« Carynne, sois tout à fait honnête avec moi sur ce point, je t'en prie. As-tu tué ton père, ou non ? »
« … Est-ce que cela a encore de l'importance, à présent ? »
Carynne observait sans intérêt Raymond lui poser la question tout en l'empoignant, et elle frottait nerveusement l'intérieur de ses poignets. C'était étouffant, tant la corde les serrait fort.
Carynne devait maintenant être en route pour préparer son exécution. Cependant, Raymond l'avait rattrapée.
« J'ai déjà été condamnée à mort. Le verdict ne sera pas annulé. »
« … Dis-le-moi, je t'en prie. »
« Qui sait. Tout ça est déjà arrivé. »
Pourtant, Raymond continuait de plonger son regard dans celui de Carynne et insistait sur le même sujet.
« Si tu dis que tu ne l'as pas fait, je ne renoncerai pas à toi. »
À cela, Carynne soupira. Fallait-il dire qu'il était pitoyable ? Ou pathétique ?
Raymond ne semblait pas pouvoir accepter la fin, alors qu'elle était déjà scellée. Et il avait encore des sentiments persistants. C'est Carynne qui allait mourir, ici, pourtant c'est Raymond qui s'agitait ainsi.
« Et si tu ne renonces pas ? »
Ses mots étaient acérés lorsqu'elle dit cela.
Ça a été difficile. Ça a été assez difficile de persévérer jusqu'ici. À présent, Carynne trouvait difficile de supporter sa propre tristesse et son silence. Elle était pleinement consciente que son avenir était à jamais enfermé dans les chaînes de l'éternité. Rester calme pendant le procès était déjà assez difficile.
« Sire Raymond, y a-t-il quelque chose qui puisse te faire changer d'avis ? »
À cet instant, même Raymond devait savoir qu'essayer ne servait à rien. Inutile de gaspiller davantage le temps de l'un ou de l'autre. C'est fini maintenant.
« Sous prétexte que tu ne renonces pas et que tu continues d'essayer, est-ce que quelque chose changera ? »
« …… »
Les efforts de Raymond étaient dénués de sens. L'amour de Raymond ne valait rien.
Même s'il essayait, Carynne mourrait. La peine de mort ne serait pas révoquée. Et même si le ciel s'effondrait, Carynne continuerait simplement d'être piégée dans ce cycle sans fin.
« C'est l'heure d'y aller. »
Les bourreaux officiels saisirent Carynne par l'épaule, la faisant pivoter. Raymond la suivit. Il continua de la suivre et dit :
« Si tu dis que tu ne l'as pas fait, je te ferai confiance. »
Et que lui apporterait sa confiance ? Carynne eut l'envie de lui répondre méchamment. Pourtant, la courtoisie qu'elle s'était promis de lui accorder étouffa cet élan.
Carynne leva les yeux vers le visage de Raymond, et elle répondit.
« Je n'ai pas tué mon père. Je n'ai pas mis le feu. »
C'était la vérité, de toute façon. Elle n'avait pas tué son père. Bon, elle avait peut-être essayé de le tuer, mais c'est Tom — pas Carynne — qui avait achevé le seigneur du fief, au final.
Et ce n'était pas elle non plus qui avait déclenché l'incendie, c'était Dullan. Pas un seul mot du témoignage d'Isella n'était exact. Mais disons simplement que la jeune fille ne savait rien.
« Je. »
Mais Carynne hésita avant de parler.
« …… »
Elle ne pouvait pas parler.
C'était Nancy, pas son père, qu'elle se rappelait distinctement avoir tuée. Ce qu'Isella affirmait d'autre ne changerait rien à l'essence de Carynne.
« Je suis, c'est juste. »
Elle ne souhaitait pas parler si misérablement. D'ailleurs, que pouvait faire Raymond, maintenant ? Le manoir avait déjà été réduit en cendres, le verdict avait déjà été prononcé.
Son temps touchait déjà à sa fin. Et, une fois exécutée, elle serait ramenée à la vie et il ne se souviendrait de rien la concernant. Ça a toujours été comme ça.
Mais qu'en est-il de Raymond, ici ?
Elle se demanda s'il parviendrait à vivre sa vie sans se souvenir d'elle, et s'il continuerait à vivre dans cette vie après sa mort. Carynne était curieuse de cela.
Néanmoins, elle savait qu'elle ne le saurait jamais.
Raymond, qui lui avait avoué son amour d'innombrables fois, serait-il encore la même personne ? Même s'il avait le même visage, il ne conserverait aucun de ses souvenirs.
Raymond ne la comprendrait jamais.
Un temps proche de l'éternité continuerait de s'écouler entre eux.
Carynne ne cessait de penser à la vie que Raymond aurait après sa mort. Comparée au sien, à elle qui vivrait pour toujours, son existence n'était qu'un unique instant.
Carynne entrouvrit les lèvres pour parler à nouveau.
*Je vais juste. Je vais juste dire ça.*
*Ne réfléchis pas trop.*
« Oui, je les ai tous tués. Maintenant, Sire Raymond. Vis ta vie. »
Carynne conclut sur cela, puis suivit les bourreaux. Quoi qu'il arrive, elle avait l'impression que Raymond vivrait assez bien.
