Le prince héritier Gueuze ressentit une pointe de fraîcheur à voir ses prédictions démenties l'une après l'autre, mais son mécontentement l'emportait de loin. Il était irritant de constater que ses plans dévissaient et que ses pensées se trompaient systématiquement.
« Qui est ce ? »
« C'est l'ancien fiancé de , Monseigneur », murmura un serviteur.
« Haha, bon... Comme c'est voyant. Tu comptes t'enfuir avec l'aide de ton amant ? »
« …Je comprends ce que vous pensez, Monseigneur, mais ce n'est pas ça. »
secoua vigoureusement la tête pour nier, mais Gueuze ne la crut pas. D'après le document que lui avait tendu un domestique, leurs fiançailles avaient été rompues juste avant la majorité de et son installation à la capitale. Proches parents depuis l'enfance, leur relation était indéniablement intime, quelle qu'en fût la forme. Ils avaient dû être plus proches que quiconque.
« Je ne le permettrai pas. »
« Ce n'est pas le genre de relation que Votre Altesse imagine. C'est un guérisseur… quelqu'un qui peut soigner Votre Altesse. »
« Tu t'attends à ce que je me confie à un homme alors que même les médecins royaux n'ont pas pu me guérir ? »
« …Si Votre Altesse lui confie votre corps… j'en suis sûr… vous serez guéri. »
« Tes paroles ne m'inspirent aucune confiance. »
Gueuze frappa doucement le front de du bout du doigt, amusé par sa manœuvre maladroite. Puisqu'il avait de toute façon décidé de la tuer, il songea qu'il pouvait bien s'amuser un peu plus avec elle. Ses tentatives désespérées pour se sauver étaient risibles, et ses paroles contradictoires. Comment faire pleurer cette sotte gamine ?
« Faites-moi confiance, Monseigneur. Il n'y a personne au monde qui en sache plus sur la stérilité que lui. »
« Il sera peut-être un prodige, mais qu'est-ce qu'un prêtre de vingt-cinq ans peut bien connaître ? Les médecins qui m'entourent ont une expérience et un savoir qu'il ne pourrait jamais espérer accumuler. Et tu voudrais que je fasse confiance à ce prêtre non vérifié pour qu'il me soigne ? Quelqu'un qui pourrait aisément jouer avec ma vie ? Ça ressemble plutôt à un plan de vengeance élaboré. »
« …Ce n'est pas ça… Votre Altesse m'aime donc je… »
« Ha, haha, hahaha ! »
Gueuze éclata de rire, presque à en perdre le souffle. Même maintenant, elle débitait des âneries.
Comme c'est amusant. Gueuze laissa échapper un rire étouffé avant de s'arrêter net. lui fit face, le visage impassible.
« Alors, n'espère pas que ton te rendra la liberté. Tu crois que je vais rester à regarder tranquillement pendant que tu cherches de l'aide auprès de ton soi-disant amant ? Tu crois que je vais laisser faire ? »
« Amant… »
Le visage de s'assombrit.
« C'est ce que je dis, Monseigneur. La personne que j'aime, c'est vous. »
Elle ajouta ces mots comme si elle les mâchait.
« Vous comprendrez quand vous verrez . »
─────
accepta la convocation qui lui fut remise depuis le palais.
La curiosité dévorante qui s'empara de lui ne le lâcha plus. l'avait mandé. Elle l'avait désigné comme son mari. Qu'avait-elle en tête ? Catherine avait choisi lord Hare pour mari parce qu'elle portait son enfant. Mais savait aussi que Catherine n'était pas dépourvue d'affection pour lord Hare.
Catherine avait entretenu une relation correcte avec lord Hare jusqu'à sa mort. Lord Hare l'avait aimée, et elle avait accueilli son amour de bon gré.
Et maintenant, désignait comme son mari.
Que pouvait-elle bien attendre de lui ?
« Pourquoi ? »
voulait interroger son moi passé.
Qu'était-il arrivé entre lui et ? Quelle relation avaient-ils construite ? Il ne pouvait pas connaître les réponses dans son état actuel. Ces moments restaient un mystère. Peut-être… juste peut-être…
« est arrivé, Monseigneur. »
« Faites-le entrer. »
pénétra dans la pièce fastueuse.
Ses pas étaient chargés de tension, d'attente et de malaise, mais il ne pouvait pas refuser la convocation du prince héritier.
« Relevez la tête. »
« …Oui. »
releva la tête.
Deux personnes le toisaient depuis l'intérieur de la pièce somptueuse. Il retint son souffle. De près, était vraiment, écrasante‑ment éblouissante. La splendeur de son apparence n'avait rien à voir avec l'aperçu furtif qu'il en avait eu au temple.
