La nuit tomba et on me conduisit dans « ma » chambre. J'avais presque oublié que ce manoir était encore, techniquement, ma demeure. La pièce en elle-même ? Elle allait.
Elle était un peu plus grande que ma chambre au domaine de la capitale. Elle était aussi entièrement meublée, avec le mobilier bleu foncé typique, des rideaux aux chaises. Le lit était aussi à baldaquin, mais quand je m'y laissai tomber… bof.
Mon vrai lit est mieux. Sans contestation possible.
Quant à la façon dont c'était meublé, je pouvais dire que c'était l'œuvre de Leila. Je compris que c'était là qu'elle était pendant le festin, dommage qu'elle ne nous ait pas rejoints.
Leila fit une brève apparition pour me souhaiter une bonne nuit avant de partir pour une réunion avec le personnel du domaine principal, notamment Scofield, le vieux majordome qui gérait pratiquement l'endroit. La gouvernante rencontre le majordome en chef, je me demandais de quoi ils pouvaient bien parler.
Allongé sur un lit qui était à la fois le mien et pas le mien, je ne parvenais pas à me détendre. J'avais un autre problème à régler : la faim de mon autre moi. Malgré le festin somptueux de Carine, je n'avais d'autre choix que de rester immobile en tant que Feyt. C'était une forme d'auto-torture.
Devais-je sortir et chercher le membre du personnel le plus proche ? J'entendais encore plusieurs d'entre eux trainer dans les couloirs et leurs quartiers. Ils profitaient vraiment de leur liberté, hein ? Les rumeurs et les conversations dangereuses que j'avais captées hier avaient presque doublé ce soir.
Je savais que la famille était sortie pour la journée, mais vous savez qu'il peut y avoir des lèche-bottes, non ? Vous ne connaissez pas la culture d'entreprise ? Bon sang, la vague de licenciements du mois dernier — tirée des souvenirs de Carine — pourrait-elle être liée ?
Après m'être assuré que ma gorge n'était pas aussi sèche qu'un vieux parchemin, je décidai d'agir. Rester assis ne résoudrait rien. Je balançai mes jambes hors du lit, me levai et sortis.
Les couloirs de l'aile Est étaient plus calmes maintenant, du moins aux oreilles d'une personne ordinaire. Il n'y avait aucun membre du personnel dans le couloir où je me trouvais, et l'atmosphère sombre me rappela la fois où j'avais essayé de m'échapper en cachette en tant que Carine.
Heureusement, marcher sur la pointe des pieds n'était pas nécessaire ce soir.
Les couloirs étaient faiblement éclairés, seulement par la lueur vacillante de lampes à huile accrochées aux murs. Les quartiers des domestiques n'étaient pas loin, juste quelques tournants plus loin dans le couloir. En m'approchant, je commençai à me concentrer sur le bavardage à l'intérieur. La plupart était banal : discussion sur la météo, plaintes sur la lessive, et, bizarrement, sur le fait de savoir si Carine serait pire que la Duchesse ou pas.
Je n'étais pas sûr de devoir m'en offusquer…
En tournant le dernier coin, je me retrouvai au bord du salon des domestiques. Quelques servantes étaient assises autour d'une petite table, leur rire s'éteignant quand elles me remarquèrent. Un instant, elles se contentèrent de me fixer.
« Euh… » Je me grattai la nuque. « Désolé de vous déranger. Je me demandais juste, euh… si je pouvais prendre quelque chose à manger ? »
La plus grande d'entre elles, une femme aux cheveux bruns foncés volumineux attachés en une tresse simple, fut la première à réagir. Elle se leva vivement en secouant son tablier. « Seigneur Feyt, vous ne devriez pas errer dans les couloirs à cette heure. Il vous suffit de nous appeler pour que nous vous apportions à manger », répondit-elle avec un sourire chaleureux.
