Si Carynne ne partait pas, combien de temps Raymond serait-il absent pour son service militaire ? Raymond avait dit qu'elle ne serait pas affectée directement par son départ de l'armée et sa nouvelle fonction de membre de l'Assemblée. Cependant, l'adversaire, cette fois, était la royauté. Et, qui plus est, le prince héritier.
Jusqu'où Raymond pourrait-il défier cet homme ? Même à présent, Raymond n'était pas auprès de Carynne. Jusqu'où parviendrait-il à la protéger ?
« Sir Raymond ne sera-t-il en sécurité que si je réponds à la convocation du prince héritier Gueuze ? »
Devait-elle ?
Il agissait comme tant d'autres tyrans. Raymond était-il parti dans un lieu dangereux, comme tous ces maris ou fiancés qui avaient perdu leurs femmes ou promises au profit d'hommes puissants ? Alors, cela signifiait-il que Carynne devrait se rendre auprès du prince héritier Gueuze en échange de la sécurité de Raymond ? Jusqu'à ce qu'il soit satisfait ? Jusqu'à ce qu'il se lasse d'elle ? Jusqu'à quand ?
Mais Carynne devait quand même choisir.
Au bout du compte, elle devait choisir l'un ou l'autre. Et si Carynne devait trancher, elle choisirait le camp qui avait le plus de poids derrière lui — le camp qu'elle aurait à assumer.
Cependant, il y avait deux problèmes.
D'abord, c'était le prince héritier Gueuze, l'un des anciens prétendants de sa mère. Et sa mère était un être humain qui avait vécu une vie répétitive, tout comme elle. Carynne ne voulait pas employer la même verge que sa mère avait pu utiliser. Ce serait d'une insalubrité excessive. Rien que d'y songer déclenchait un refus instinctif.
« Il va falloir que je supporte. »
Dans son esprit, Carynne pouvait imaginer que c'était la même chose que des déchets alimentaires qu'on lui fourrerait dans la gorge, mais elle soupira et tenta de se persuader.
Compte tenu de toutes les années qu'elle avait vécues dans cette vie répétitive, Gueuze était définitivement plus jeune qu'elle. Elle se consolait de cette pensée. Pourtant, il y avait pas mal de choses qu'elle détestait, même après avoir vécu jusqu'à cet âge.
Encore une fois, se posait un problème bien plus grand que celui-ci.
Le deuxième problème était de savoir si c'était le genre d'amour que Dullan avait en tête.
Il y avait beaucoup d'histoires de femmes quittant leur homme pour un autre. C'était une histoire si commune qu'on l'entendait partout.
Cependant, Carynne n'avait jamais entendu une seule fin heureuse parmi ces histoires, où l'homme et la femme se mariaient heureux. Le meilleur scénario était que le couple enterre l'affaire et fasse semblant que rien ne s'était passé. Avec Raymond, cela ne semblait pas probable.
Carynne devait-elle écarter les cuisses devant le prince héritier Gueuze — pour l'amour de Raymond ?
Était-ce de l'amour ?
Carynne resta seule dans cette pièce, fixant les portraits accrochés aux murs. Elle fixa ces femmes. Elle fixa sa mère.
Si elle se prostituait au nom de l'amour, était-ce encore de l'amour ?
Avez-vous fait de même, vous toutes ?
Le prêtre reconnaîtrait-il cela comme le véritable amour ?
Si elle aimait vraiment Raymond, devait-elle coucher avec un autre homme pour lui ?
« …Si je deviens le jouet de ce vieux pervers, cela prouvera-t-il mon amour ? »
C'est même pas drôle.
Depuis le début, pourquoi voulait-elle tuer des gens ? N'avait-elle pas saisi un couteau pour la simple raison qu'elle ne voulait plus être tuée ? N'était-ce pas pour cela qu'elle voulait vivre une vie nouvelle, ne serait-ce qu'un peu rafraîchissante ?
Pourquoi devait-elle être si misérablement tourmentée ?
Pourquoi devait-elle subir cet examen immonde ?
Alors que le chaos la remplissait entièrement, la nuit tomba.
Et, bientôt, ce fut à nouveau le matin.
─────
« Mademoiselle, l'heure du repas, mais… »
« Sortez. »
Carynne gisait face contre terre.
Je ne veux rencontrer personne. Je ne veux même pas penser à quoi que ce soit. Je veux tergiverser le plus possible. Je ne veux pas décider. Je ne veux pas choisir. Je vais juste rester là et attendre, et quand Raymond reviendra — j'essaierai de l'aimer. Ensuite, je déciderai si je vais chez le prince héritier Gueuze ou pas. Ce serait peut-être mieux si nous décidions ensemble car, après tout, peut-être que c'est ça, l'amour ?
« Cette lettre… »
Carynne tendit une lettre à Donna. Il n'y avait pas de destinataire écrit sur l'enveloppe. Carynne parla à nouveau.
