« Sire Raymond, c'est une lettre de la Famille Royale, n'est-ce pas ? »
Elle venait du prince héritier Gueuze. Au moment où Raymond vit la lettre, il sut que le prince en avait après lui.
Raymond s'assit devant son bureau. Puis il rédigea un testament, stipulant qu'il léguerait tous ses biens à Carynne s'il mourait. Le baron n'était pas en position de les recevoir.
Et c'était l'indication la plus forte — l'indication que Raymond essayait. Pour elle.
« Ah, sérieusement. Tu ne vas pas mourir ! »
Raymond ne le crut pas.
Elle prononça ces mots avec une telle désinvolture, un tel optimisme, que seule une personne ignorant la gravité de la situation aurait pu le faire. Carynne ne savait rien de la lutte entre le prince héritier et le fils du prince héritier, ni des tensions entre Raymond lui-même, le marquis et Verdic, ni des conflits entre tant d'innombrables gens, entreprises et descendants se battant pour la position d'héritier.
Au fond, elle ne faisait que dire ça. Il n'avait aucune raison de croire ces mots. Elle ne savait pas ce qui se tramait vraiment. Elle ne connaissait pas la situation. Et Raymond n'essaya plus de raisonner Carynne.
Parce que Raymond, lui aussi, était fatigué.
Et d'ailleurs, c'était plutôt amusant de regarder Carynne errer, plonger tête la première dans les légendes et les mythes tout en essayant de déterrer les relations des gens. Raymond pensait que c'était tout à fait acceptable de laisser sa fortune à titre de prix pour pouvoir s'amuser avec elle.
Et.
Et.
Après être revenu au même travail familier qu'il faisait auparavant, Raymond se découvrit de plus en plus attaché aux jours où il ne faisait rien — ces jours qu'il jugeait inutiles. Cela faisait si longtemps qu'il s'était éloigné du luxe de s'amuser.
« Verdic Evans m'a-t-il trahi ? »
L'instant où il logea une balle dans la tête du duc Luthella, et ce moment où Raymond avait tué la jeune petite-fille du duc.
Plutôt que de ressentir la moindre culpabilité d'avoir tué deux personnes, Raymond ne pensait qu'à finir son travail vite et à rentrer.
Où voulait-il rentrer exactement ?
Raymond comprit quelle était la réponse, et comprit qu'il était sérieux. Et à cet instant, il sut.
Raymond avait vécu honorablement.
Jusqu'à ce jour.
C'était la façon la plus simple pour lui de vivre. S'il voyait une injustice, il y résistait. Il ne se taisait pas. Et il agissait au nom de la justice.
Pourtant, il ne pouvait pas tuer Carynne Hare.
Raymond avait observé Carynne. Si elle avait agi avec violence ou cruauté sous ses yeux, il n'aurait pas hésité. Il n'aurait même pas eu à y réfléchir.
Et pourtant, elle ne montra jamais rien de tel devant Raymond.
« J'aime Sire Raymond. »
Il était clair qu'elle ne croyait pas elle-même ses propres mots. Dès que Raymond avait fait irruption dans la chambre du prince héritier, ses yeux pleins de larmes s'étaient transformés en un air d'agacement. Néanmoins, elle était une victime. Toujours. Toujours.
Raymond réalisa qu'il ne pouvait pas se résoudre à tuer Carynne.
Contre les valeurs qu'il avait bâties, contre l'honneur et la conscience qu'il avait cultivés, elle était devenue plus importante.
Une émotion pareille… Raymond ne pouvait pas dire que ce n'était pas de l'amour.
Il n'y pensa plus. Il n'y avait plus assez de temps, et Raymond devait trouver un moyen. Quelles que fussent ses pensées sur Carynne — peu importait à quel point ses paroles étaient fantaisistes, peu importait qu'il ne puisse effacer la conviction qu'elle pourrait avoir été impliquée dans des actes meurtriers…
Cela n'avait plus d'importance. Parce qu'il allait l'aider.