« A-Ah, désolé pour ça. » J'imagine que je devais vraiment rester dans ma chambre. « Je ne voulais déranger personne en criant, et je ne savais pas qui demander… haha. »
La servante posa les mains sur ses hanches. « Seigneur Feyt, vous êtes un invité ici et un étudiant qui plus est. Inutile de telle hésitation. »
Bien qu'elle fronçait les sourcils, je pouvais dire rien qu'à son ton que c'était par inquiétude pour moi. Son souci était sincère, ce qui me prit de court. Je m'attendais à moitié à être ignoré ou congédié comme « le roturier » qu'on était forcés de tolérer.
« Je… Euh… Merci », dis-je, sentant mes joues chauffer. « C'est très gentil de votre part. »
Elle agita la main avec dédain, affichant un faible sourire avec un léger ricannement. « C'est rien, Seigneur Feyt. Vous êtes un jeune homme en pleine croissance, non ? » Elle tira la chaise près de la table et me la désigna. « Maintenant, asseyez-vous. Je vais vous préparer quelque chose vite fait. »
Avant que je puisse protester, elle disparut dans la cuisine, me laissant seul avec les autres servantes, qui me fixaient toutes encore.
Bien que la servante plus âgée était définitivement gentille, comme Eliza, j'étais encore incertain de ce que les autres pensaient de moi, surtout vu la cacophanie de leurs expressions tandis que leurs yeux me perçaient. Certaines montraient un petit sourire, d'autres étaient indifférentes, et l'une d'elles ricannait à fond.
La servante qui ricannait, une fille aux cheveux blond sale attachés en queue de cheval sur le côté, tapota la chaise vide à côté d'elle. « Seigneur Feyt, venez vous asseoir avec nous ! »
« Bon… Si vous insistez », dis-je prudemment, glissant lentement sur le siège. Dès que je m'assis, je sentis des frissons me parcourir.
« Alors… Seigneur Feyt, hein ? » dit la servante qui ricannait, se penchant en avant sur ses coudes. « Dis-moi, tu es un roturier, pas vrai ? »
Elles savaient déjà que j'étais un roturier, ce qui voulait dire que leur gentillesse n'était pas mal dirigée du tout. D'une façon ou d'une autre, ça me soulagea.
Les autres se penchèrent, attendant ma réponse autant que la servante qui ricannait.
« O-Ouais », admis-je, me grattant la nuque. « Je… ne viens pas exactement de par ici. Tout est encore nouveau pour moi. »
« Sans blague », répondit-elle. « Tu es bien trop poli pour être l'un des élèves de l'épée ici. Ils nous traitent comme des meubles jusqu'à ce qu'ils veulent vraiment quelque chose de nous. » Elle se tourna à nouveau vers moi avec son rictus. « Alors, comment t'es-tu retrouvé ici, au juste ? C'est probablement la première fois que je vois le Duc recruter un roturier pour ses cours. »
Je me tortillai sur ma chaise, incertain de comment répondre. « C'est pas comme si j'avais prévu ça. »
Une autre servante, une fille au comportement tranquille aux cheveux noir de jais. « Si vous préférez ne pas partager, ce n'est pas grave. » Elle se tourna vers la servante qui ricannait. « Sachez juste que vous allez laisser Ressa ici ruminer sur vous un moment. »
« Quoi — Hey ! D'où ça sort ? Haha ! » La servante qui ricannait, Ressa, le prit par dérision. Puis elle revint à me fixer droit dans les yeux, posant sa tête sur sa paume. « Sérieusement, je suis super curieuse. Tu ne vas pas vraiment me laisser dans le noir, si ? »
« Nous aussi, on est curieuses ! » Une autre servante intervint.
« Moi aussi », dit la servante tranquille.
De penser que j'étais le potin chaud de la soirée, je n'étais pas sûr que ce soit une bonne chose. Selon ma réponse, ça pouvait provoquer des rumeurs problématiques, vu comme les seaux de cette maison sont pleins de trous. Alors je décidai qu'une réponse simple serait la meilleure.
Après avoir réfléchi un peu, je toussotai et donnai ma réponse. « J'ai été enlevé. »