pas prendre la bonne décision à cause de sa femme malade. Il en allait de même pour la malade Catherine. Deere était vraiment la seule à pouvoir penser à Carynne indépendamment de Catherine.
C'était une enfant qui avait grandi entre les mains des domestiques, sans recevoir aucune attention de ses parents. Et, tout comme les parents ne témoignaient aucune affection, les employés ne lui offraient aucune chaleur non plus.
Deere avait vu cela bien trop souvent. Et sa méfiance était bien fondée.
« Que… faites-vous en ce moment ? »
« Qu'est-ce que vous voulez dire. C'est le remède de Milady qui l'aidera. »
« Qu'avez-vous donné à Carynne ? Le médecin a-t-il autorisé cela ? »
À l'interrogatoire de Deere, Nancy renifla.
« Si c'était le cas, qu'est-ce qu'ils en sauraient ? Ne m'assimilez pas à de tels imbéciles, Maîtresse. Ils ont leurs méthodes, nous avons les nôtres. Cela vaut mieux pour Milady. »
Le seigneur du fief et la madame étaient bornés d'une étrange manière. Il est normal que les enfants adolescents fassent des rêves éveillés et créent leurs propres mondes dans leur tête.
Bien que ce fût comparativement plus grave, les crises et les délires de Carynne n'étaient pas rares pour des enfants de son âge. Les adultes autour d'un tel enfant devaient simplement le discipliner de manière appropriée.
Dans une telle situation, Deere fut vivement irritée par le fait qu'une gitane ait été introduite à la place et qu'elle se mette à raconter des histoires étranges à l'enfant et à lui donner un remède suspect.
Pourtant, depuis l'arrivée de Nancy, les crises de Carynne avaient manifestement diminué. Les gens du manoir, qui avaient déjà fort à faire avec Catherine seule, accueillirent favorablement le silence qui s'ensuivit chez Carynne.
Mais dans ce silence, Carynne devint étrange petit à petit.
« Je ne peux pas boire ça. »
« Milady ? »
« Nancy, ça a un goût bizarre. »
Deere fut grandement choquée.
« Ne sois pas si polie¹ avec les gens qui te servent, Carynne. »
« Oui ? Ah. »
Ça commença par sa façon de parler. Carynne devint de plus en plus étrange. Elle avait autrefois eu honte d'avoir une femme noire comme femme de chambre personnelle, mais maintenant, elle montrait des signes de malaise à être la maîtresse de cette servante. La position de Nancy s'en trouva encore un peu plus élevée.
Carynne devint distinctement calme. Mais aux yeux de Deere, cela ne tenait rien de moins que de l'endormissement par les drogues.
Les émotions de Carynne devinrent progressivement émoussées, et ses souvenirs s'effacèrent aussi peu à peu. La pire chose là-dedans, c'était la façon dont elle considérait les gens.
Pendant les jours où Catherine allait mieux, elle appelait Carynne, mais ces rencontres diminuèrent lentement, passant d'une fois par semaine à une fois toutes les deux semaines, puis à une fois par mois.
D'un autre côté, Nancy passait plus de temps à s'occuper de l'enfant, du lever au coucher du soleil, et son influence grandissait encore davantage.
« Carynne… Comment vas-tu ces temps-ci ? » demanda Catherine.
« Pas bien. Nancy continue de me lire d'étranges contes de fées que je ne comprends pas et continue de me faire boire d'étranges remèdes. »
« Mais tu ne te fais plus de mal ni ne fais plus de crises, n'est-ce pas ? »
« …Plus maintenant. »
« Alors c'est suffisant. »
Catherine regarda Deere d'un regard voilé. Ses yeux avaient déjà perdu la capacité de voir, et ils n'étaient ouverts presque que par pure politesse.
« Tant qu'il y a de la vie… »
Lors de leur dernière rencontre, Carynne ne reconnut pas sa mère.
Comme si elle regardait quelque chose de sale, elle fut entièrement saisie de dégoût par sa mère. Elle fit un pas en arrière et saisit la main de Nancy.
« Madame, ces temps-ci, Carynne suit Nancy partout presque comme si c'était vous, sa mère. »
« …Vraiment ? »
« Il faut la renvoyer sur-le-champ. »
« Deere. »
Catherine était aussi maigre qu'un squelette, et la beauté qu'elle avait dans sa jeunesse était déjà perdue. La chemise de nuit blanche qu'elle portait semblait pendre à de simples brindilles, et la voix de la femme n'était pas différente du grincement d'un meuble en bois.
« Deere. Cela fait… un bon moment que nous sommes ensemble. »
« Madame Hare. »
« Quand je mourrai, Carynne ira bien. Nancy prendra bien soin d'elle pour moi. »
« Elle n'est… qu'une servante. »
Deere eut la gorge serrée.
« Il n'y a aucun moyen qu'une servante puisse vous remplacer. »
« Dites mon nom, s'il vous plaît. »
« Madame Hare. »
« Pas ça. »
« …Enide. »
L'expression de Catherine changea. Mais il est incertain que ce fût un sourire.
─────
Catherine mourut.
Jusqu'à son dernier souffle, elle n'eut entre les mains que le portrait de sa fille, le caressant avec tendresse. Catherine voulait tant voir sa fille, mais elle ne demanda pas à la rencontrer. Elle pensait qu'il vaudrait mieux que Carynne l'oublie.
Le seigneur du fief était également d'avis qu'il vaudrait mieux pour l'enfant d'oublier quelqu'un qui allait mourir de toute façon peu de temps après. Malgré cela, il ne quitta pas la chambre de Catherine pendant un mois après sa mort. Et il évita de rencontrer Carynne.
« Carynne ? »
« Ah, oui. Bonjour. »
« Catherine est décédée. »
« Pardon ? »
Carynne regarda Deere fixement un instant, puis porta son regard vers Nancy.
Et ce que l'enfant allait dire ensuite était quelque chose que Deere ne pourrait jamais oublier.
Carynne se tourna vers Nancy et demanda.
« Qui est Catherine ? »
Ces mots semblèrent sortis d'un cauchemar.
Ce qui rendait Carynne calme équivalait à la transformer en une simple d'esprit.
Deere resta sans voix. Mais, après cela, quand elle frappa à la porte du seigneur du fief, il ne sortit pas.
La folie de sa fille n'était pas nouvelle. Même cela était trivial comparé à la mort de sa femme.
La dernière fois que Deere vit le seigneur du fief, ce fut quand elle fut mise à la porte du ménage. Ce n'était pas qu'on l'eût chassée, mais si elle souhaitait toucher ne fût-ce qu'une petite pension, cela ne serait pas différent.
¹ Carynne s'adresse à Nancy avec un niveau de politesse (-yo), qui normalement aurait dû être abandonné pour le niveau familier puisque Carynne est de rang social supérieur.