Dans les confins du continent occidental se dresse un royaume. Setus, réputé pour ses nombreuses académies et ses savants, un lieu où étudiants et penseurs affluent pour cultiver leur esprit. Sa laïcité et son indépendance vis-à-vis de la religion avaient suscité l'opposition, notamment de la part du royaume voisin, Ortensia.
Cependant, loin de s'envenimer, les tensions entre les deux royaumes donnèrent naissance à une puissante alliance, grâce au premier prince de Setus — Key — et à la première princesse d'Ortensia — Munith — qui proclamèrent leur amour l'un pour l'autre.
Key, le brillant Soleil de Setus. Munith, l'argenté Esprit d'Ortensia. Leurs fiançailles furent accueillies par les acclamations même des plus grands esprits du royaume. Il n'y avait aucune raison de s'élever contre cette union, mais cela n'empêcha pas certains d'essayer.
L'une de ces voix discordantes appartenait à un certain prince de Setus.
Julient, le troisième prince de Setus, plus connu sous le nom de Prince érudit.
Les cheveux blond doré de Julient flottaient au vent tandis qu'il était assis dans son bureau privé, au sommet de la tour occidentale du château. L'air charriait l'odeur inconfondable de l'herbe fraîchement coupée. Il s'affala dans son fauteuil orné, jambes croisées, à examiner une petite feuille de papier. Il hocha la tête, satisfait, et tendit le document au majordome qui se tenait à ses côtés.
« C'est tout, Votre Altesse ? » demanda le majordome en prenant le papier avec une révérence.
« Ouais, c'est tout. » Julient étira les bras vers le haut, bombant le torse avec un long soupir. « Aaah~ Enfin libre ! »
Le majordome s'inclina profondément. « Bon travail pour aujourd'hui, Votre Altesse. Désirez-vous une collation pour vous détendre ? »
Julient bâilla en finissant son étirement, ses yeux vert feuille plissés face au soleil. « Ah~ Ouais, un gâteau serait le bienvenu, là. »
« J'apporte ça tout de suite. »
Le majordome quitta la pièce en silence, laissant Julient seul avec les piles de documents éparpillés sur son bureau. Ses frères lui avaient maintes fois ordonné de classer ses dossiers, mais il n'en avait jamais ressenti l'envie. Parmi les papiers en vrac se trouvait ce qu'il relisait depuis une semaine : le rapport de Karvin concernant la potentielle « preuve » de sa théorie.
L'écriture de Karvin était élégante comme toujours, mais ce n'était pas la raison pour laquelle il la relisait encore et encore. C'était le nom gravé sur le papier.
Elle était l'unique enfant et future héritière de la famille Sareid. Karvin avait écrit dans ses rapports que sa sagesse recelait un potentiel, et qu'un emploi du temps strict lui avait été imposé par sa mère. C'était la « preuve » parfaite, celle qu'il cherchait depuis des ans pour faire avancer sa théorie.
Pourtant… une inquiétude le rongeait.
Son doigt suivit la source de ce malaise, le mot situé à côté du nom de Carine.
« Sareid… » marmonna-t-il.
Les Sareid étaient une énigme. N'avoir qu'un seul héritier potentiel par génération, c'était impensable pour une famille de cette envergure. Pourtant, Julient comprenait fort bien la raison de cette tradition irrationnelle.
L'ambition. L'ambition coulait à flots dans le sang des Sareid. Cette ambition ardente avait jadis scindé la famille en deux lorsque deux héritiers jumeaux s'étaient disputé le titre de successeur. Le royaume tout entier avait vacillé au bord de la guerre civile à cause de ce conflit. Après ce quasi-conflit, la famille jura de ne plus jamais avoir plus d'un enfant pour empêcher que cela ne se reproduise.
D'une certaine façon, cette tradition était leur excuse et aussi leur auto-punition.
Mais Julient le savait : l'ambition ne meurt pas si facilement.
Même maintenant, près de cent ans après ce serment, les membres de la famille Sareid s'efforcent de nourrir leur ambition. De la propagation de leur style d'épée ancestral à travers tout le royaume, au contrôle de vastes routes commerciales par la négociation et la contrainte.
Leur ambition ne connaissait pas de limite. Et c'était pour cela que Julient s'inquiétait.