Raymond fixa le prêtre devant lui — le jeune prêtre nommé Dullan Roid. Raymond repensa à leur première rencontre. L'émotion entre Dullan et Carynne semblait être plus de la haine que de l'amour. À l'époque, Raymond avait éprouvé une pointe de sympathie pour l'autre homme, mais c'était tout. Par l'intermédiaire de Verdic Evans, Dullan avait torturé Carynne pour la seule raison qu'elle avait rompu leurs fiançailles.
C'était un homme normal, rusé, jaloux.
Raymond n'éprouvait plus aucune sympathie pour lui. Parce que Dullan était son rival. Malgré tout ce qu'il faisait, n'était-il pas en train de dire qu'il était prêt à aller en prison à la place de Carynne Hare ?
« Révérend Dullan. »
Raymond Saytes regarda l'homme devant lui de haut. Il dévisagea Dullan Roid. De l'extérieur, les hymnes sacrés continuaient de résonner, et le prêtre — cet envoyé de Dieu — s'était effondré devant lui, craignant que Raymond n'envoie Carynne en prison.
Face à ce spectacle, Raymond fut envahi d'un déplaisir. Quelle était cette émotion exactement, se demanda-t-il.
« Aimes-tu Carynne Hare ? »
« …Non. »
Mais cette réponse n'était pas convaincante.
« Pourquoi souhaites-tu tant protéger Carynne Hare ? »
« …P... Parce que j... je suis… son m... médecin, et… je s... suis un p... prêtre. »
« C'est pour cela que tu veux aller en prison à sa place. Ne penses-tu pas que ce que tu dis a peu de sens ? »
Cette émotion ne portait qu'un seul nom, n'est-ce pas ?
En constatant ce fait, Raymond ressentit une légère pointe de jalousie. Et il fut un peu surpris.
Honnêtement, avant de venir ici, une pensée fugace traversa l'esprit de Raymond : si Dullan aimait Carynne, et si c'était pour cela qu'il essayait de la protéger.
Alors si Raymond mourait, il pensa que l'autre homme lui serait utile.
Cependant, maintenant, Raymond voulait empêcher Dullan de s'impliquer avec Carynne pour quelque raison que ce soit. Bien qu'il sût que ce n'aurait pas dû être le cas.
Si Dullan aimait Carynne, alors Raymond aurait dû en tirer davantage parti.
« Il me semble que tu aimes Carynne Hare. »
« J... Je n'aime pas. »
« Sinon, est-ce que tu as pitié d'elle ? »
« …… »
Raymond espérait que ce n'était que de la pitié, rien que de la pitié.
Mais Raymond n'était pas aveugle au regard trouble de Dullan, ni à la main tendue qu'il offrait à Carynne. Il y avait trop d'émotion visible chez le prêtre.
La simple idée que Dullan puisse aimer Carynne était profondément déplaisante.
Et, ressentissant cette jalousie pour la première fois de sa vie, Raymond se sentit gêné. Décontenancé.
Raymond fit une proposition à Dullan. Qui était peut-être son rival.
Parce qu'il pouvait aider.
Parce que, pour ne plus avoir à penser à tuer ou haïr Carynne Hare, Dullan donnerait la réponse à Raymond.
« Carynne Hare est-elle devenue folle ? Est-ce pour cela que tu l'aides ? »
« …S... Sire Raymond ? »
Raymond releva Dullan de là où il était. D'une poigne ferme sur les bras de l'autre. Et il le regarda droit dans les yeux.
Il avait besoin d'obtenir une réponse définitive de sa part, même s'il devait employer la contrainte. Dullan devait donner une réponse à Raymond.
« Est-ce la raison pour laquelle tu as dit que Carynne n'est coupable d'aucun péché ? »
'Dis oui.'
Raymond le hurla dans son esprit.