Cette splendeur écrasante, presque oppressante par son intensité, à le sentiment d'être broyé. Il se sentit misérable. À côté de était assis un homme d'âge mûr à l'allure cruelle, qui le dévisageait de haut.
« …D... D... … à votre service. »
parvint à peine à se présenter. Malgré tout, il était venu. Ici. En ce lieu.
« Kuh, pfft, hahahaha ! C'est un chef-d'œuvre ! Vraiment ! Très bien, , je te dois des excuses. »
« Je te l'avais dit, non ? »
« Je ne m'attendais vraiment pas à ça ! »
Le prince héritier Gueuze rit frénétiquement, sa voix résonnant dans toute la pièce. Après un long moment, il s'adressa enfin à .
« Très bien. Je te laisse prendre cette chose pour mari. »
─────
Cette même nuit, après avoir vu le visage de , le prince héritier Gueuze le fit appeler à part. Assis dans le salon de réception de Gueuze, paraissait plus pâle que d'ordinaire, le visage presque bleui.
« Asseyez-vous. Bien que j'imagine que vous ne devez pas être particulièrement à l'aise. »
« J... Je suis… le fidèle serviteur de Votre Altesse. »
« Comme devrait l'être chacun sur cette terre. »
Gueuze leva la main pour appeler son serviteur.
« Buvons un coup en causant. »
Un verre de vin rouge fut versé.
« Ne vous en faites pas. Il n'y a rien dedans. »
« …Bien sûr, monsieur. »
Le vin cramoisi tourbillonna entre les doigts arachnéens de Gueuze. saisit lentement le verre et but sous son regard. Même s'il s'agissait d'un grand cru, n'en goûta rien.
C'était normal. Un simple prêtre comme lui n'aurait jamais imaginé être convoqué par l'héritier du trône. — prêtre de métier, formé à l'abbaye d'Alburn, aussi qualifié comme médecin. Prochain seigneur de Hare. Ancien fiancé de .
« Pour mon éclat de rire tout à l'heure, je dois m'excuser. »
« …Il n'y a pas de quoi, monsieur. »
« Si, j'insiste. Rire comme ça n'était indubitablement pas poli de ma part. »
Gueuze leva la main, lui signifiant de ne pas protester davantage. Mais en vérité, il n'avait pas pu retenir son rire sur le coup. Quand il avait appris que l'ancien fiancé de n'était autre que le prochain seigneur de Hare, l'esprit de Gueuze avait glacés. Il avait eu l'impression que l'histoire se répétait, rappelant le choix de Catherine par le passé.
C'était clair, ourdissait quelque chose, mais ce choix semblait non pas astucieux, mais irritant. Il s'attendait à quelqu'un de lisse et de doux, ressemblant au jeune lord Hare. Un prêtre avec des diplômes de médecin — comme c'était prévisible. Elle avait choisi quelqu'un qui pouvait être son allié.
Cependant, il y avait quelque chose que Gueuze n'avait pas prévu.
« C'était juste si inattendu. »
« …… »
Un homme qui ressemblait à un mort.
Son apparence et son laisser‑aller laissaient à désirer. Gueuze se trouva intrigué par — plus précisément, par ses émotions.
« Quelle est votre relation avec ? »
« Nous sommes… parents. »
« Et anciens fiancés, à ce qu'on dit. »
« Ce n'était… rien de significatif. C'était juste p... parce que j'étais voué à h... hériter du titre, donc c'était… pour des rai... sons pratiques. »
« Inutile de trembler comme ça. Je ne vais pas vous tuer sous prétexte que vous êtes le mari de ma maîtresse. »
S'il avait davantage ressemblé au jeune lord Hare, Gueuze aurait peut‑être eu envie de se défouler sur lui. Il porta son vin aux lèvres, savourant son arôme et sa saveur exquis, qui lui semblaient particulièrement parfaits aujourd'hui.
Gueuze avait croisé beaucoup de gens comme .
Des hommes qui n'ont rien, mais ne savent pas lâcher leur cupidité. Surtout des hommes qui nourrissent de la colère envers les femmes — ceux qui sont piégés dans des cycles de rage et de luxure. Gueuze les méprisait et les appréciait à la fois, car ils faisaient des outils jetables parfaits.
restait impassible, mais Gueuze le devinait. Sous la soutane qui bridait ses désirs, convoitait . Maintenant qu'elle était devenue la maîtresse d'un homme puissant, elle était plus difficile à atteindre — et donc, plus désirable.
« Je vous ai fait venir parce que j'aimerais votre aide. »
soutint calmement le regard de Gueuze.
« J'ai besoin que vous prépariez un médicament. On vous loue comme un talent prometteur à l'abbaye d'Alburn, donc ça ne devrait pas être trop difficile pour vous. »