Un nouveau jour se leva. Après un énième petit-déjeuner normal, je décidai qu'il était temps de rentrer chez moi en tant que Feyt. Rester dans une pièce avec moi-même seulement me paraissait bizarre, et un peu triste si on y réfléchissait.
J'appelai le médecin. Il ne vint pas, en revanche l'infirmière répondit à mon appel.
Je ne l'avais jamais vue qu'apporter occasionnellement à manger, on aurait dit qu'elle était rarement là. La plupart de mon séjour à la clinique s'était passé seul avec le médecin, donc ce changement de rythme ne me dérangeait pas.
« Qu'y a-t-il ? » demanda-t-elle, ses yeux marrons doux et attentionnés.
« Je voudrais rentrer maintenant, puis-je récupérer mes affaires ? »
Elle réfléchit un instant. « Hum… Sûrement pas seul, j'espère ? Je serais plus que ravie de t'accompagner jusqu'à ce que tu sois sain et sauf à la maison. »
Elle était gentille, comme prévu. Sa tension précédente d'être dans la même pièce que Carine s'était apaisée, ce qui était un immense soulagement. Je préférais ça à son bégaiement permanent.
Je considérai son offre de me raccompagner un moment. Après toute cette épreuve, j'étais un peu réticent à l'idée de rentrer seul… Je ne cessais de me demander : et si je me faisais kidnapper à nouveau ?
Bien sûr, la foudre ne tombe jamais deux fois au même endroit, mais la peur était là, quand même. En plus, j'étais un adolescent, j'étais un peu sensible côté émotions.
Besoin d'une présence apaisante pour calmer mes nerfs, je décidai d'acquiescer à son offre. « D'accord, merci beaucoup, mademoiselle ! »
Elle affichait un sourire chaleureux et doux. « Très bien ! Attends-moi une minute. Je vais chercher tes affaires. »
Elle quitta la pièce d'un pas léger. J'étais reconnaissant qu'elle soit si gentille, je n'aurais pas su quoi faire si tout le monde continuait à être tendu autour de moi rien que pour Carine.
Peut-être devais-je faire de ce « montrer aux autres que je ne suis pas un tyran » une habitude.
J'écoutais attentivement les pas de l'infirmière tandis qu'elle se déplaçait dans le bâtiment. Puis, j'entendis un autre jeu de pas venant, d'après ce que j'en percevais, de l'entrée. Au poids et au rythme des pas, je sus immédiatement qui c'était.
Puis, l'infirmière faillit percuter le visiteur alors qu'elle descendait l'escalier en bois qui craquait.
« M-Milord Sareid ! P-Pardonnez-moi ! Je ne regardais pas où j'allais, je… » Je pouvais pratiquement l'entendre se tordre pour s'incliner frénétiquement.
Mon père ricana, l'interrompant. « Haha, n'en fais pas un drame. Au fait, ce sont les vêtements de qui que tu as là ? »
« — ? Ça ? Ce sont les vêtements de Feyt, je m'apprête à le raccompagner chez lui puisqu'il a assez récupéré pour marcher. »
Mon père resta silencieux un instant, réfléchissant à quelque chose. Puis, d'un ton intrigué, il prit la parole. « Si je puis me permettre, pouvez-vous me laisser le raccompagner ? »
« Hein ? » L'infirmière lâcha.
« Hein ? » fis-je écho depuis la pièce.
Qu'est-ce que mon père ourdissait ?!
Mon cœur fit un bond en entendant ce qu'ils discutaient dehors. J'ignorais ce que mon père avait en tête, mais je ne pouvais qu'espérer que ce n'était pas un énième plan d'emploi du temps. S'il insistait sur les projets de la veille, il me faudrait trouver un moyen de décliner son offre d'entraînement.
La porte s'ouvrit violemment alors qu'un vieil homme énergique — mais calme — faisait irruption.
« Bonjour ! » dit mon père — pas tout à fait un cri, mais avec la même énergie vive.
« Bonjour, Père », lui répondis-je en tant que Carine comme d'habitude.
En réponse, mon père haussa un sourcil. « Hein ? Tu n'es pas surpris que je sois là ? »
Ouais, je l'avais littéralement entendu arriver à des kilomètres. Pas comme si j'avais une raison de le lui dire, alors je gardai cette pensée pour moi.
Mon père toussota et s'approcha du lit de Feyt. « Feyt, tu rentres à la maison, non ? » dit-il, mes vêtements drapés sur son bras droit.
Je hochai la tête à contrecœur. « O-Oui, pourquoi ? »
Un doux sourire apparut sur son visage. « Puis-je venir avec ? »
Je levai un sourcil. « Euh, bien sûr… ? » J'aurais préféré avoir quelqu'un pour me raccompagner, mais fallait-il que ce soit lui ? L'infirmière se tenait dans l'embrasure de la porte, l'air défaite.
« Pourquoi donc ? » Je dus demander.
« Rien de spécial, je comptais justement aller par là, alors autant en profiter. J'ai promis un verre à ton père, tu vois ? »
« Ahh… » Je compris maintenant. « Eh bien, d'accord, je peux montrer le chemin. »
Faire d'une pierre deux coups, tel était donc son plan… ou pas ?
« Super ! » répondit mon père. Il tourna son regard vers Carine. « Tu viens avec, Carine. »
«« Hein ?! »» Mes deux corps s'exclamèrent, un air hébété se répandant sur nos deux visages.
