Le lendemain matin, après un petit-déjeuner relativement normal — à part la soupe de Carine, qui contenait plus de morceaux de viande que celle de Feyt —, nous essayions de nous déplacer lentement sous la supervision du médecin.
On nous demanda de faire quelques étirements simples, le médecin griffonna quelques lignes sur le papier attaché à sa planchette pendant que nous les exécutions.
« Vous allez tous les deux mieux que je ne le pensais. Quand on vous a amenés, vos muscles étaient si tendus que j'ai cru qu'ils allaient vous briser les os. »
Il dit une chose aussi effrayante sur un ton si décontracté, c'est bien un médecin.
Après encore quelques vérifications, le médecin hocha la tête avec un sourire satisfait.
« Vous devriez tous les deux pouvoir vous déplacer dans le village à présent. Je pense que tu peux rentrer chez toi, gamin. Assure-toi juste de passer ici une fois par jour pour que je puisse vérifier ton état. » Il tourna la tête vers Carine. « Quant à dame Sareid, je crains de ne pas pouvoir la laisser partir pour l'instant. Le trajet en calèche jusqu'à la maison sera long et cahoteux, j'en suis sûr. Je vous demande de songer à rester parmi nous encore un peu, jusqu'à ce que vous soyez pleinement remise. »
Il changea sacrément de ton quand il s'adressa à Carine. J'en avais assez de ce traitement inégal.
C'était désagréable d'être ignoré en tant que Feyt, et d'être traité différemment en tant que Carine ne me plaisait pas non plus… Bon, peut-être un tout petit peu, mais sûrement pas au point de mériter d'être ignoré de l'autre côté !
« Dame Sareid ? » demanda-t-il, probablement inquiet de me voir le dévisager ainsi. « M-Mon service a-t-il été insatisfaisant jusqu'ici ?! Je-Vous en prie, dites-le-moi ! Que puis-je faire ?! »
Il bascula en mode panique totale en une seconde. Juste à quel point ces gens craignent-ils les nobles et les aristocrates ? Étaient-ils si terribles pour susciter autant de « respect » ?
Je décidai d'être franc sur mes sentiments. « Écoutez, j'apprécie que vous preniez soin de moi de façon particulière. Mais il n'y a pas besoin d'en faire autant. Je ne vais pas crier "Qu'on lui coupe la tête !" ou quoi que ce soit. » Je me tournai vers mon autre moi. « Au lieu de cela, prenez soin de nous deux sur un pied d'égalité, s'il vous plaît. Je suis sûr qu'il s'est senti seul d'être ignoré par le seul médecin ici… »
Les yeux du médecin s'écarquillèrent, il me fixa en silence. Avais-je dit quelque chose de travers ?
« P-Pardonnez-moi, dame Sareid ! Je n'étais que reconnaissant pour le don que votre père a fait à la clinique, je n'ai pas pu m'empêcher de penser qu'il serait impoli de ma part de ne pas vous rendre aussi confortable que possible ! »
Ces vêtements neufs et doux, ces draps et oreillers confortables… Tout s'expliquait. La clinique avait pu se les offrir grâce au don de Père.
Donc ce n'était pas de la peur qu'ils me singlaient, mais de la gratitude ? Eh bien, non, j'ai quand même détecté une pointe de peur dans leurs voix chaque fois que je leur adressais la parole. C'était encore un facteur.
Au moins, ils ne me voyaient pas entièrement comme un gamin gâté et snob.
« J'apprécierais que vous me traitiez de la même façon que n'importe quel autre patient, Docteur. »
Le médecin hocha la tête précipitamment. « B-Bien sûr ! Je ferai de mon mieux ! »
Maintenant que j'avais la permission de me promener dans le village, je réfléchissais à savoir si je devais aller prendre l'air dehors ou non. J'entendis alors des pas légers s'approcher de la porte.
La porte s'ouvrit, révélant une femme blonde et un garçon aux cheveux bruns.
« Feyt ! » cria Ricent depuis le seuil. Il se précipita jusqu'à mon chevet avec un large sourire.
Je fus soulagé de voir son visage. Je ne l'avais pas vu depuis un moment. J'étais occupé aux travaux des champs, et lui aidait sa mère au bar.