'Dis qu'elle n'est pas coupable. Dis que c'est la raison.'
Dullan acquiesça.
En tant que médecin, en tant que prêtre.
Et on eut l'impression que Raymond avait été sauvé par ce fait. Les hymnes continuaient de résonner au loin.
─────
Raymond marcha dans le couloir. C'était un peu plus tard dans la matinée. De brillants rayons de soleil traversaient les fenêtres du couloir. Que Dieu vous bénisse. Ses pas étaient légers.
Raymond appréciait ce manoir où si peu de gens séjournaient. Puisque ce n'était pas une propriété de la maison Saytes, c'était un lieu de passage où ils ne pouvaient rester qu'un court moment, mais il y avait aussi une paix qui découlait de ce fait.
Assez vite, il retournerait chez lui. Avec la femme que Raymond — et seulement Raymond — avait choisie.
« Donna ? »
Il n'y avait personne d'autre que Raymond et Carynne dans cette demeure temporaire. Il ressentit un léger soulagement que la servante ne soit pas là. Pour l'instant, il lui suffisait que Carynne seule soit là. Parce qu'il se sentait un peu gêné.
« Mmh. »
Raymond baissa les yeux sur les hortensias dans ses mains. Ces fleurs blanches et bleues de l'été. C'était le moment où les sortes de fleurs changeaient. L'été touchait à sa fin. Puisque Carynne avait les cheveux rouges, sa chambre semblait mieux avec des fleurs blanches et bleues pour contraster cette couleur.
Une fois l'été passé, quelles sortes de fleurs devrait-il choisir ?
Peut-être aurait-il mieux valu offrir des bijoux plutôt que des fleurs.
Raymond médita sur les fleurs. Il avait choisi ce cadeau après avoir fait l'aumône comme il faut aux enfants des rues auprès desquels il les avait achetés, mais chaque fois qu'il lui offrait des fleurs, elle le remerciait simplement et les acceptait. Et c'était pareil pour les bijoux — elle le remerciait simplement et les portait.
Elle souriait et le remerciait pour tout, mais ne donnait aucune réaction significative à quoi que ce soit. Il voulait la surprendre, mais elle était aussi douée au jeu, donc l'argent ou tout ce qu'on pouvait acheter avec ne l'intéressait pas. C'étaient ces antiquités particulières qui attiraient son attention.
Raymond le savait lui-même, que cela allait trop vite, mais il ne voulait pas attendre.
Ah, quand même. Ce n'était pas ça.
Mais après y avoir pensé, Raymond alla de l'avant avec le bouquet d'hortensias qu'il achetait d'habitude. Il ne voulait même pas attendre que les boutiques ouvrent. C'est pourquoi Raymond acheta juste les hortensias. Une consolation était que les fleurs étaient au moins en bon état.
Toc, toc.
Raymond frappa à la porte de Carynne. Pas de réponse. Raymond se demanda si c'était parce qu'il était encore trop tôt. La chose polie à faire était de se retirer.
« Mmh. »
Mais plus que jamais, il voulut ouvrir la porte. N'importe qui aurait vu que c'était une impulsion enfantine et assez irrespectueuse. Raymond accepta volontiers cette légère auto-dépréciation qu'il s'infligeait.
Cric.
La porte s'ouvrit.
Et elle était là. Carynne était étendue sur son lit. Comme prévu, elle ne s'était pas encore levée. Elle détestait se lever tôt le matin. Raymond essayait constamment d'en faire une personne du matin selon le dicton « un corps sain engendre un esprit sain », mais toute tentative en ce sens échouait.
Une fois de plus, après avoir confirmé que Carynne dormait encore, la seule chose polie à faire était de partir.
Raymond fixa les yeux fermés de Carynne. Elle ressemblait à une poupée. Elle avait un visage incroyablement joli.
'Est-elle morte ?'
Raymond eut cette pensée un instant. C'est à quel point cela lui semblait irréel.