« Envoie-la à Dullan. »
Plutôt que de prendre la mauvaise décision par elle-même, ce que Carynne décida de faire maintenant était de jeter un œil à la feuille de réponses. Elle ne voulait plus essayer d'analyser davantage. S'il disait qu'il fallait y aller, elle irait. Si on lui disait d'y aller, elle irait, même si elle en éprouvait du dégoût tant ce serait insalubre. Mais si on lui disait de ne pas y aller, et si Raymond mourait ? Tant pis, ce serait la faute de Dullan.
Carynne en avait ras le bol de tout.
Raymond. Dullan. Gueuze. Verdic. Isella.
Elle en avait marre de tous.
─────
Mais Raymond ne vint pas. Dullan ne répondit pas.
Enfouie sous un champ de fleurs, Carynne compta. Un, deux, trois…
Et elle pensa au passé. À quoi ressemblait-il à l'époque ? À ce moment-là…
─────
La nuit était à nouveau tombée, et le jour de la rencontre que le prince héritier Gueuze avait fixé était désormais là.
Toc, toc.
Quelqu'un frappa à la porte. Donna ne semblait pas être là. Carynne se couvrit les oreilles avec un oreiller. Elle était encore en chemise de nuit. Elle ferma les yeux. Vraiment, elle ne voulait pas y aller. Elle ne voulait pas utiliser ce qu'avait utilisé sa mère.
« C'est bon. »
Son temps était presque écoulé. Un mois et demi. C'est à ce moment-là que serait le mariage de Carynne. Et, le lendemain, Carynne prendrait fin, ou ce temps prendrait fin.
Toc, toc.
Ses jambes n'auraient plus à s'écarter. Sa gorge n'aurait plus à être tranchée. Non, plus jamais.
Toc, toc.
« Partez. »
« Recevez l'ordre. »
Un inconnu entra, pas Donna. C'était un homme en habit civil. Cependant, son visage était rude et ses bras épais. Tout son corps hurlait qu'il faisait le sale boulot.
Carynne fronça les sourcils.
« J'ai dit partez. »
« Le prince héritier Gueuze a émis l'ordre de vous amener à lui. »
« Dites-lui que je ne suis pas là. »
« Je ne peux pas mentir à Son Altesse. »
« Je vais me marier, alors pourquoi faites-vous ça ? »
« Je ne suis que la volonté du prince héritier Gueuze. Et Son Altesse souhaite vous parler. »
L'homme saisit le poignet de Carynne, et elle fut forcée de se lever du lit.
Elle cria vers la porte.
« Donna ! »
« …… »
« Prévenez la comtesse Elva ! »
C'était un terrible abus de pouvoir. Quelle que fût l'incapacité du prince héritier Gueuze à draguer les femmes, il ne pouvait pas simplement enlever une femme vivant dans la résidence d'un comte comme ça, qui plus est la fiancée du représentant d'une baronnie.
« Lâchez-moi. Avez-vous l'intention de me trainer dehors comme une bête ? »
« Je ne fais que suivre les ordres. Carynne Evans, levez-vous et obéissez à l'ordre de Son Altesse. Il souhaite vous rencontrer. »
« DONNA ! »
Mais il n'y eut aucune réponse. La servante n'était pas là.
Depuis quand était-elle partie ?
Carynne regretta de n'avoir gardé que peu de gens autour d'elle. Au minimum, la comtesse Elva devait le savoir. Ou peut-être Lianne. Elle ne pouvait pas se faire emmener sans que personne ne le sache. Même si on la faisait taire ici, il devait y avoir au moins une personne capable d'en être témoin.
Mais pourquoi n'y avait-il personne ?
L'homme tira le bras de Carynne.
« …Carynne Evans, veuillez rester calme. »
« Quel est votre rang ? De quelle maison venez-vous ? Identifiez-vous. »
« C'est quelque chose que vous n'avez pas à savoir. »
Carynne nota que les vêtements de cet homme étaient simples, et que son ton et son accent étaient aussi rudes, alors elle en déduisit qu'il n'était pas officiellement employé par la famille royale. S'il l'avait été, il ne parlerait pas ainsi.
Elle regarda autour d'elle. Il y avait quelques autres hommes qui lui ressemblaient derrière lui.
« Même si vous agissez sur les ordres du prince héritier Gueuze, c'est ridicule de trainer une personne endormie au milieu de la nuit comme ça. Dites-lui d'envoyer une convocation officielle. »
« Ha. »
« S'il veut coucher avec moi, dites-lui de me traiter au moins comme une concubine. »
CLAC !
Carynne hoqueta.
Quoi, tout à l'heure. Cet homme. Tout à l'heure. Ma joue. Mon visage.
Sa tête tournait. Elle cligna des yeux. Une violence inattendue de la part d'une personne inattendue. Des larmes se formèrent au coin de ses yeux.