Tenard mit un certain temps à calmer la jeune fille glacée près de la porte. Après quelques persuasions chuchotées, elle s'avança timidement et s'assit à côté de lui, face à moi, la tête baissée.
Maintenant que je pouvais mieux voir son visage, même si je le distinguais déjà nettement depuis la porte, je réalisai qu'il me semblait familier.
Si je ne me trompe pas, c'est ma…
D'un geste rapide pour ajuster ses lunettes, Tenard toussota. « Permettez-moi de vous présenter ma fille, Ranette. »
Tenard confirma mon intuition. Cette jeune fille était ma « cousine ». Côté apparence, elle ressemblait trait pour trait à son père avec ses cheveux verts en bataille et ses yeux rouge foncé derrière des lunettes rondes. Sa tenue, taillée et noble, jurait avec la façon maladroite dont elle se recroquevillait près de son père.
Autant elle lui ressemblait, au moins elle ne remontait pas ses lunettes toutes les deux secondes.
« Oh, c'est donc Ranette ? » dit Mère en esquissant un rare sourire doux. « Tu as tellement grandi que je ne t'avais presque pas reconnue. Ravi de te revoir, ma chère. »
« C-C-C'est… ravi de vous revoir… V-Votre Grâce… » bredouilla Ranette.
« Ça fait longtemps, Ranette ! Allez, laisse ton oncle te faire un câlin ! » Père écarta grand les bras.
« N-Non merci. V-Votre Grâce… » elle le repoussa net.
Tel père, telle fille.
Je suppose que je devrais lui souhaiter la bienvenue convenablement, moi aussi.
« Ravi de te rencontrer, Ranette. Je suis Carin— »
« J-Je le sais… » me coupa-t-elle, le regard cloué au sol.
Je… ne savais pas comment réagir. Pourquoi ne me rendait-elle pas mon salut ? Avait-elle peur de moi ? Était-elle aigrie parce que j'étais l'héritière et pas elle ?
Vu que j'évolue dans le monde politique dans cette vie, c'est bien ça, non ?
Ranette releva légèrement la tête et croisa mon regard un instant. Mais elle se raidit immédiatement et cacha son visage en panique, les oreilles rouges.
Me voilà encore plus perplexe. Je n'étais pas assez bornée pour croire que sa rougeur venait d'une fièvre ou quelque chose du genre, mais pourquoi était-elle si embarrassée si elle était terrifiée par moi il y a quelques secondes ? Il faut savoir ce qu'on veut !
« Ah, c'est l'occasion idéale, Carine ! » Père se tourna vers moi.
« Qu'est-ce que c'est, Père ? » J'avais Somehow un mauvais pressentiment.
Je me tenais dans la bibliothèque du domaine principal. Croyez-le ou non, elle était plus grande que le domaine de la capitale… Ah, qui suis-je pour plaisanter, bien sûr que vous le croiriez ! Cette maison était si démesurée que je pourrais la vendre et avoir assez d'argent pour nourrir le monde pendant quelques années.
J'aurais dû être ravie d'avoir accès à ce trésor d'informations pour apprendre. Mais il y avait un petit hic.
Une fille nerveuse vibrait sur place juste à côté de moi.
Père m'avait dit de visiter la bibliothèque avec elle, et Tenard avait acquiescé de bon cœur. Il pensait que c'était une bonne façon pour nous, « cousines », de créer des liens après si longtemps sans se voir.
Le problème, c'est que je ne savais pas si Ranette voulait seulement être avec moi. Elle ne cessait de tourner la tête frénétiquement, regardant autour d'elle comme si elle hésitait entre combattre ou fuir.
Cependant, plus je la laissais seule, plus je retardais ma lecture. Si quelqu'un devait engager la conversation, c'était moi.
« Cela fait un bon moment depuis la dernière fois qu'on s'est vues, non, Ranette ? »
« Ah— ! » Ranette fit un bond en arrière et attrapa un livre nearby pour me cacher son visage.
Je commençais à croire qu'elle me prenait vraiment pour une Méduse.
Mieux valait que je règle ce qui la rendait si anxieuse le plus vite possible.
« Excusez-moi, y a-t-il un problème ? » posai-je la question franchement. « Est-ce que j'ai fait quelque chose ? »
Ranette se raidit encore plus, si c'est possible. Elle dépassa lentement le livre et dit d'une voix timide : « N-Non, vous n'avez rien fait de mal, dame Carine… »
Alors pourquoi reculez-vous encore ?
Elle acceptait de me parler, au moins. Mais maintenant je ne savais pas quoi faire. Ranette masquait encore la moitié de son visage et ces livres ne demandaient qu'à être lus.
Je me tournai vers Ranette avec le meilleur sourire que je pus musterer. « Dis-moi, Ranette. Tu aimes les livres ? »
Ranette se raidit… encore. Je commençais à voir une tendance.
« Je passe souvent le temps libre de mes entraînements à lire des livres dans ma bibliothèque. C'est la seule chose qui apaise mon esprit de nos jours. » J'approchai d'une étagère et parcourus les dos de chaque livre exposé, mes doigts glissant dessus.
« Cette bibliothèque en contient pas mal, ceci dit. Beaucoup que je n'ai même jamais entendus. Au point que je ne sais même pas par où commencer. » Je me tournai vers elle. « Tu as des recommandations, Ranette ? »
Ranette baissa son livre encore plus. « V-Vous me demandez à moi ?? » Sa voix était plus aiguë qu'avant et je pus l'entendre correctement cette fois.
« Eh bien, je t'ai appelée par ton nom. »
« A-Ahaha… haha… » fit-elle en riant nerveusement, relevant son livre à chaque « ha ».
C'était moins un « Haha, c'est drôle… » qu'un « Haha, je suis en danger. »
Ce n'est pas comme si je t'avais forcée à être là, tu sais ? J'aurais voulu le lui dire mais je compris que ça n'empirerait les choses entre nous. En plus, je voulais me rapprocher d'elle. Comme je l'ai dit, c'était la chose la plus proche d'une sœur que j'avais de ce côté de ma vie.
Bon, si elle avait si peur de moi, je ne devrais pas la forcer à parler, je suppose. J'essayai de me reconcentrer sur les livres, cherchant des titres qui m'intéresseraient.
Mais une voix soudaine me surprit. « C-Cape bleue… »
Je m'arrêtai net et me retournai. « Excusez-moi, avez-vous dit quelque chose ? »
« "L-Celle À La Cape Bleue"... C-C'est m-ma r-re-commandation. »
Seigneurs du ciel, elle me parlait vraiment ! Si mon visage n'avait pas été si impassible, ma mâchoire serait tombée par terre.
C'est ça que ressentent les parents quand leur bébé parle pour la première fois ?