Carynne manquait de temps, dans cette itération. Elle n'aimait pas la partie centrale, mais la conclusion était une demande en mariage.
Et elle décida de s'en contenter. Après tout, depuis le tout début, les sentiments de Raymond n'avaient pas d'importance. Ce qui comptait, c'était ce que pensait Dullan. Dullan lui-même devait fournir la réponse à Carynne.
Elle n'avait qu'à réfléchir à cela.
« C'est la première fois que je fais tout ça, alors je suis très nerveuse et anxieuse. »
Non. Ce n'est pas la première fois.
Carynne connaissait la raison de sa frustration et de son anxiété. C'est exactement parce que ce n'est pas la première fois, et pourtant, tout se passe comme si c'en était une.
Elle fixa le vase dans lequel Donna versait de l'eau. Et les hortensias qu'on y avait mis. Puis, les fleurs qui emplissaient la pièce entière.
« Il y a tant de fleurs. »
« N'est-ce pas touchant ? »
« Mmh. »
Même faire semblant d'être émue l'ennuyait. Carynne regarda les fleurs. Ces innombrables pétales.
« J'ai reçu des fleurs, à l'époque, aussi. »
Lors de la toute première fois, Raymond lui en avait donné également.
C'est donc ça. Carynne comprit maintenant pourquoi c'était si particulier, pourquoi elle se sentait un peu contrariée.
C'était le cadeau de mariage que Carynne avait reçu de Raymond — lors de leur « vraie » première fois. Carynne se souvenait. À l'époque où Raymond avait fait sa demande pour la vraie, la véritable première fois… il lui avait offert des fleurs.
« C'est juste… j'ai vu ces fleurs ce matin, et j'ai soudainement été incapable de m'empêcher de vouloir te demander en mariage. »
Carynne avait ri.
« Nous sommes déjà fiancés. »
Pourtant, Raymond plongea son regard dans les yeux de Carynne et répondit.
« Mais je voulais le redire. »
Longtemps s'était écoulé depuis.
Raymond était resté le même. Raymond n'était pas affecté par le temps qu'elle avait passé. Il ne se souvenait pas. Il avait été le même, et il le serait toujours. Même ainsi, Carynne ne parvenait toujours pas à le cerner. Elle ne connaissait pas bien Raymond. Pourquoi en était-il ainsi, cette fois encore.
J'aimerais t'ouvrir le ventre. Si je fais ça, saurai-je ?
Alors que Carynne fixait les fleurs, cette pensée traversa son esprit. Des pétales étaient froissés dans le poing de Carynne.
Je me demande si tu m'aimes vraiment. Je ne pense pas qu'il y ait une différence, entre alors et maintenant. Non, peut-être pas cette fois. Ça ne peut pas être pareil, cette fois.
Dans cette itération, Raymond avait regardé Carynne avec tant de froideur. Mais ensuite, son attitude envers elle avait changé brutalement à un moment donné. Comme avant, comme il l'avait fait dans le passé — comment il avait dit qu'il aimait Carynne. Encore, cette fois.
Mais, comment se fait-ce ?
Carynne avait peur.
Parce qu'elle ne savait pas. Parce qu'elle ne pouvait pas comprendre.
Si Carynne se basait sur le Raymond qu'elle connaissait, il ne ferait pas une déclaration d'amour à Carynne. À son avis, à mesure que ses yeux devenaient plus froids jour après jour, il finirait par sortir un pistolet et le braquer sur elle. Du moins, si c'était le Raymond qu'elle connaissait.
Carynne était confuse quant à ses propres sentiments. Elle se sentait nerveuse, mais bientôt, elle comprit pourquoi elle ressentait cela.
« …Je n'ai pas de réponse non plus. »
Tandis qu'elle exigeait d'être aimée, sincèrement, elle souhaitait être poignardée.
Ça semblait au moins plus amusant.
─────
Carynne fixa le vide. Ce n'était pas la réponse. Cette vie était un tel gâchis. Mais au moins, elle avait été honnête avec elle-même.
Elle referma une main en poing. Les ongles s'enfoncèrent dans sa paume.
Je me sens bizarre. Je n'aime pas la façon dont j'ai été acceptée. Je n'aime pas son changement d'attitude soudain. Puis-je avoir confiance en lui ? Puis-je avoir confiance en Raymond ?
Non. Carynne ne le pouvait pas.
Cependant, ce n'est pas elle qui déciderait — c'était Dullan. Que cet amour soit correct ou non, c'était lui le juge.
En premier lieu, Carynne avait poursuivi Raymond dans cette vie parce que Dullan lui avait jeté cet appât. N'était-ce pas pour cela qu'au lieu d'agir selon son grand rêve de devenir tueuse en série, Carynne était sortie souvent de la maison en allant à des banquets et des événements avec Raymond ? À quel moment les choses avaient-elles commencé à mal tourner ?
Mais, non, ce n'est pas l'important ici. Carynne apaisa la vague de déception qui la traversait.
« Ouais. Y a pas de problème », murmura Carynne.
La pièce était vide. La lumière du soleil était chaleureuse. C'était le cœur de l'été. C'était éblouissant. Elle devait se lever. Là, tout de suite, il n'y avait pas de temps pour la quiétude. Raymond lui avait fait sa demande, alors maintenant, elle devait aller voir Dullan à cause de cela.
Quoi qu'elle ressentît pour Raymond, une telle chose n'avait pas tant d'importance.