Je lui fus reconnaissant de venir me voir, il a dû être malade d'inquiétude pour moi… du moins le croyais-je.
« Alors ! Comment c'était ?! Se battre contre des bandits, je veux dire ! »
« Quel genre de question est-ce que c'est ?! »
« Comment s'est passée la fuite ?! Tu as fait du parkour dans les arbres pendant qu'ils te poursuivaient ?! »
« Je ne suis pas un ninja ! Et ce n'était pas si palpitant ! »
Qu'est-ce qui lui prend ? On dirait qu'il place l'amusement avant la sécurité.
Ignorant sa salve incessante de questions, je portai mon regard sur l'autre visiteuse, plantée sur le seuil avec une expression grave.
« Maman ? » l'appelai-je.
Je m'attendais à ce qu'elle fonce me serrer dans ses bras tout de suite, mais elle restait là, comme incertaine de ce qu'elle devait faire.
Finalement, elle releva la tête et s'avança jusqu'à mon chevet, se tenant derrière Ricent. Les yeux embués, elle parla d'une voix nasillarde. « Je suis désolée, Feyt ! »
Elle me tomba dans les bras par surprise, les larmes ruisselant sur son visage.
« D-Désolée ?! Pour quoi ?! » demandai-je, confus.
« Je — renifle — c'est moi qui t'ai envoyée au marché ! Je — renifle — je t'ai fait kidnapper !! Je suis désoléeéééééé !!!~~ »
Ses larmes et sa morve allaient partout alors qu'elle tremblait de tout son corps en me serrant. Et par-dessus tout, une odeur indéniable d'alcool émanait d'elle.
« Et — renifle — et !! Je ne suis pas venue te voir hier parce que — renifle — parce que j'avais peur que tu sois en colère !!~ »
Je m'efforçai de détacher Maman pour la calmer. « M-Maman ! Calme-toi ! Ce n'est pas de ta faute, vraiment ! Je ne suis pas en colère !! »
Maman continua ses sanglots éméchés en s'accrochant à moi. « M-Mais j'avais trooooop peur !! » gémit-elle, le visage enfoui dans mon épaule. « Q-Qu'est-ce qui serait arrivé si quelque chose t'était arrivé ?! Et — renifle — et c'était de ma faute !! Je suis une mère terrible !! »
« M-Maman, vraiment ! » grognai-je, lançant un regard suppliant à Ricent, espérant qu'il intervienne et me sauve.
Au lieu de cela, Ricent resta planté là, l'air curieux. « C'est pour ça que Maman est restée éveillée tard hier soir… »
Mon instinct me dit que tante Diane avait veillé sur Maman toute la nuit. Je devrais probablement aller au bar et m'excuser en son nom dès que je sortirais de la clinique.
Finalement, après bien des efforts, je parvins à me dégager assez pour attraper un mouchoir sur la table de chevet, le tendant à Maman dans l'espoir qu'elle épongerait au moins le déluge de larmes et… d'autres choses. « Tiens ! S'il te plaît, respire un grand coup, d'accord ? »
Elle prit le mouchoir et se moucha bruyamment. « Tu n'es pas — renifle — fâchée contre moi ? »
« Non, bien sûr pas. Je vais bien, je suis à la maison, et je ne t'en veux pas du tout. » Je lui tapotai doucement la tête, essayant de paraître le plus rassurant possible.
Attendez non, j'ai l'impression que nos rôles de parent et d'enfant sont inversés d'une façon ou d'une autre…
« E-En tout cas ! Je suis en sécurité ! Tu n'as rien fait de mal contre moi, Maman. Alors oublions ça, d'accord ? »
Maman se détacha légèrement, ses yeux larmoyants écarquillés. « Tu… tu me pardonnes ? Mon bébé grandit si vite !! » Et avant que je m'en rende compte, elle me serra à nouveau dans ses bras. Sans sanglots cette fois, heureusement.
Super, combien de temps ça va durer maintenant ?
Malgré l'inconfort d'être étreint pendant de longues périodes, je me sentais calme et apaisé. J'avais vraiment l'impression d'être enfin en sécurité.
