La calèche dans laquelle je me trouvais continua sa route cahoteuse vers la capitale. Lorsqu'elle atteignit la porte sud, elle n'eut pas à s'arrêter ; elle traversa simplement.
Dès que le mur épais passa la fenêtre, ma vue changea, passant du ciel à une ville close de banlieue.
C'était une porte différente de celle que j'avais franchie en tant que Carine. Elle était destinée à un usage quotidien, ce qui expliquait la sécurité laxiste.
J'arrivais toujours pas à croire que j'étais dans la capitale. Certes, j'y vivais en tant que Carine, mais je pouvais sentir à quel point tout était « neuf » du point de vue de Feyt, si cela a un sens.
Les murs étaient hauts, bloquant toute vue. Les routes étaient larges, avec plusieurs calèches circulant dans tous les sens. Et il y avait bien plus de gens sur cette seule route que je n'en avais jamais vu dans mon village.
Je jetai un coup d'œil par la fenêtre pour mieux examiner les passants. Jusqu'ici, peu d'entre eux semblaient si différents des gens du village. Bien sûr, je ne pouvais pas oublier la chose la plus frappante pour moi.
Des marchandages aux disputes de chats en passant par les commérages, les querelles familiales, les marmonnements contre le royaume et les bastons dans les ruelles. J'avais l'impression d'avoir déjà entendu tout ce que cet endroit avait à offrir...
Je remarquai que les sons étaient bien plus volumineux qu'au village. Ils commençaient à s'empiler les uns sur les autres, mais je pouvais encore les distinguer avec un peu d'effort.
Je ne sais pas si ce sera confortable, cela dit...
« Première fois à la capitale, gamin ? » demanda l'un des chevaliers.
Je fus pris au dépourvu par cette question soudaine. Ces deux chevaliers étaient restés silencieux pendant tout le trajet, pourquoi parler maintenant ?
« Mmhmm. » J'acquiesçai par un hochement de tête, ne voulant pas le laisser dans le vide. « Les choses sont bien différentes de chez moi. »
« Hein. » Le chevalier ricana, visiblement amusé. « Si tu trouves déjà que c'est différent... tu vas être servi quand on atteindra le quartier noble. »
Hâte de te décevoir, mais j'y vis déjà.
Peu de temps après, le paysage hors de la fenêtre changea à nouveau. Les ombres y tombaient plus doucement ; les bâtiments n'étaient pas aussi serrés ni aussi hauts et bien plus uniformes, et l'espace s'étirait entre les passants. Même l'air semblait un peu plus pur.
Je ne dirais pas que les bâtiments près de la porte avaient l'air affreux, ils devaient tout de même maintenir les apparences pour les visiteurs. Mais je pouvais dire que cette partie du quartier était un cran au-dessus, rien qu'au bruit.
C'était plutôt calme, les gens parlaient plus bas, leurs pas bien plus mesurés, et j'entendais à peine les bastons dans les ruelles !
D'un point de vue visuel, en dehors des bâtiments et des routes, les gens commençaient à ressembler à ce que j'attendais de la capitale. Robes simples et propres en tissus fins, hommes en hauts-de-forme... rien de bien marquant en réalité.
Pas longtemps après, le décor changea encore.
Piliers de marbre blanc, clôtures et grilles en métal brillant, et sans parler des maisons gigantesques avec de vastes jardins devant elles. Les choses commençaient à me sembler familières.
Le sentiment d'émerveillement et d'incrédulité revint. Je suppose qu'une telle vue était vraiment une anomalie pour les yeux de Feyt, malgré l'avoir vue des milliers de fois en tant que Carine. C'était étrange. Voir cet endroit comme quelqu'un qui a grandi dans le fin fond de la campagne, tout en sachant que j'habitais dans l'un de ces manoirs...
Mes deux corps vivaient dans des mondes éloignés, hein ?
Il était tard dans la matinée lorsque la calèche s'arrêta enfin. Je jetai un coup d'œil par la fenêtre pour regarder le nouvel endroit où je logerais.
Le Manoir Sareid de la Capitale.
La porte s'ouvrit avec un grincement fort et sinistre. Les chevaliers ouvrirent la portière de la calèche et en descendirent les premiers, me faisant signe de les suivre.