Et me voilà marchant à côté de moi-même, mon père gardant le rythme derrière nous, l'œil ouvert.
L'ambiance était gênante, pour le moins. Mon père m'avait pratiquement forcée — Carine — à l'accompagner chez Feyt. Je passai les premières minutes de la marche à réfléchir à la façon dont je devrais me présenter à ma propre famille.
Devais-je juste présenter Carine comme Feyt, ou comme elle ?
Que dire pour ne pas rendre les choses gênantes ?
Ma sœur allait-elle empirer les choses ? J'en étais sûr, je commençai donc à chercher des moyens d'éviter ses taquineries.
Alors que nous continuions de marcher, mon père demanda d'un ton inquiet, remarquant notre silence : « Y a-t-il un problème, vous deux ? »
Mes deux moi tressaillirent à la question soudaine. Mon père posa alors une main sur nos épaules, sa poigne douce mais ferme. « Vous allez vous entraîner ensemble désormais. Alors il me faut que vous vous entendiez, soyez pas timides. Allez, présentez-vous correctement ! »
Attendez, je ne suis pas prêt !!
Donnez-moi cinq — non — dix minutes ! S'il vous plaît !
« Allez ! » Mon père nous poussa l'épaule. « Soyez pas timides ! »
Mon père le disait comme si c'était la chose la plus facile du monde. Je veux dire, ça l'était, pour les autres au moins…
Cette nervosité ne convenait pas à Carine, mais je ne trouvais pas de bonne façon de rendre cette conversation moins gênante !
Rester silencieux plus longtemps serait bizarre, cependant. Je n'avais donc d'autre choix que d'avaler ma nervosité du mieux que je pouvais, et d'improviser.
« M-Mon nom est C-Carine Sareid… E-Enchantée… » ma voix s'éteignit à la fin.
« M-Mon nom est Feyt… E-Enchanté a-aussi… »
C-C'était raide comme tout…
Mon père sembla remarquer la tension dans nos voix. Il demanda d'un ton inquiet : « Carine, tu te sens encore mal ? Je ne t'ai jamais vu parler comme ça. »
Je le savais, je ne pouvais pas tenir le rôle de Carine. Je ne trouvais aucune excuse non plus, alors je restai silencieux, les joues rougissantes de gêne.
Penser que je rate une présentation aussi lamentablement…
Je décidai que, si le temps le permettait, je m'entraînerais à parler à moi-même à l'avenir…
Kyrat était stupéfait. Pour la première fois de sa vie, il voyait sa fille rougir…
Il l'avait à peine jamais vue esquisser un vrai sourire, mais la voilà qui baissait la tête pour cacher son visage rouge tomate. Ses oreilles, cependant, la trahissaient.
Qu'est-ce qui pouvait provoquer une réaction si forte chez sa fille ? se demanda-t-il. Il porta son attention sur le garçon, dont il tenait l'épaule de sa main gauche.
Lui aussi baissait la tête, les oreilles flamboyantes.
Tandis que les trois continuaient de marcher dans un silence gênant, Kyrat mit à profit le temps pour assembler les indices.
Il n'était pas détective, aussi fut-il aisément déconcerté par les indices sous ses yeux. En fait, ce n'était pas tout à fait exact ; il les comprenait très bien — c'était plutôt qu'il refusait de les accepter.
Feyt et Carine avaient été kidnappés ensemble et s'étaient battus pour s'échapper d'une situation mettant leur vie en danger. Maintenant, Carine, qui était toujours composée, rougissait et bégayait devant Feyt.
N'importe quelle personne saine d'esprit pouvait en déduire ce qui se passait, et Kyrat se croyait encore sain d'esprit, donc, à contrecœur, il réalisa la vérité.
Kyrat s'arrêta net, déconcertant les adolescents devant lui.
« C-C-Carine… E-Et Feyt aussi… »
« P-Père ? » demanda Carine, son visage encore légèrement rouge. « Qu'est-ce qu'il y a ? »
La poigne de Kyrat sur leurs deux épaules se resserra, la question qu'il voulait poser lui restait coincée dans la gorge, mais il devait en avoir le cœur net.
« Êtes-vous deux… amoureux ? »
«« Pas une chance !!! »» Les deux répondirent synchronément d'un cri instantané, leurs visages devinrent encore plus rouges qu'avant.
Voyant Carine si décomposée, Kyrat accepta enfin que sa théorie était vraie. Il lui fallut faire son deuil de la réalité.
Il se pencha vers Feyt, qui était toujours rouge betterave. D'un ton bas, presque théâtral, il chuchota : « Je verrai si tu es digne de ma fille. Prépare-toi. »
« Arrêtez s'il vous plaît ! C'est un malentendu !! » hurla-t-il.
Carine aussi semblait encore plus inquiète et décomposée, comme si elle savait ce qu'il avait chuchoté à l'oreille de Feyt, ce qui signifiait qu'elle était sur la même longueur d'onde que lui.
Kyrat ne put le retenir, des larmes de joie affluaient dans ses yeux.
« M-Ma Carine… est amoureuse !! J-J-Je dois le dire à Reina ! L-Leila aussi — ! »
« Je vous dis que c'est un malentendu !!! » hurla-t-elle.
Malheureusement, ses mots n'atteindraient jamais ses oreilles.