Ricent, pendant ce temps, se pencha près de moi et chuchota : « Alors, alors… tu peux m'apprendre à tabasser des bandits ? »
Je lui lançai un regard noir. « Mec, tu sais pas lire l'ambiance ? »
Ricent haussa les sourcils. « Y'a quoi à lire ? Je ne vois aucun livre. »
Je le regardai, stupéfait, mais j'eus le pressentiment que gronder ce caillou dense serait inutile, alors je décidai de l'ignorer pour l'instant pendant que j'essayais de calmer Maman.
Dans une cabane en bois abandonnée, nichée dans la forêt à la frontière de Setus et d'Ortensia, Kiren était assis sur une chaise en bois tandis qu'une femme à capuche était agenouillée devant lui.
« Alors, as-tu infiltré les archives ? »
La femme à capuche acquiesça en silence. Elle sortit un petit parchemin de sa poche, le tendant à Kiren des deux mains.
« Un Parchemin de Talents appartenant à la personne nommée Carine Sareid, comme vous l'avez demandé, monsieur. »
« Ah, je ne m'attendais pas à ce que tu l'obtiennes en un seul jour ! Bien joué ! »
Il admettit qu'il avait sous-estimé les espions que le QG lui avait envoyés. Le fait qu'ils aient réussi à s'infiltrer dans les Archives Royales et à voler ce qu'il voulait en une seule journée l'étonna.
Ces espions étaient-ils si doués ? Ou Setus était-elle trop laxiste sur sa sécurité ? Peu importe, il avait ce qu'il voulait, le reste n'avait pas d'importance.
Kiren arracha le parchemin des mains de l'espion et le déroula sans cérémonie, les yeux dilatés tandis qu'il examinait le document devant lui.
Puis, un fait terrifiant le fit trembler sur sa chaise.
« Q-Quoi ?! Elle n'a que deux symboles ?! » hurla-t-il de surprise.
Seulement deux Symboles de Talents… Au mieux, cela signifierait qu'elle a deux Talents, mais le scénario le plus probable était que Carine n'en ait qu'un seul. Un Joe moyen en aurait trois à quatre à la naissance, ce qui voulait dire…
« Elle est inutile ?! » hurla Kiren de toutes ses forces.
Kiren, déjà chauve, commença à s'arracher encore plus les cheveux en se grattant la tête frénétiquement.
« Q-Qu-Qu'est-ce que je fais ?! J'ai déjà contacté les QG pour ces espions… ils les ont même envoyés en trois heures… S-Si je leur disais que la cible était un raté… »
Il ne pouvait pas imaginer ce qui lui arriverait s'il ne ramenait aucun résultat. Cette opération entière, qui n'avait même pas encore commencé, était le début de sa lente et douloureuse mort, son instinct en était sûr.
Mais alors, il réalisa. Son instinct n'avait jamais tort auparavant. Il était sûr que cette fille, Carine, possédait un Talent Unique. La capturer signifierait une promotion instantanée.
Il commença à mijoter un plan. Pour convaincre le QG — et surtout Sir Sergio — de son plan, il pouvait fabriquer ce Parchemin de Talents.
Après tout, un Parchemin de Talents, une fois activé, n'était plus qu'un parchemin normal avec des symboles aléatoires griffonnés dessus. En fabriquer un faux ne devrait pas être difficile, non ?
Pourquoi personne n'y avait-il pensé avant ? Il se prenait pour un génie, bombant le torse.
Les trois espions qui entouraient Kiren, ils ne le dénonceraient pas, pensait-il. Leurs ordres — donnés par le QG — étaient seulement d'obéir à ses ordres, rien de plus, rien de moins.
Ainsi, Kiren confia aux espions la tâche de créer un Parchemin de Talents crédible, contenant un faux Symbole Unique. Après cela, il s'agirait de convaincre Sir Sergio d'aider à capturer Carine Sareid.
Le QG pourrait être furieux s'il découvrait la fabrication, mais Kiren était sûr qu'ils comprendraient que son intention visait le bien de l'organisation. Alors, ils le loueraient pour sa créativité et son indépendance !
Un petit sourire apparut sur son visage.
« Je deviendrai un membre de la Main Droite, c'est sûr ! »