« Hrrk — !! » Je faillis m'étouffer avec mon dîner. Après l'avoir avalé prudemment, je me tournai vers Père.
« P-Père, pourriez-vous répéter ? »
« Nous rendons visite au domaine principal, et j'aimerais que vous veniez avec nous, expliqua-t-il. Je sais que c'est soudain, mais il faut fêter votre invitation à la soirée du Premier Prince ensemble ! »
Cette invitation avait-elle vraiment une telle importance ? Je savais qu'elle était exclusive, mais au point de justifier une célébration au domaine principal ? Les visites là-bas étaient vraiment réservées aux occasions de la plus haute importance.
Je n'arrivais toujours pas à y croire. J'avais à peine commencé mon entraînement, et j'étais déjà en vacances. Était-ce vraiment une coïncidence, ou le monde ne voulait tout simplement pas que m'entraîne ? Pourquoi, monde, pourquoi ? ! Ce n'était pas comme si j'étais super OP ! J'avais besoin de cet entraînement !
Quoi qu'il en soit, je voulais protester. Cependant, en tant que fille d'une famille stricte, cela ne me réussirait probablement pas, surtout avec Mère de l'autre côté.
Me regardant, Père haussa un sourcil. Oups, avais-je laissé transparaître mes émotions ? Me plaindre ne finirait pas bien, alors je me tus en redressant ma posture.
Cela n'empêcha pas Père de continuer à m'observer. Il plissa les yeux, caressant sa barbe. Puis, son regard s'illumina d'une lueur eurêka.
« Ah, je vois. C'est donc comme ça », dit-il avec un sourire suffisant.
Quoi ? Qu'est-ce que tu peux bien voir de moi qui laisse tomber les épaules ?
Père hocha la tête plusieurs fois, comme un détective qui a tout compris. « Ne t'inquiète pas, Carine. Je sais que vous venez de vous retrouver après longtemps, mais tu ne quitteras pas Feyt bien longtemps ! Nous serons de retour de la visite en un rien de temps », affirma-t-il avec une évidence déconcertante.
Je faillis faire un salto arrière. Et Mère faillit s'étouffer avec son dîner. Si j'avais encore mâché mon steak, j'aurais probablement étouffé moi aussi.
Père qui parlait de Feyt comme ça en public était l'une de mes plus grandes craintes. Je scrûtai les majordomes et les servantes derrière nous. Ils avaient tous l'air indifférents aux plaisanteries, mais ils feraient mieux de ne pas les répandre !
« Père ! Arrêtez de parler de ça, s'il vous plaît. » Je dis, retenant difficilement une rougeur de honte.
« Haha ! Je ne savais pas que tu pouvais rougir ! »
Grr ! Ce type, je te jure !
« Ehem ! » Mère s'essuya rapidement et élégamment la bouche avant de se tourner vers Père. « Cher époux, abstenez-vous de tels propos devant autrui. Vous êtes le Duc, ayez quelque respect pour votre rang. »
Vas-y, Mère !
« Je ferais mieux de ne pas entendre la moindre rumeur sur Carine et ce gamin dans le domaine, avez-vous compris ? »
Elle m'avait ôté les mots de la bouche. Je n'aurais jamais cru dire ça, mais j'étais de son côté pour le coup.
« Calme-toi, Reina. Ce n'était qu'une petite plaisanterie ! » Père afficha un doux sourire.
Mère ne parut pas convaincue. « Vous considérez cela comme une plaisanterie ? La réputation de notre fille est en jeu. Si j'entends ne serait-ce qu'un seul mot de cette histoire de la part du personnel ou des élèves… » Elle laissa sa phrase en suspens, mais la température dans la pièce chuta de plusieurs degrés. « Je m'en occuperai personnellement. »
Bon, ça, c'était une sacrée escalade. Il s'avérait que prendre son parti était une mauvaise option après tout. Je me mordis la langue et repris ma fourchette en silence. Plus de camps.
« Vous avez raison, pardonnez-moi », concéda Père. « Continuons notre dîner. »
« Continuons », dit Mère brièvement, reprenant son repas.
Le dîner continua normalement… enfin, aussi normalement que possible. Je reportai mon attention sur l'autre moi-même, m'efforçant d'ignorer l'atmosphère tendue.
J'étais en train de dîner dans ma chambre, béatement seul. Comparé à la salle à manger saturée de tension où se trouvait l'autre moi, manger au bord du lit relevait du paradis.
Le lait chaud glissa dans ma gorge, apaisant mes nerfs, mais fit peu pour étouffer les bavardages qui filtraient à travers les murs. Être Feyt avait ses avantages… et ses malédictions. L'une de ces malédictions était mon ouïe ridicullement aiguë, qui captait à peu près tout ce qui se passait dans l'aile Est.
Ça allait de gens qui se plaignaient du travail, du manque de repos, de ronflements, et cetera. Ce soir était significativement plus bruyant qu'hier. Je me demandais si l'incident avec Raymond en était la cause. Est-ce que je pourrais même dormir dans ce vacarme ?
L'une des choses que je n'avais d'autre choix qu'écouter était une conversation très confidentielle qui se tenait près du grand hall.
« Encore une journée, encore un élève qui finit sur la civière », soupçonna une voix douce et féminine. « La Duchesse est un peu extrême, ne trouvez-vous pas ? »
« Ne parle pas de ça », marmonna une voix d'homme, suivie du grincement rythmé d'un verre qu'on essuie. « Concentrez-vous sur le travail. Si la Duchesse nous entend, on est morts. »
« Hah », ricana la première voix. « Vous vous faites trop de souci. De toute façon, personne ne peut nous entendre ici. »
Mes pauvres petits enfants de l'été. Désolé, mais j'entends tout.
J'essayai de les ignorer, me concentrant sur la chaleur réconfortante de mon lait.
Et puis, comme une horloge, une autre conversation frappa mes oreilles. Celle-ci résonnait faiblement, probablement depuis les bains des domestiques. Deux hommes, parlant à voix basse qui portaient un peu trop bien.
« Au fait, avez-vous entendu parler de dame Carine ? » demanda l'un d'eux.
Ma poigne sur le verre de lait se raidit.
Les rumeurs feraient mieux de ne pas déjà se propager.
J'avalai difficilement, écoutant malgré moi. Désolé, aile Est. L'intimité n'est pas une option ce soir.
« Quoi à son sujet ? » demanda le second homme.
« J'ai entendu dire qu'elle est celle qui a tabassé ce gamin plus tôt. »
« Impossible », répondit l'autre, sceptique. « Mais… enfin, elle est la fille de la Duchesse… La pomme ne tombe jamais loin de l'arbre, c'est ce que dit le proverbe. »
Je clignai des yeux. Une fois. Deux fois. Trois fois pour être sûr.
Apparemment, une rumeur plus troublante avait surgi. Les nobles que j'avais rencontrés ici étaient bien plus compatissants que les tyrans stéréotypés qu'on trouve dans la plupart des histoires classiques. Et me voici, dépeinte comme l'une de ces tyrans. Une vraie pionnière, en effet.