Je me réveillai sous l'effet d'une douleur cuisante qui traversait mes deux corps.
«« Aïe ! Aïe ! Aïe ! »» Mes deux corps poussèrent un cri alors que je peinais à me redresser tous les deux.
Finalement, je parvins à m'asseoir sur les lits blancs et moelleux. Je remarquai plusieurs bandages sur mes corps ; il n'en manquait pas beaucoup pour que j'aie le costume d'Halloween parfait.
La pièce où nous nous trouvions comportait plusieurs lits ainsi que des étagères en bois remplies à ras bord de ce qui semblait être divers liquides et outils que je n'aurais pas voulu près de moi.
Au vu du fait que mes instincts me hurlaient de ne toucher à aucun de ceux-ci, je compris lentement que nous étions dans une clinique.
Tentant d'étouffer la sensation de brûlure qui parcourait mes deux corps, j'essayai de me remémorer comment j'avais atterri là.
C'est vrai, je m'étais évanoui d'épuisement au moment où l'on m'avait secouru.
J'avais dû dépenser quasi toute mon énergie à combattre ce chef de bandits. Logique, un seul faux pas et j'aurais perdu mes deux têtes sous sa hallebarde. Mes deux corps avaient probablement été saturés d'adrénaline toute la nuit.
Le bon côté, c'était que j'avais survécu et que j'étais revenu.
Le mauvais ? Maintenant, je ne peux plus bouger le bras sans grimacer. J'ai un peu regretté de m'être redressé, je n'arrivais même pas à me rallonger de peur que cela ne provoque aussi de la douleur.
La pièce était vide hormis nous deux, nos lits placés côte à côte du côté le plus éloigné.
Nous portions tous les deux des vêtements blancs doux au toucher, avec une simple chemise en dessous sur chacun de mes deux corps.
Je trouvai cela bizarre, je ne m'attendais pas à ce que la clinique de mon village dispose de ce genre de vêtements pour les patients. Cela semblait neuf en plus.
Alors que je me demandais où diable ils avaient déniché ces habits, une porte grinça pour laisser entrer une femme portant un plateau en bois.
« Ah ? ! » Elle écarquilla les yeux, surprise de nous voir. « Excusez-moi ! ! » Elle recula vivement, la tête basse.
J'entendis ses pas tandis qu'elle dévalait l'escalier vers une pièce juste au-dessus de nous. Elle claqua la porte et hurla.
« Quo– ? ! Vraiment ? ! » Une voix rauque répondit, surprise par l'intrusion soudaine. « V-Vous avez salué la jeune fille correctement, n'est-ce pas ? ! »
« Q-Quoi ? Je devais ? Je me suis enfuie dès que j'ai vu qu'elle était réveillée ! »
« Il le faut ! Vous savez à quel point ces gens peuvent être hautains ! »
« C-Comment veux-tu que je le sache ? ! C'est la première fois que je rencontre quelqu'un comme ça ! »
Au vu de leur panique, je compris qu'ils parlaient de Carine. Je comprenais leur inquiétude de ne pas m'offenser, c'était ainsi que fonctionnaient les classes sociales dans ce monde, mais bon, je ne suis pas si hautaine… Si ?
La conversation à l'étage continua.
« Tch, il va falloir faire vite ! J'irai la voir ! Toi, prépare le petit-déjeuner ! »
« O-Oui ! De la soupe, ça ira ? »
« Bien sûr que non ! Va demander à la taverne d'à côté de préparer quelque chose ! »
« Compris ! J'y vais ! »
Hé, pas la peine d'aller si loin… La soupe me va très bien…
Pas comme si je pouvais leur communiquer depuis ici, ceci dit…
Un homme grand et maigre entra dans la pièce, ses mouvements raides comme un piquet. Un sourire forcé étirait son visage, et j'aurais presque pu l'entendre grincer sous la tension.
« Salutations, Dame Sareid. » Il s'inclina à angle droit. « Je m'appelle le Docteur Crossborne, et c'est mon plus grand honneur de m'occuper de vous aujourd'hui. »
Je fis un petit signe de tête en guise de réponse. « Salutations. »
Ce hochement me fit grimacer un peu de douleur. Vraiment, je ne devrais pas bouger.
« Dame Sareid ? ! Ça va ? ! » Il hurla tout à coup.
Il passa prestement devant Feyt, l'ignorant complètement, et se dirigea droit vers Carine.
Hé, n'ignore pas l'autre moi, bon sang.
« Vous êtes blessée ? ! Où ? ! Comment puis-je aider ? ! » Il déversa une salve de questions.
« J-Je vais bien, il faut juste que… je m'allonge… »
J'essayai de laisser mes deux corps retomber doucement sur les lits, mais la douleur m'en empêcha.
«« Aïe ! »» Mes deux corps poussèrent un cri.
« Faites attention, Dame Sareid ! Vous ne devriez pas trop bouger ! » dit le docteur avec inquiétude dans la voix.
J'appréciais son souci, mais… Il ne se concentrait que sur Carine, non ?
Plissant les yeux avec suspicion, je décidai de le tester en essayant lentement de laisser Feyt retomber sur le lit, pour finir par pousser un cri de douleur.
