La première personne à laquelle elle pensa fut Isella. En tant que fiancée de Raymond, elle était la rivale de Carynne, et celle-ci se remémora toutes les fois où Isella avait tenté de l'humilier par le passé.
De peur de perdre Raymond, Isella avait beaucoup tourmenté Carynne. Et Isella avait, à vrai dire, quantité de points faibles. Surtout, elle ferait une victime relativement facile, puisque Carynne pourrait s'approcher d'elle plus tard en devenant sa femme de chambre.
« ... Mais je me ferai prendre de toute façon. »
Outre le fait d'être sa rivale en amour, Carynne était aussi la femme de chambre d'Isella. Qui serait la première suspecte, sinon elle ? Mieux vaudrait tenir longtemps sans se faire prendre.
Elle n'avait pas peur de la peine de mort. Si elle devait mourir, elle n'aurait qu'à tout recommencer. Et si elle mourait vraiment sans revenir ? C'était bien ce qu'elle voulait, au fond.
Cependant, échouer dès le tout début ferait retomber son excitation. Elle voulait tuer le plus de gens possible et rendre la chose d'autant plus amusante.
Elle avait traversé toutes sortes d'épreuves au fil de ces répétitions, mais si elle réussissait ce coup-là, elle en serait submergée de fierté.
Elle songea à la personne la plus facile à tuer. Raymond serait sans doute la plus difficile. Raymond était tout de même un homme à qui l'on avait conféré le titre de « Sire ».
Carynne l'avait vu un jour venir à bout de six jeunes gaillards sans peine. Cependant, s'il était fou d'elle, il consentirait peut-être à boire n'importe quoi qu'elle lui donnerait.
À force de suivre ce fil, elle perdit un peu de son élan.
Elle voulait vraiment prendre son temps et savourer. Peut-être qu'au cours d'une promenade à cheval en plein été, elle pourrait l'entraîner dans un endroit isolé et le pousser à bas de sa monture. Avec un peu de chance, il se romprait le cou.
Carynne connaissait bien Raymond.
Non : elle connaissait bien tous les personnages.
C'est pourquoi son propre corps chétif pouvait ajouter au plaisir de ce défi. Carynne serra le poing à cette pensée, puis le rouvrit avec un sourire en fixant un ornement dans ses cheveux.
Elle garderait Raymond pour plus tard. Avant de le rencontrer, Carynne devrait rencontrer sa fiancée du moment, Isella Evans.
Elle portait le nom de « Carynne Hare ». Et si Carynne se trouvait en danger, Raymond serait là pour elle. Comme cela avait été le cas jusqu'ici, c'était le développement naturel de l'intrigue : une histoire d'amour d'un tel cliché.
Mais cette fois, ce serait un peu différent. Carynne se regarda dans le miroir, le cœur battant. Les joues empourprées, les yeux étincelants d'impatience, le reflet qui lui faisait face avait l'air d'une jeune fille follement amoureuse.
Après tant de décennies, elle se lançait enfin dans une aventure inédite. Carynne se remémora le jour où elle avait rencontré Raymond pour la première fois, plus d'un siècle auparavant.
Le rêve d'une jeune fille.
Un chevalier dont les cheveux étaient d'un or somptueux. Riche, beau, parfait, et pourtant froid avec les autres femmes. Carynne sourit en se brossant les cheveux. Ce dont rêvait chaque jeune fille, en réalité, ce n'était pas un homme bon avec toutes les femmes, mais un homme tendre avec elle seule. Voilà pourquoi il était parfait.
C'était un chevalier qui n'existait que pour Carynne.
Carynne avait toujours voulu voir ce qu'il y avait au-delà de cette année-là, mais il y avait un avenir qu'elle voulait voir plus que tout : la manière dont Raymond se comporterait après sa mort.
'Qu'as-tu fait après ma mort ? Mon chevalier, as-tu tiré vengeance de ceux qui m'ont tuée ? As-tu versé des larmes, es-tu tombé dans le désespoir ? Ou m'as-tu oubliée pour continuer ta route avec une autre ?'
Carynne était convaincue que la possibilité la plus nette et la plus vraisemblable était la première. Même avant sa mort, il ne l'aurait pas supporté dès lors que Carynne était en cause. Et si Carynne mourait, alors quoi ? Quel dommage. Elle voulait le voir, mais elle ne le pouvait pas.