Je descendis prudemment les marches en bois de la calèche jusqu'à ce que mes pieds touchent enfin la route en pierre dure.
Avec les portes grandes ouvertes, une jeune femme émergé de derrière les grilles, ses mouvements fluides et sa posture parfaitement droite. Elle avait des cheveux roses délavés qui ondulaient à chaque pas, et bien que je l'aie vue quelques fois en tant que Carine, je n'arrivais toujours pas à remettre son nom.
Les cheveux de la servante flottèrent alors qu'elle s'inclinait avec un sourire. « Bien le bonjour, je m'appelle Eliza. Vous devez être Sir Feyt, c'est bien ça ? »
Je fus un peu interloqué. Qu'on m'appelle « Dame » me semblait normal en tant que Carine. Mais en tant que Feyt ? Un roturier ?!
Elle a dû supposer que j'étais de la noblesse. Je devrais la corriger ? « Je... je ne suis pas un noble, vous savez... » dis-je, essayant de jauger la réaction de la servante.
Eliza se redressa, relevant le regard vers le mien avec une douceur à laquelle je ne m'attendais pas tout à fait. « Je le sais. Cependant, votre statut n'a aucune importance ici, Sir Feyt. Un élève de Sa Grâce sera traité comme n'importe quel autre. »
« C-c'est bon... » Je soufflai un soupir de soulagement. Au moins, ses paroles sonnaient vraies.
L'une des choses que je craignais était d'être un paria dans ce nouvel environnement. Penser qu'une telle chose existait ici, les nobles de ce monde ne sont-ils pas un peu trop gentils ? Ou était-ce ma famille — je veux dire, la famille Sareid — qui faisait exception ? Quoi qu'il en soit, cela jouait en ma faveur, alors je n'allais pas me plaindre.
« Vous gérez la suite, Eliza ? » dit l'un des chevaliers, celui qui m'avait parlé dans la calèche.
Eliza acquiesça. « Oui, prenez soin de vous, tous les deux. »
Les deux chevaliers remontèrent dans la calèche et partirent peu après. Je n'eus pas l'occasion de les remercier correctement, mais j'avais le pressentiment que je les reverrais un jour.
« Par ici, Sir Feyt. »
Je franchis la porte et pénétrai dans le jardin, et, enfin... jardin n'est peut-être même pas le mot juste.
J'avais vu des forêts plus petites.
Des parterres de fleurs s'étendaient sur une largeur comparable à certaines des maisons que j'avais vues sur le chemin, et des haies soigneusement taillées bordaient le chemin de pierre, chacune parfaitement carrée, comme si quelqu'un avait mesuré chaque feuille à la règle.
Eliza, sentant peut-être mon émerveillement, jeta un coup d'œil par-dessus son épaule. « Le manoir de la capitale a toujours été réputé pour ses aménagements paysagers étendus. Le Duc tire une grande fierté de sa collection. »
Je lorgnai une touffe de fleurs qui coûtait probablement plus que tout mon village réuni. « C'est vrai. Ça a du sens. »
Bien que j'aie ce jardin comme vue matinale chaque fois que je me réveillais en tant que Carine, le voir sous cet autre angle mettait vraiment en perspective à quel point les Sareid étaient riches.
Aussi, malgré l'avoir déjà expérimenté plusieurs fois en tant que Carine, mon esprit dut demander...
Est-ce que ce jardin finit un jour ?!
J'avais l'impression de marcher depuis une éternité. J'avais l'impression d'avoir déjà traversé la moitié du royaume à ce stade ! Mais il y avait tout de même un soupçon de progression. Plus nous approchions, plus le manoir se dressait imposant, avec ses murs et piliers de pierre blanche qui semblaient pouvoir soutenir une montagne.
J'avalai instinctivement ma salive, mon cœur commençant à s'inquiéter de ne pas m'intégrer après tout.
Eliza ralentit enfin à l'approche de l'escalier d'entrée. « Nous voilà, Sir Feyt », dit-elle, comme si la marche n'avait pas duré une heure.
« C'est une belle petite promenade... »
Eliza sourit et laissa échapper un rire doux, soit qu'elle ait manqué le sarcasme, soit qu'elle l'ignore poliment. Elle désigna les lourdes portes doubles qui commençaient déjà à s'ouvrir pour nous.