« Puis-je vous apporter une boisson, Dame Sareid ? Du thé chaud, peut-être ? » Il me demanda avec nonchalance, comme si de rien n'était derrière lui.
Yep, il ignore totalement Feyt.
Tandis que je jugeais le docteur, j'entendis des pas approcher de la porte. Elle grinça pour révéler la femme d'avant, portant un plateau en bois rempli à ras bord de divers plats.
« E-Excusez mon retard ! »
« A-ah ! Juste à temps ! » Le docteur joignit les mains. « Dame Sareid, nous vous avons apporté votre petit-déjeuner ! Mangez, reprenez des forces pour que vous puissiez guérir correctement. »
La femme se précipita vers Carine, posa une petite table en bois et présenta la nourriture qu'elle avait commandée à la taverne d'à côté.
C'était un simple steak, mais la présentation en faisait le plat le plus cher du village. Il était accompagné d'une assiette de pain, de viande séchée et d'un verre d'eau tiède.
Est-ce vraiment ce qu'on sert à quelqu'un de malade ?
Malgré les préoccupations sanitaires, j'en avais presque la bave aux lèvres. Je ne savais pas si c'était à cause de la faim, de mon manque d'énergie, ou des deux.
La femme se tourna et sortit une table pour Feyt aussi.
Oh ! Vous ne m'avez pas oublié ! Merci—
Elle posa un bol de soupe chaude et quitta la pièce en catastrophe.
…Qu'est-ce que j'attendais d'autre ?
« Bon appétit, Dame Sareid ! Nous attendrons dehors ! » Il fit une profonde révérence avant de sortir à la hâte.
Je restai livré à moi-même.
Ce type, il en faisait trop pour me plaire, et ça m'agaçait au lieu de me flatter.
Bon, au moins j'avais à manger.
Ça mit un bon moment, mais je réussis à manger la moitié du steak et un petit morceau de viande séchée. Mais j'arrêtai de manger en tant que Carine pour deux raisons : d'une, j'étais déjà bien rassasié. De deux, ma mâchoire me faisait mal à chaque mastication.
Mâcher la viande séchée était une torture.
En revanche, je nettoyai mon bol de soupe en tant que Feyt assez facilement.
« …Ils auraient dû s'en tenir à la soupe… »
Je regardai mes plats inachevés. Devais-je les jeter ? Ça ferait du gâchis. Peut-être que je devrais me forcer ? Ce sera dur…
Je me regardai l'un l'autre. Peut-être que je pourrais juste partager ?
La soupe de Feyt n'était pas si consistante, après tout.
Alors que je ruminais cela, quelque chose me frappa. J'étais face à moi-même.
C'était la première fois que je pouvais apprécier ma propre compagnie, puisque la première occasion que j'en avais eue, nous avions été enlevés.
En regardant mes propres visages, je ne pus m'empêcher de trouver que mes deux moi avaient l'air… fascinants.
Je n'avais certainement pas ressenti ça en me regardant dans le miroir, alors pourquoi le ressentais-je alors ?
Je ne pouvais plus détacher mon regard une fois fixé, un étrange sentiment de connexion gonflait entre mes deux moi.
Je veux dire, Carine et Feyt étaient tous les deux moi, bien sûr que je ressentirais une sorte de connexion. Mais c'était bien plus… saisissant que je ne l'aurais cru.
C'était comme si me rencontrer moi-même était mon destin.
Réaliser à quel point cette pensée était niaise fut ce qui me sortit de ma transe. Je secouai la tête frénétiquement, tentant de chasser la confusion brumeuse dans mon crâne.
Qu'est-ce que ce sentiment ? ?
Je théorisis un peu. Ces corps semblent réagir fortement l'un à l'autre. Je ne comprenais pas le pourquoi, tout ce que je savais, c'est que je ne pouvais pas chasser cet étrange sentiment de chaleur chaque fois que je me regardais à travers les yeux de mon autre moi.
Puis, je me souvins de quelque chose, quelque chose que je croyais avoir laissé derrière moi, ma vie d'avant.
Luke et Kloe, les deux personnes que j'avais sauvées.
J'avais d'abord théorisé que la raison pour laquelle j'avais deux corps était parce que j'avais sauvé ces deux-là de la mort, et que j'avais de quelque manière volé leur place dans ce monde.
Je me rappelai leur conversation sur le balcon, juste avant que tout ne dégringole et que je doive me sacrifier.
Luke avait dit que la rencontrer, c'était comme le destin, le coup de foudre si vous voulez. Kloe avait alors confirmé qu'elle ressentait la même chose.
J'assemblai les pièces en partant du principe que ma théorie était juste.
Carine et Feyt étaient censés être leurs corps.
Ils étaient des « amants prédestinés ».
Ils avaient eu un « coup de foudre »…
Je regardai entre mes deux moi, l'horrible réalisation frappant de plein fouet.
Carine et Feyt… Kloe et Luke…
Je secouai la tête avec horreur, je refusais d'y croire.
Carine et Feyt étaient faits pour être ensemble ? C'est du n'importe quoi !
Ils étaient tous les deux moi, après tout !
Je devrais aller dormir… Je crois que je deviens fou…