« Vous devez être honnête avec moi. Dites-moi tout. »
« Qui vous a envoyé ici ? »
« Le marquis Penceir. »
L'avocat aux lunettes assis face à Carynne avait l'air ancien. Des rides sur des rides couvraient son visage, et une lueur dans ses yeux le faisait paraître rusé.
Pourtant, sa voix sonnait jeune. C'était un homme d'un âge avancé, pourtant plein de force.
C'était un homme qui avait vécu les années que Carynne n'avait pas pu vivre.
« Bien sûr… Mais je suis un peu fatiguée, maintenant. J'ai dit exactement la même chose tant de fois déjà. Puis-je avoir du thé ? »
« Bien entendu. »
L'avocat s'adressa à un gardien de prison, et celui-ci servit le thé comme on le lui ordonnait. Son attitude n'était plus aussi raide, différente de quand Raymond était venu. Il semblait bien connaître l'avocat.
« Il a l'air que le marquis a pris un soin particulier à choisir mon avocat. »
Cette pensée traversa l'esprit de Carynne tandis qu'elle fixait le thé posé devant elle sur la table. Elle a tué quelqu'un, et la voilà qui boit du thé comme ça. Mieux encore, elle a tué un homme de si haut rang.
Si elle avait été incarcérée sous l'accusation d'avoir tué seulement Donna, Carynne n'aurait même plus de vêtements sur le dos.
Tuez une personne, vous êtes un meurtrier.
Tuez cent personnes, vous êtes un héros.
Tuez dix mille personnes, vous êtes un dieu.
Bien qu'elle fût loin d'être considérée comme une héroïne, Carynne menait encore une vie assez luxueuse comparée à la plupart des meurtriers.
« Mademoiselle Carynne, concentrez-vous, s'il vous plaît. »
« Désolée. Je suis un peu dispersée ces temps-ci. »
« Ça a tendance à arriver quand il faut préparer un procès. Surtout parce que vous devez répéter la même chose encore et encore. Cela doit être épuisant. »
Une consolation mesurée.
Même ainsi, il était tout naturel que sa voix soit glissante et ses yeux froids.
« Peu importe, de toute façon. »
Carynne était la vache à lait de cet avocat, pour l'instant.
Elle posa sa tasse et fixa le vieil homme.
« Pensez-vous que je puisse obtenir un non-lieu ? »
« …Si vous n'êtes pas coupable, mademoiselle Carynne, alors bien sûr vous serez acquittée de vos crimes allégués. »
L'avocat renvoya le regard de Carynne.
Un sourire de circonstance apparut sur son visage.
« Mademoiselle Carynne, êtes-vous innocente ? »
Eh bien, Carynne voulait mourir.
Et la peine de mort lui semblait assez amusante, aussi.
Si elle devait mourir comme ça, c'était en fait une vraie bénédiction pour elle.
« Je les ai tous tués. Emmenez-moi. »
« J'ai tué Son Altesse le prince héritier, le prince Lewis, et Donna. »
« Ah, c'est ma femme de chambre, au passage. »
Carynne répéta les mêmes mots sans cesse.
Des mensonges mêlés à des fragments de vérité. Des mots jetés au hasard pour obtenir la sentence de mort. Des mots que les gens veulent entendre.
« Je n'ai pas tué le prince Lewis. »
Cette fois, Carynne commença à raconter ce qui s'était vraiment passé.
C'était sa courtoisie envers Raymond.
Alors que Carynne parlait, l'expression de l'avocat commença à changer légèrement.
« …Soyons positifs pour le procès de demain. Puisque le marquis a dit qu'il divulguerait les agissements du défunt prince héritier Gueuze, nous pourrions peut-être faire changer le verdict en incarcération. »
« Et ça ferait combien d'années ? »
« Cela n'a pas d'importance pour l'instant. Mademoiselle Carynne, vous ne devriez pas parler comme vous l'avez fait jusqu'ici quand vous témoignerez demain. Nous avons suffisamment de preuves, et avec votre coopération, nous pouvons éviter la peine capitale. »
« C'est donc ça. »
Carynne baissa les yeux sur la tasse devant elle. Avant qu'elle ne s'en rende compte, la tasse était déjà vide.