Carynne soupira. Ce serait formidable si Dullan livrait la réponse une fois qu'il apprendrait que Raymond lui avait proposé le mariage.
Elle obtiendrait maintenant un indice de Dullan, et ainsi, elle pourrait enfin mourir.
Les émotions humaines étaient vraiment triviales. Dans la fastidieuse série de vies — dans ce labyrinthe d'éternité — elle en était venue à savoir à quel point les sentiments d'une personne pouvaient changer des dizaines de fois par jour, et tout cela n'avait guère de valeur.
« C'est pour ça que je me sens bizarre. »
Peut-être s'était-elle tout trompé.
Carynne secoua la tête.
« Tout ça, c'est à cause de Sire Raymond. »
Carynne conclut ainsi.
C'est lui la raison pour laquelle elle avait du mal. Parce qu'il lui avait offert des fleurs. Parce que c'étaient les mêmes fleurs qu'il lui avait données lors de sa première demande. Parce qu'il les lui avait données à nouveau.
Cent ans s'étaient écoulés. Raymond n'avait toujours pas changé.
Carynne sentit sa détermination s'effriter, mais elle en ramassa les morceaux.
« Peut-être parce que je ne l'aime pas. »
Elle avoua en fixant les portraits devant elle.
Peut-être en était-il ainsi. Peut-être était-ce sa faute. Parce que Carynne ne ressentait pas de véritable amour, parce qu'elle ne traitait pas les autres comme des gens, parce qu'elle ne ressentait pas l'amour et ne le voyait qu'un moyen pour une fin.
Carynne, elle-même, n'avait aimé personne. Pendant cent ans.
Alors, elle pensa que peut-être était-ce la raison pour laquelle elle répétait la même vie encore et encore.
Mère. La mère de sa mère. La mère de la mère de sa mère. Peut-être qu'elles avaient toutes véritablement, sincèrement aimé quelqu'un d'autre, et ainsi elles avaient échappé à la malédiction. Mais Carynne n'avait aimé personne, c'était pourquoi elle était piégée sans fin dans ce piège.
« Alors, est-ce que tout sera fini une fois que je t'aimerai ? »
Carynne marmonna entre ses dents. Pourtant, elle ne connaissait toujours pas la réponse. Ce n'était rien d'autre qu'un murmure.
Seule dans la pièce, elle regarda autour d'elle, dans la pièce où les fleurs abondaient. Elle réprima l'envie de pleurer.
Même ainsi, ça vaudra le coup d'essayer.
Ça vaut le coup d'essayer.
Il ne restait plus beaucoup de temps. Cependant, Carynne jura de s'efforcer davantage pour aimer Raymond.
Mais cette nuit-là, Raymond ne rentra pas. Il ne laissa qu'une seule lettre.
« N'est-ce pas un peu trop soudain ? »
Carynne fixa la lettre hâtive de Raymond.
Ce qui y était écrit, c'est qu'il y avait eu un imprévu tout à coup, et qu'il semblait qu'il pourrait être absent un moment.
Ce n'avait même pas été écrit sur du papier à lettres convenable, mais sur un bloc-notes de chevalier, griffonné à la hâte. Comment pouvait-il être rappelé au travail comme ça alors qu'il allait prendre sa retraite ?
« Vaudrait-il mieux reporter le mariage ? » se demanda-t-elle. « Non, ce serait difficile de le replanifier. »
De toute façon, il ne reste pas beaucoup de temps.
Elle ne savait pas exactement quand Raymond reviendrait, mais elle n'avait aucun doute qu'il reviendrait sain et sauf, encore cette fois. Et qu'il l'épouserait.
« Mais ça… »
Carynne fixa l'autre lettre dans ses mains.
C'était une lettre portant le sceau royal.
Le prince héritier Gueuze l'avait convoquée à nouveau.
─────
Son intention en envoyant cette lettre était évidente.
Viens de mon côté. Réchauffe mon lit.
Carynne poussa un soupir. Raymond n'était pas là. Et la comtesse Elva ne sortirait pas le cou pour la protéger. C'est trop risqué de s'opposer à la famille royale. Seuls des gens comme Raymond, qui croyaient en la justice et écoutaient leur conscience, feraient des folies contre eux. C'est pour cette qu'elle l'avait choisi.
Cependant, Raymond parviendrait-il à la protéger à nouveau cette fois ? Pour l'instant, les choses échappaient de plus en plus à son contrôle, au point qu'il lui était difficile de prédire où tout cela allait.
« Qu'est-ce qui arriverait si je n'y allais pas, je me demande. »
La même épreuve se reproduisait, et pour la première fois depuis longtemps, Carynne avait du mal à décider.
Raymond était rappelé au devoir, et Carynne était convoquée par le prince héritier Gueuze — à nouveau.
Dans les jours d'autrefois, la souffrance de Carynne s'était terminée aux mains d'Isella. Il est tout à fait normal que la méchante d'un roman d'amour soit une autre femme. L'histoire serait devenue trop scandaleuse si un autre homme avait été impliqué. Ce serait sordide.
« Pourquoi le prince héritier Gueuze est-il si obsédé par moi. »
« Mademoiselle… »
Est-ce qu'il apaisait son ego blessé à travers la fille parce qu'il n'avait pas pu conquérir la mère ?
Toujours, il allait de soi que Carynne n'avait aucune intention de ramasser les restes de Catherine. C'est pas très hygiénique, tu sais. Et ce ne serait pas bon pour la santé mentale non plus.