En fait, pour un homme de sa trempe, il serait plutôt difficile de mener une vie terrible. Épouserait-il une autre femme ? Se marierait-il avec Isella ? Compte tenu de la situation actuelle, ce serait une bonne chose.
« Oublie-moi. »
N'est-ce pas touchant, tout ça ? Carynne rit en elle-même. Elle est sûre que la courtoisie dont elle a fait preuve jusqu'ici était suffisante. La prochaine fois, elle est bien décidée à moins ménager la figure de Raymond — elle l'enfermera tout bonnement dans une pièce. À présent, tout était détestable. Elle-même était enchaînée à l'éternité.
Carynne sortit de la salle d'audience et traversa le hall. Le vent était frais sur sa peau. Le temps avait passé sans qu'elle s'en rende compte. C'est bientôt son moment de mourir à nouveau, ici, dans cette vie.
Trudge, trudge.
Il y avait tant de monde devant tout à l'heure, mais il n'y a plus personne maintenant. Comme s'ils l'avaient tous planifié.
« Monte, Carynne Evans. »
« Oui. »
Elle monta dans la voiture. Les bourreaux ne l'aidèrent pas, alors Carynne dut se débattre un peu pour entrer. Elle tituba à l'intérieur de la vieille voiture usée. Elle grinçait beaucoup. Puis, alors qu'elle s'asseyait, elle entendit quelqu'un l'appeler.
« Carynne ! »
C'était Raymond. La voiture allait partir, mais il l'interrompit.
Raymond grimpa sur le marchepied pour regarder par la portière.
« Je n'ai donné aucun argent au révérend Dullan. Parce que tu es vraiment devenue folle. »
« Ah, d'accord. »
Interloquée, Carynne répondit ainsi. Mais Raymond la fixa droit dans les yeux et répliqua, la frustration dans le ton.
« Alors, je ne te crois pas. Et je ne crois pas le prêtre. Il a menti pour t'envoyer au couloir de la mort. »
« …… »
Carynne ne pouvait pas comprendre quel raisonnement il tenait maintenant, à insister sur le fait qu'il n'avait pas soudoyé Dullan. Mouais, d'accord. Tu es innocent.
Devant son air perplexe, Raymond dit à nouveau à Carynne :
« Je viendrai te chercher. Certainement. »
« Je m'en vais mourir, Sire. »
« Carynne, reste simplement en vie jusqu'au bout. J'irai vers toi. »
*Arrête de faire de tels efforts dénués de sens.*
Carynne essaya de dire cela. Mais la voiture partit. Les bourreaux avaient décidé qu'il n valait pas la peine de gaspiller plus de temps ici.
« C'est touchant, non ? Je suis une femme bien pécheresse. »
Carynne marmonna à l'homme à côté d'elle. L'homme de l'autre côté tira les rideaux de la portière, horrifié.
« Il faut renforcer la sécurité. »
Carynne acquiesça.
─────
Carynne arriva sur son lieu d'exécution. Mais sa peine de mort n'était-elle pas censée être exécutée trois jours plus tard ? Alors que la voiture atteignait sa destination, Carynne leva les yeux vers la vieille tour, cambrant le dos endolori.
« Qui va m'exécuter ? Serai-je décapitée ou pendue ? Ou bien, je ne vais pas être fusillée, si ? »
« …… »
« On ne vous autorise pas à me le dire ? »
« …… »
L'homme garda la bouche close. Carynne était entièrement liée par une corde, et elle était entraînée par l'homme qui tirait l'autre bout. Des baraquements avaient été dressés sur un terrain vague proche. Elle pensait avoir droit à une exécution calme et discrète, mais elle fut surprise d'y voir plus de gens campés qu'elle ne l'attendait.
Pourtant, Carynne ne fut menée ni aux baraquements, ni à la potence dressée sur la place. L'homme désigna la tour, pas la clairière. C'était une vieille tour blanche. Son cou se mit à lui faire mal à force de lever la tête. Elle n'était jamais morte dans un endroit pareil.
On la mena à l'entrée de la tour, en bas.
« Monte », lui ordonna l'homme depuis l'arrière.
« Jusqu'en haut ? »
Carynne ne put que soupirer en voyant les innombrables marches qui s'élevaient devant elle. Quand finirait-elle de gravir tout cet escalier ? Allez, pendez-moi simplement.
Elle tourna la tête et demanda à l'homme :
« Tu viens avec moi ? »
Bang !
La porte claqua derrière elle. Puis, elle entendit le verrou se fermer.
« Hé, sois rationnel… Déliè-moi au moins. »
Personne d'autre ne vient. Je monte seule.
Carynne frappa la porte du pied. Au lieu d'endommager la porte, seul son pied en souffrit. Elle poussa un long soupir étiré en fixant la corde qui maintenait ses poignets étroitement liés. Tout ce qu'elle voulait, c'était mourir et s'allonger, mais on ne lui accordait même pas ce loisir.
Carynne avait dû être la femme de chambre d'Isella, avait dû subir un procès, et avait dû attendre sa condamnation à mort.
« Quel genre de vie est-ce seulement. »
Ah, comme ce serait bien d'en finir — de se faire trancher la tête sur-le-champ !
Carynne soupira. Néanmoins, elle gravit les marches.