Après le procès de demain, « la fin » serait inévitablement la même, qu'elle écope de la peine de mort ou de la prison à vie.
« Il n'existe pas d'autre vie où l'on peut recommencer à zéro. »
Non, il a tort. Mais elle ne pouvait pas le convaincre du contraire. C'était ce que Carynne devait traverser. Il ne comprend pas. Il ne comprendra jamais. À ce stade, peu importait à Carynne à quel point Raymond s'efforçait de la maintenir en vie. Carynne ne se souciait même pas de quel genre de roi le prince Lewis aurait été.
Aucun d'eux ne comprend Carynne. Il y avait un mur entre Carynne et tous les autres dans ce monde. Large comme un livre. C'est fin, mais impossible à briser. L'encre ne peut pas s'échapper du papier.
« Je souhaite accomplir le sacrement de confession avant que le procès ne commence. »
« …Mademoiselle Carynne, vous devriez être plus honnête avec moi qu'avec n'importe quel prêtre. »
« Je vous ai déjà dit tout ce que je pouvais. Mais ma confession n'a rien à voir avec tout ça. »
« …… »
« J'ai peur que ce soit la peine de mort. »
En entendant Carynne dire cela, l'avocat acquiesça. En effet, lui non plus n'était pas sûr. Même si la loi pouvait être interprétée dans une certaine mesure, l'adversaire ici était la famille royale. Les victimes étaient des membres de la famille royale. Même si Raymond était bien connecté avec le nouveau roi, le roi régnant actuel était toujours le même, et il avait perdu ses enfants. Le roi même de ce pays considère Carynne comme son ennemie. Rien n'est certain.
« D'accord. »
Alors que l'avocat acquiesçait, Carynne ajouta l'essentiel.
« Dullan Roid, s'il vous plaît. Mais je ne sais pas où il est en ce moment. »
« …D'accord. »
Et ainsi, Dullan fait son retour sur scène.
Il ne restait plus qu'un jour avant le procès.
─────
« Entrez. »
Carynne se redressa dès qu'elle entendit qu'il était arrivé. Le procès n'était plus qu'à un jour. Et il ne lui restait plus beaucoup de temps. Si elle était condamnée à mort demain, elle pourrait être enfermée dans un endroit où elle ne pourrait rencontrer personne d'autre. Elle pourrait se retrouver toute seule, à attendre le jour où on l'endormirait.
Alors, elle doit le rencontrer avant cela.
Maintenant, il est là.
« …… »
Dullan est là.
Et c'était le jour du jugement.
Carynne le fixa. Ses yeux noirs étaient voilés. Elle ne pouvait pas lire ses intentions, pas comme elle le pouvait avant.
« Je serai dehors », dit le gardien.
« M-M-Merci. »
« …Ha. »
Tous les gardiens de prison quittèrent la pièce. C'est le genre de privilège qu'a un prêtre.
Carynne sourit en vain en les regardant tous partir, se rappelant comme ils n'avaient même pas bronché quand Raymond leur avait demandé la même chose.
Raymond voulait qu'ils partent, alors que Dullan avait l'air bien malheureux de devoir rester seul avec Carynne.
« Vous n'avez rien à me dire ? »
« J-Je n-s-savais pas… que vous iriez… juqu'au pr-prince héritier… G-Gueuze… »
« Ah, pour être honnête, c'est vous que j'avais le plus envie de tuer. »
Carynne l'admit en regardant Dullan droit dans les yeux. Il ne savait pas ce qu'elle avait réellement vécu, mais ce détail minime ne la dérangeait pas vraiment. Tant qu'elle n'avait pas à subir l'expérience désagréable de recevoir les restes de sa mère.
« …… »
Dullan s'assit, agrippant l'ourlet de sa soutane. Son attitude donnait l'impression qu'il avait fait quelque chose de mal, et qu'il attendait d'être grondé.
