J'avais les yeux bandés et la bouche bâillonnée, mais à travers ceux de Carine, je distinguais encore ce qui se passait. La vision de Feyt, en revanche, était plongée dans le noir le plus total.
Les chevaux s'immobilisèrent enfin et je sentis les bandits nous hisser comme du fret. J'aurais dû être habituée à être malmenée à cause de ma sœur, mais je compris vite qu'elle était bien plus délicate, quelle que soit la façon dont elle me tenait.
Ces types nous emmenaient au fin fond de la forêt, loin du village. Quand nous atteignîmes la lisière des arbres, le soleil était à peu près couché. La forêt paraissait sombre et flippante, et je me demandais quel genre de cauchemar nous attendait.
Je me tortillais, me débattait, mais les cordes étaient si serrées qu'elles me coupaient la peau. Plus je luttais, plus c'était vain.
Je comprends qu'ils en aient après Carine, j'étais la fille d'une famille puissante, je représentais une rançon de choix. Mais Feyt ? Qu'avaient-ils prévu pour cette version de moi ?
Ou bien était-ce quelque chose de pire ?
Non, attendez, s'ils comptaient rançonner Carine, ma famille pourrait payer. Alors, je les convaincrais de sauver Feyt en même temps !
Attendez, Père et Mère n'envisageraient même pas cette idée. Pour eux, Feyt n'était qu'un parfait inconnu venu du fin fond de la campagne. Devais-je leur révéler ma condition à deux corps ?
Rien n'était certain, je ne savais pas quel plan fonctionnerait ou non. Le mieux que je pouvais faire, c'était tenter de m'échapper.
J'ai essayé de crier, espérant que quelqu'un m'entende, mais il n'en sortit que des grognements étouffés.
J'entendis l'un des bandits hurler : « Hé ! Fermez-la ! On veut pas abîmer la marchandise, alors restez tranquilles et taisez-vous !! »
Marchandise ? Super. Ils nous traitaient vraiment comme du fret !
Ma panique monta d'un cran et je redoublai d'efforts pour me libérer, mais ça ne servit à rien. Les cordes ne bougeaient pas d'un millimètre.
Alors que nous avancions plus profond dans la forêt, les bruits autour de nous changèrent — craquement de feuilles, cris d'animaux au loin, sifflement du vent.
Puis j'entendis l'un des bandits parler à voix basse. « Tu crois que le patron sera content du butin d'aujourd'hui ? » demanda-t-il.
« Bien sûr qu'il le sera ! Non seulement on a la cible de la commande, mais on en a une autre en bonus ! » répondit l'autre.
Cible de la commande ? Bonus ? Ils parlaient comme si c'était une affaire comme une autre !
Soudain, les bandits s'arrêtèrent. À travers mon bandeau, je distinguai l'entrée sombre d'une petite grotte.
Ils nous jetèrent au sol sans ménagement et sortirent à l'extérieur, je les entendis marmonner pour savoir s'ils avaient été suivis. Je tournai la tête pour regarder à l'intérieur de la grotte. Elle était peu profonde et, à ce que je pouvais en juger, plutôt vide — rien que de la roche froide et humide tout autour.
Bientôt, les deux bandits revinrent.
J'entendis le bruit de l'un d'eux racler le mur, suivi d'un léger grincement. Il ne fallut pas longtemps avant que je ne remarque une porte en bois cachée qui se dévoilait lentement derrière une section de paroi habilement déguisée. Mes yeux s'écarquillèrent de stupeur. Comment avaient-ils réussi à planquer une porte comme ça ?
Les bandits parlèrent à voix basse. « Ouvre la porte. Faut qu'on vérifie que tout est prêt avant que le patron arrive. »
La porta grinça, révélant un escalier de pierre grossier qui descendait plus profond dans la grotte.
« Allez, rentrons-les », dit l'autre bandit. Tous deux nous attrapèrent à nouveau, cette fois pour nous trainer dans les escaliers.
La descente parut durer une éternité. Chaque pas résonnait, et je sentis la température chuter au fur et à mesure que nous allions plus loin. La porte du haut se referma avec un lourd coup sourd, nous plongeant dans une obscurité quasi totale.
Au bout d'un instant, j'entendis le froissement d'un tissu et le crépitement d'une lanterne qu'on allumait. La lumière était faible mais suffisante pour distinguer notre environnement. Nous étions dans une grande pièce meublée de tables en bois, d'étagères, d'un tapis, et de torches qui vacillaient le long des murs.
C'était étonnamment bien meublé pour une grotte. Ils devaient y vivre depuis un bon moment.
Les bandits s'enfoncèrent plus loin avec nous toujours sur leurs épaules. Puis, on nous balança dans une petite pièce humide, dont le seul meuble était une bougie non allumée. On aurait dit une cellule de prison sans les barreaux de fer.
« Enlevons le bâillon de la fille, on veut pas de bleus sur elle », dit l'un des bandits.
Pourquoi ils isolent Carine ? Parce que je viens d'une famille riche ? Alors ils veulent vraiment me rançonner, c'est ça ?
Je sentis le bâillon se desserrer autour de ma bouche avant de tomber complètement, me permettant d'aspirer une grande bouffée d'air humide. Le bandeau suivit peu après.
