Le bruit des papiers feuilletés emplissait la pièce tandis qu'un homme en parcourait le contenu.
« Évaluations fiscales des marchands, celle-là je l'ai faite », marmonna-t-il en tournant une page. « Déjà signé celle-là, rejeté celle-là, ignoré celle-là... » Il continua de marmonner en passant d'un document à l'autre. « Je sais qu'il manque un truc, mais où est-il ? »
Un jour de plus, une session de plus d'une heure à chercher des papiers égarés sur son bureau. Une occurrence banale pour cet homme. Combien de fois sa fille l'avait prévenu de ranger son bureau, il n'arrivait jamais à s'y mettre.
Après un moment de recherche, il trouva enfin l'enveloppe qu'il cherchait. Ses yeux s'écarquillèrent de joie. « Ah ! Trouvé ! »
L'homme déchira l'enveloppe, expédiée depuis une famille baronniale près de la ville côtière de Kayya. Alors que ses yeux parcouraient les lignes de la lettre, ses épaules s'affaissèrent de déception.
« Encore une demande pour intégrer l'école des Sareid... Certains ne comprennent toujours pas que seul le duc gère ça à la capitale... Il va falloir que j'écrive une nouvelle réponse... » soupira-t-il, ses cheveux vert foncé tombant sur ses yeux cernés.
« Je ne suis qu'un régent, pourquoi tout le monde continue à m'envoyer tout ça ? » grogna-t-il, s'effondrant sur son bureau, le visage contre la table.
Un coup soudain à la porte le réveilla en sursaut.
« Père ? » Une voix familière et apaisante traversa la porte. « Une lettre vient d'arriver. »
« A-Ah, oui. » Tenard se recoiffa prestement. « Entre, Ranette ! »
La porte grincia, révélant une apparition qui lui redonna instantanément du baume au cœur. Une jeune fille aux cheveux verts fanés et en bataille entra, ajustant ses lunettes. La porte se referma derrière elle, et elle tendit une enveloppe.
Ses yeux rouge foncé s'élargirent d'incrédulité en parcourant les piles de papier empilées sur le bureau de Tenard. « Père, je te l'ai déjà dit maintes fois... » parla-t-elle d'une voix timide. « Au moins sépare les paperasses d'hier de celles d'aujourd'hui... »
Tenard se gratta l'arrière de la tête avec un sourire crispé. « A-Ahaha, j'aurais bien voulu. Mais, tu vois, dès que je me suis assis, je n'ai plus pu me lever... »
Ranette se prit la tête, incrédule. « Alors appelle au moins un majordome pour t'aider. »
« Non, je ne peux pas. » Tenard secoua la tête. « Je ne peux pas risquer que les domestiques fouillent dans des documents classifiés. »
« Je comprends, Père. Mais quand même... »
« Assez parlé de moi, Ranette. Qu'est-ce que tu as pour moi ? »
Ranette garda le silence un instant avant de se décider à parler. « Une lettre, de la branche principale. »
Les oreilles de Tenard se dressèrent. « Vraiment ? »
Il tendit la main pour saisir l'enveloppe. Il examina le sceau et confirma qu'il s'agissait bien du sceau officiel des Sareid.
Déchirant l'enveloppe avec délicatesse, il commença à lire son contenu. Mais dès les deux premiers mots, il tressaillit.
Le duc avait l'habitude de l'appeler son « frère » malgré son appartenance à une lignée cadette. Certes, ils avaient été élevés ensemble, mais cette habitude était si forte que certains en venaient vraiment à croire que Tenard était le frère de sang du duc.
De quoi susciter tout un tas de controverses et de malentendus si on n'y mettait pas le holà, surtout de la part des familles acharnées à faire respecter le serment des Sareid.
Combien de fois l'avait-il prévenu... Tenard se sentit sans espoir.
Mais peu importe, il avait encore toute une lettre à lire.
Comme vous l'avez sans doute appris, Carine a été personnellement invitée à la célébration d'anniversaire du premier Prince.
Il l'avait appris. C'était sur toutes les lèvres, au point que même certains paysans de la région en avaient entendu parler. Tenard lui-même en avait éprouvé de la joie.
Obtenir le soutien du futur roi, peu de familles y parviennent quel que soit le nombre de bottes qu'elles lèchent. Non seulement cela mènerait à plus de liberté dans la gestion du territoire, mais cela ouvrirait aussi des connections et des potentiels commerciaux.
Au vu de cela, j'ai décidé de rendre visite au manoir de votre région avant l'événement. Cela fait trop longtemps que je n'ai pas vu le domaine familial. Je ne voulais pas reporter mes cours, mais quand d'autre pourrions-nous célébrer une telle occasion ensemble ?
Reyna et Carine m'accompagneront, bien sûr. Nous entamerons le voyage dans quelques jours. Je vous prie d'informer votre personnel pour qu'il prépare le nécessaire pour notre arrivée.
Dans l'attente de vous revoir bientôt, cher Frère. J'espère qu'à mon arrivée, vous aurez au moins nettoyé votre bureau.
Tenard se renfonça dans son fauteuil, un lent sourire étirant ses lèvres. Kyrat venait lui rendre visite... cela faisait des mois que le duc n'avait pas mis les pieds dans son propre domaine. Tenard ressentit un soulagement.
Il était temps. Même pour une courte période, la présence du duc rappellerait qui détenait vraiment le pouvoir ici. Jour après jour, il avait l'impression qu'on lui refilait toujours plus de responsabilités.
Et puis il y avait Carine. Elle n'était pas venue ici depuis des années.
Ranette serait aux anges de revoir sa cousine. Tenard savait à quel point elle l'admirait.
Ses pensées furent interrompues par la voix de Ranette.
« Père ? » Elle ajusta ses lunettes, plissant ses yeux rouges avec suspicion. « Qu'est-ce qu'il y a dans la lettre ? »
Tenard plia le parchemin et le glissa dans son tiroir. Il la regarda avec un doux sourire.
« Oh, rien d'urgent. Juste un petit rapport de la branche principale. La routine. »
Les yeux de Ranette se plissèrent davantage. « Ce n'est pas "la routine"... tu souris. Tu ne souris comme ça que quand tu as trouvé une bonne bouteille de vin ou quelque chose du genre... »
Tenard figé une fraction de seconde. Comment son intuition était-elle toujours aussi affûtée ?
« Ah, parlant de vin... Ehem ! » Il toussa, attrapant la pile de papiers la plus proche comme diversion. « Peux-tu me chercher le rapport fiscal de Vollum ? Je dois revérifier un truc avant d'oublier. »
Elle avait clairement percé son stratagème, mais après un long regard silencieux, elle céda. D'un soupir discret, elle se dirigea vers un tiroir et en sortit un dossier.
« Le voici, Père. »
« Je t'en suis reconnaissant, Ranette », dit-il prestement.
Elle le scruta un instant de plus avant de secouer la tête et de se diriger vers la porte. La porte commença lentement à se refermer, mais elle grincia à nouveau pour s'entrouvrir alors que Ranette réapparaissait sur le pas. « Tu caches quelque chose », dit-elle, l'œil dans l'entrebâillement. « Ça ne serait pas une autre visite surprise, par hasard ? »
« H-Haha, comme je te l'ai dit, c'était juste un rapport normal », rit nerveusement Tenard, attendant qu'elle referme la porte avant de s'affaler à nouveau dans son fauteuil.
« Elle est trop perspicace pour son bien », marmonna-t-il pour lui-même. « Je me demande si dame Carine est pareille ? »