Mais, vraiment. Ce n'est pas lui qui devrait avoir envie de pleurer, en ce moment.
Carynne agrippa aussi sa jupe.
« Arrêtez ça. »
Carynna ferma les yeux. Elle n'était même pas en colère, maintenant. Avant de parler à Raymond, elle pensait qu'elle allait exploser dès qu'elle rencontrerait Dullan.
« Pour moi… Est-ce que le sens existe pour moi quand je vis la même vie encore et encore ? Ah, bon, je suppose qu'il n'y a pas d'autre itération aussi désagréable que celle-ci. »
« …J's-suis… »
« Je ne veux pas d'excuses de la part de quelqu'un comme vous. Cela n'a plus aucun sens maintenant… Vous le savez. »
Carynne avait déjà pris sa décision quand elle avait retiré son collier, à l'époque.
Dans cette itération, Raymond n'était pas différent de ses vies précédentes, et Carynne était épuisée et incertaine. Elle avait déjà abandonné cette itération, pensant déjà à la suivante. Attendre le verdict de sa condamnation à mort était un petit délice dont elle s'octroyait la part.
« Vous savez, cette fois aussi, je ne pense pas pouvoir vivre plus longtemps. »
« …… »
« Le véritable amour ou quoi que ce soit, c'est encore une autre connerie. L'avocat et Raymond ne cessent de dire que c'est encore incertain, mais… Je sais que je ne pourrai pas survivre à celle-ci. Même si je n'ai pas la peine de mort, j'ai déjà fait l'expérience d'un procès. »
« …Qu-Quand ? »
« Peu importe. Peu importe quand ça s'est passé. J'ai déjà couché avec un homme marié, et sa femme s'est suicidée. Du coup, je me suis fait enfermer, et le gardien de prison était son grand frère. Tout s'est fini avec du poison pour rats dans ma nourriture… Même alors, Raymond n'a pas abandonné sur moi. N'est-ce pas drôle ? »
C'est pour ça que Carynne n'était pas sûre. Même ainsi, les paroles de Raymond l'empêchaient de s'enfuir.
Carynne observa la réaction de Dullan. Ce prêtre livide, aux yeux morts.
Pourtant, elle savait à quoi il ressemblait quand il était un peu plus jeune.
« Pourquoi Maman me dit ça à moi. »
Sur une balançoire, un garçon au froncement de sourcils se tenait derrière elle.
« J'ai déjà abandonné l'idée de t'écouter parler de véritable amour. »
« …Pour-quoi… »
« Plus que le procès, ou quoi que ce soit d'autre… En dehors de la peine de mort ou de ce qui m'attend à la fin de tout ça… Il y a quelque chose que je dois confirmer. Pas les conneries habituelles que vous débitez. La vérité. »
Dullan la fixa. Et Carynne le fixa en retour.
C'était le jour du jugement.
Cela ne concernait pas le procès au tribunal. C'était une affaire triviale.
« Vous avez dit avant que c'était un acte de réconfort de penser que je viens de l'extérieur du roman. Oui… J'avais besoin de consolation. Que je ne suis pas d'ici… Et qu'il y a un endroit où je peux retourner. Alors… Je devrais avoir une vraie famille, de vrais amis… »
« Alors quel était votre nom d'origine ? » demanda Raymond.
« Je ne me souviens pas. C'était il y a plus de cent ans. »
« C'est impossible de se souvenir. Parce que, dès le début, je suis Carynne Hare. Je l'ai su depuis que je suis allée rendre visite à Madame Deere. Il n'y a pas moyen que je ne m'en aperçoive pas. Nancy n'a fait qu'insuffler un faux espoir en moi. »
« Ça va, ça va. »
« Tout n'est que partie du roman. »
Elle devait se souvenir que c'était ce qu'une gitane lui avait chuchoté chaque nuit.
Alors qu'un sentiment de perte paralysant se rapprochait de plus en plus, Carynne avait lutté désespérément contre la peur elle-même.
Et c'était la voix qui la consolait.
Carynne ne put empêcher tous ces souvenirs refoulés de remonter à la surface.