Carine Sareid… Portait-elle la même ambition que ses aïeux ?
Elle était la « preuve » — c'est ce qu'avait dit Karvin. Preuve d'un potentiel bien au-delà de tout ce que Setus avait jamais vu. Et si c'était vrai, elle avait besoin d'un mentor, de quelqu'un pour la guider, la façonner.
Les lèvres de Julient tressaillirent en un petit sourire. Il s'était toujours vu en enseignant. On l'appelait le Prince érudit, après tout. Peut-être était-ce sa chance de marquer véritablement ce royaume de son empreinte.
Non, ce ne serait pas si simple. Si l'ambition de Carine ressemblait à celle de ses ancêtres, la mentoré reviendrait à apprivoiser une tempête sauvage. Une part de lui se demandait même si cela valait le risque. L'ambition était dangereuse, une lame à double tranchant, surtout chez quelqu'un d'aussi jeune.
Julient connaissait l'ambition mieux que quiconque. Il en avait ressenti l'attrait, lui aussi, en tant que prince de Setus, mais il l'avait maîtrisée par l'étude et l'intellect. Mais Carine ? Elle descendait d'une lignée qui avait fait la guerre pour l'ambition.
Il y avait tant de potentiel en elle, oui — mais potentiel pour quoi ? Telle était la question.
Le majordome revint avec un plateau, une délicate part de gâteau reposant sur de la fine porcelaine. Il la posa sur le bureau, à côté des rapports, et offrit à Julient une révérence respectueuse.
« Votre gâteau, Votre Altesse. »
« Ah, merci. Juste ce qu'il me fallait. »
Julient enfourcha une bouchée, la douceur lui ouvrant les yeux, mais son esprit restait accroché à un certain nom.
Carine Sareid. Il devrait la rencontrer bientôt, c'était certain. Il devait voir ses yeux en personne. Quelle était la force de son ambition ? Jusqu'où brûlait-elle en elle ? Si sa vision s'avérait plus grande que nature, pouvait-elle être guidée ? Pouvait-elle être domptée ?
Que cela marque le début de quelque chose de remarquable ou la naissance d'un désastre, Julient, le Prince érudit, n'était pas homme à laisser de telles choses au hasard.
« Sa fête d'anniversaire a lieu dans quelques jours, hein ? » Julient se caressa le menton, un petit rictus aux lèvres. « Bastion. »
« Oui, Votre Altesse ? »
« Libérez mon emploi du temps pour le 43e. J'ai une fête à honorer. »
« Bien sûr, Votre Altesse. »
Cosence 43e. À l'intérieur du bal du manoir de la capitale de la famille Sareid.
Julient avait pénétré dans le bal sans s'annoncer, sa présence se faisant immédiatement sentir par tous les convives. S'il avait révélé son intention d'assister à cette fête ne serait-ce qu'un jour plus tôt, une certaine personne aurait à coup sûr agi pour le devancer. Mais pas cette fois. Julient comptait rejoindre Carine le premier.
Et la voilà. La jeune fille aux yeux émeraude et aux cheveux sombres envoûtants, assise seule sur son trône tandis que les autres s'étaient inclinés devant lui.
Cette fille devant moi… Est-elle la « preuve » dont j'ai besoin ?
Julient pouvait le voir. Le potentiel dont Karvin avait parlé. Ses yeux étaient puissants, ils le transperçaient sans hésitation. Lui-même ne pouvait pas mesurer à quel point ils avaient vu.
Sa nature inébranlable, était-elle simplement raidie par sa présence ? Non, sûrement pas. Une fille avec de tels yeux ne se recroquevillerait pas face à un simple royal.
Non, c'était la preuve de son ambition. Sa vision de son propre avenir.
Il avait d'abord pensé qu'il n'oserait pas mentorer quelqu'un avec de tels yeux. Mais la laisser livrée à elle-même ? Ça sonnait encore pire.
Sareid… Vraiment, un sang encombrant… Mais ce potentiel ne peut être ignoré.
Il fit jeter par son serviteur la boîte de boucles d'oreilles en émeraude prévue pour son plan A. Julient s'était résolu pour le plan B.
J'espère que je ne le regretterai pas à l'avenir…