Je saisis immédiatement l'occasion pour leur poser une question. « Q-Qu'est-ce que vous comptez me faire ?! »
L'un des bandits me répondit avec dédain : « Je t'ai dit de la fermer, non ? Et n'aie pas d'idées, personne peut t'entendre ici, alors fatigue-toi pas à hurler toute la nuit. »
Ma frustration monta. « Alors au moins dites-le ! Quels sont vos plans ?! Vous voulez me vendre ? Me rançonner ? Ou bien vous– »
« Il a dit de la fermer, non ?! » L'autre bandit hurla. Il leva le pied, la semelle de sa botte droite pointée droit sur mon visage.
Mais avant qu'il ne puisse me frapper, l'autre bandit l'arrêta.
« Hé ! Le patron nous a dit de la garder intacte, non ?! Le client pétra un câble s'il trouve le moindre bleu sur elle ! »
Le bandit au pied levé resta immobile quelques instants, le visage crispé de colère. Puis il baissa lentement son pied.
Je poussai un soupir de soulagement.
Mais avant même que j'aie pu évacuer toute la tension de mon corps, le bandit se rua vers Feyt avec un sourire vicieux plaqué sur la figure et leva le pied.
Grâce à ma [Vue Améliorée], le coup de pied était lisible comme un livre ouvert. Mais, ligotée en Feyt, je ne pouvais pas l'esquiver correctement. Je fus forcée de me regarder me faire frapper cruellement dans le ventre. Chaque détail du choc me parvint droit dans l'œil, et dans mes sens.
Mon corps fut projeté en arrière par la violence du coup. Tout mon être gémit de douleur, mais à cause du bâillon, mon cri resta étouffé. Pendant ce temps, je m'affaissais de douleur en Carine, les mains sur le ventre.
La douleur–!! Elle est partagée–?!
Non, elle n'était pas partagée. Disons plutôt qu'elle était si intense que je la ressentais même dans mon autre corps.
« Haha ! Le patron s'en fout de celui-là, hein ? » ricana le bandit. « Écoute bien, gamine, si tu tiens pas sage… » Il pointa Feyt du doigt. « C'est lui qui morflera, t'as compris ?! »
Consumée par la douleur intense, je ne pus faire qu'un minuscule hochement de tête.
« T'aurais dû apprendre à nous écouter dès le début, gamin. Maintenant, reste tranquille, et même pas en rêve d'essayer de t'échapper. Y a qu'une seule porte pour entrer et sortir d'ici. »
« Et encore un truc », dit le bandit qui m'avait frappé. « On te rançonne pas. Quelqu'un veut t'acheter spécialement, alors fais pas le rêve de revoir tes parents, hahaha !! »
Si je n'étais pas rançonnée, je ne pourrais pas parler à Père et Mère pour sauver Feyt, sans parler d'être sauvée par eux. En d'autres termes…
Les bandits rigolèrent ensemble en commençant à sortir de la pièce, nous laissant seuls. J'entendis le murmure de leurs voix s'éloigner dans le couloir.
Je profitai de ce moment pour récupérer de la douleur. Mon corps n'était pas frêle, attention, mais ce coup de pied a failli m'arracher l'âme. Après une série de grandes inspirations, je me calmai et la douleur s'atténua légèrement.
Sans espoir d'être sauvée par une rançon, il ne restait qu'une option : la fuite.
Je dressai l'oreille pour écouter ce que fichaient ces deux bandits.
« C'est qui qui fait la popote ce soir ? »
« Le patron, j'imagine. Il a dit qu'il voulait cuisiner de la viande. »
« Attendez, on cuisine ici ? Dans la grotte ? »
Les bandits causaient de trucs sans importance, ce qui voulait dire qu'ils étaient distraits. C'était ma chance. Il fallait que j'agisse vite.
Avec la [Vue Améliorée] de Carine, je vérifiai s'il y avait des bouts de corde lâches ou des issues potentielles. Avec l'[Ouïe Améliorée] de Feyt, j'essayai de capter des détails sur la disposition de la base souterraine ou la position d'éventuels gardes. Plus j'en saurais, meilleures seraient mes chances de trouver une issue à ce cauchemar.
Malgré l'obscurité de la pièce, je voyais clair comme Carine. Les murs semblaient roc solide, vu qu'ils l'étaient littéralement. Mais les cordes étaient un peu lâches par endroits. Je pourrais probablement les défaire avec les dents.
Quant à la disposition de la base, je n'entendais aucune respiration hormis la nôtre et celle des deux bandits près de l'entrée. La seule source de vent que je percevais venait aussi de l'entrée, ils n'avaient pas menti en disant qu'il n'y avait qu'une seule sortie.
Avec ces infos, il n'y avait qu'un plan. Les affronter de front.
Nous deux n'avions que quinze ans. Physiquement, on était largement inférieurs à ces deux bandits. Un seul coup de pied sérieux de l'un d'eux pourrait nous assommer sur le coup.
En plus, ils avaient des dagues et des fléchettes. Nous, on était à mains nues !
Non, soyons pas pessimistes. C'est le seul plan que j'ai, faut le faire marcher coûte que coûte.
Je passai quelques instants à réfléchir à quelques idées. Puis, ça me frappa.
Quand ils nous ont amenés dans cette pièce, j'avais pu voir un couloir qui s'enfonçait plus loin, à travers le bandeau. Si c'était leur base, ils devaient bien avoir quelque chose d'utile. Une arme serait la priorité absolue.
Ouais, ça pouvait marcher.
Je pris de grandes inspirations et je me raidis, mes deux corps.
C'était la vie ou la mort. Pas le droit à l'erreur.