Carynne était morte plusieurs fois de la main de Verdic, dans la chambre de Raymond. Verdic était le père d'Isella et, sous certaines conditions, il avait réussi à tuer Carynne le jour de son mariage avec Raymond.
À la pensée de Verdic, Carynne sentit sa gorge la piquer un peu. Parmi les quelques fois où Carynne avait perdu le souffle par sa main, il avait forcément existé des moments où Verdic s'était fait prendre par Raymond. Qu'avait fait Raymond à Verdic ? Ou plutôt, qu'imaginait-elle qu'il avait fait ? Carynne voulait voir la réaction de Raymond.
Lors de ses toutes premières boucles, Carynne avait pensé que la réponse était d'obtenir une “Happy Ending” avec Raymond. Elle était terriblement effrayée à cette époque ; aujourd'hui, tout cela était devenu assez facile pour qu'elle puisse songer tranquillement à tuer des gens.
Verdic lui avait un jour tranché le cou à la hachette, et le fil de la lame était émoussé. Ha, ha... Haleter était tout ce qu'elle pouvait faire en réponse, et il lui fallut longtemps pour mourir : jusqu'à ce que sa gorge soit écrasée et sa nuque brisée.
Quand, plus tard, Carynne parvint à anticiper les gestes de Verdic, elle veilla elle-même à ce que sa hache soit remplacée par une lame bien aiguisée. Elle inclina aussi la tête d'elle-même, dans l'espoir de mourir du premier coup.
« J'ai vraiment été tuée de toutes les façons possibles, dis donc. »
Mais cette fois, elle ne serait pas la seule à mourir.
Carynne pouffa. Comme une fleur odorante, un sourire radieux s'épanouit sur ses traits.
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« ... c'est pourquoi vous ne devez jamais pécher. Ceux qui commettent des péchés seront jetés dans les fosses de l'enfer éternel, sans aucune chance d'en réchapper. Soyez purs comme le Saint-Esprit... »
Carynne s'efforçait de ne pas fermer les yeux, retenant le bâillement qui menaçait d'éclater. Il n'existait pas de meilleur somnifère qu'un sermon fastidieux. C'était une homélie qu'elle avait entendue encore, et encore, et encore.
Elle essaya de formuler une prière. Et elle attendit. La voix d'une divinité, une vision, l'apparition mystérieuse d'un oracle, n'importe quoi.
Mais il n'y eut pas de réponse. Elle n'entendit pas la voix qu'elle désirait tant entendre. Elle voulait seulement comprendre pourquoi tout cela arrivait.
Mais au fil des boucles, elle avait fini par renoncer.
'Quand ma vie me sera-t-elle rendue ? Quand ce rêve prendra-t-il fin ? Quand sortirai-je de cet enfer ? S'il vous plaît. Donnez-moi un signe. Dites-moi pourquoi je souffre ainsi. Pourquoi faut-il que je souffre ainsi.'
« N... Ne souillez pas cette heure s... sacrée, Carynne Hare. »
'N'est-il pas plus insultant que ce soit lui qui se tienne sur cette estrade ? Pensez donc aux gens qui doivent endurer le sermon d'un bègue.'
Carynne s'apprêtait à rembarrer Dullan, mais elle se ravisa en voyant une femme approcher par-derrière. Carynne fit une petite révérence, et Isella lui rendit la sienne.
Bonjour. Oui, je vais très bien. Ohoho. Salutations et rires insincères allèrent et vinrent. Carynne sourit devant la robe d'argent bariolée d'Isella, qui n'allait pas du tout avec l'église.
'Toi non plus, tu ne fais aucun progrès, hein ?'
Comme Carynne avait décidé de faire de son mieux pour passer cette année à commettre des meurtres, elle songea bel et bien à Isella dans cette robe d'argent décolletée.
Elle avait l'air d'une poignée de cloche. Si on la tenait par les jambes et qu'on l'agitait en l'air, crierait-elle comme une cloche ? Carynne était curieuse de le savoir.
« Mademoiselle Hare, mon collier vous plaît-il ? »
« Oui. Votre père a dû vous l'acheter. Comme il est beau... »
'On dirait qu'elle fait pendre une corde.'
« Fufu, ce n'est pas mon père qui me l'a offert. C'est un cadeau de mon fiancé. J'ai entendu dire que vous vous mariiez bientôt vous aussi, mademoiselle Hare. Avez-vous reçu un cadeau, vous aussi ? »
« ...... »
'Allons, ne nous laissons pas décourager.'
Carynne soupira en regardant le visage de Dullan devenir de plus en plus rouge. Comment le gendre d'un seigneur de fief de campagne, qui allait d'ailleurs entrer dans la famille par mariage, aurait-il pu préparer un cadeau coûteux à la hauteur des standards d'un aristocrate ou d'un millionnaire ?
Mais comme tout le monde le savait déjà, l'atmosphère se refroidit de plus en plus.
« Oh mon Dieu, je vous demande pardon. J'ai manqué de tact. Pardonnez-moi, je vous prie. »
« Que dites-vous là, il n'y a pas de quoi être désolée. C'est un très beau collier, après tout. Montrez-le-moi de nouveau tout à l'heure, je vous prie. »
'De toute façon, ce type-là offrira une bague à Carynne plus tard.'
« Alors j'en suis heureuse. »
'Oh, Isella, Isella. C'est bien pour cela que ça ne peut pas être toi.'
'Tu as beau essayer de me malmener, ça ne peut vraiment pas être toi. Tu es riche, d'accord, mais tu n'es pas de mon niveau. Regarde autour de toi : tout le monde me plaint, au lieu de prendre ton parti.'
Carynne suivit le mouvement et versa quelques larmes.
« A... Accorder autant d'atten... tion aux désirs matériels n'est... pas bien. »
« ...... »
'Ah, pourquoi faut-il que tu jettes un seau d'eau froide sur mes efforts ?'
Dullan peinait à poursuivre, cherchant à critiquer Isella, mais plus il s'y employait, plus l'atmosphère se glaçait.
Carynne fronça les sourcils. Pourquoi l'importunait-il autant ? Elle ne voulait pas voir compromises ses chances d'entrer dans la demeure d'Isella et d'y rencontrer Raymond.
« Je vais vous laisser, à présent. »
Tandis que Carynne regardait s'éloigner la silhouette boudeuse d'Isella, Dullan tenta sa chance en lui faisant la cour, sans le moindre succès.
Elle se demanda s'il serait plus facile de séduire Raymond en étant veuve.
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Ceux qui voyaient Carynne pour la première fois pensaient tous la même chose : qu'elle était à couper le souffle. Tout le monde avait pleuré la disparition de la bonne madame Hare, mais on plaignait plus encore Carynne, qui devenait chaque jour plus belle, tandis qu'elle la pleurait. Et bien qu'elle se fût fiancée très jeune, les curieux continuaient d'affluer.
Cependant, le seigneur Hare protégeait Carynne de leurs regards indiscrets chaque fois. Alors même que tout le monde trouvait que ces deux-là n'allaient pas ensemble, les fiançailles suivaient tranquillement leur cours. Un ressentiment diffus hérissait le fief.
Et tous ceux qui virent Carynne, au milieu des fleurs éclatantes du printemps, sourire à Dullan, sentirent leur sang bouillir.
Ses cheveux d'un rouge vif évoquaient un bouquet de roses en pleine floraison. Tandis qu'elle courait çà et là, tout excitée, l'éclat de rire qui jaillissait de ses lèvres n'était pas de politesse, mais de sincérité.
Sa démarche légère lui donnait l'air d'une déesse du printemps, l'air de danser, l'air que le printemps lui-même était arrivé. Elle avait le pied si léger qu'il semblait impossible qu'elle écrasât un seul pétale.
Tous s'arrêtèrent net dans ce qu'ils faisaient, le souffle coupé. Elle était comme une vue joyeuse et scintillante du ciel de l'été à venir. Depuis combien d'années n'avait-elle pas ri de la sorte ?
C'était un jour digne d'être célébré. Le printemps était venu. Le parfum des fleurs flottait dans l'air.
Le ciel était clair et bleu, et la plus belle des jeunes filles souriait avec une telle joie.
…
…
…
Le premier meurtre de Carynne fut un succès.