C'est donc ça, l'origine de mes impressions de déjà-vu : c'est le village de Feyt !!
J'étais tellement concentré sur la manière de survivre dans mes nouvelles vies que je n'avais même pas envisagé de me rencontrer moi-même, et maintenant que c'était fait, qu'allais-je devenir ?!
Comment est-ce que ça avait pu arriver ?! Hasard ? Destin ? Chance ? Fatalité ?
Quelle qu'en soit la raison, la vérité s'étalait sous mes deux paires d'yeux.
Devant moi se tenait une jeune fille élégante, au maintien mature, un visage d'une froideur et d'une sévérité absolues.
En même temps, devant moi se tenait un garçon au visage doux qui portait une détermination farouche.
Et tous les deux étaient moi.
Mes regards se croisèrent et je ne pus les détourner. Je n'arrivais toujours pas à croire que j'étais en face de moi-même.
Je tendis la main, essayant de toucher ma propre joue pour vérifier une fois de plus.
Je pouvais me sentir touché par moi-même, c'était une sensation bizarrement apaisante et je ne pouvais m'arrêter de tripoter mes propres joues.
Intéressant, alors c'est... moi...
« Carine ? » Père surgit de la foule.
«« O-Oui ?! »» Mes deux corps répondirent en panique, cachant mes mains derrière mon dos.
« Désolé, on m'a happé vers l'un des étals et... » Père haussa les sourcils et regarda Feyt. « Et toi, tu es qui ? »
Oh non, qu'est-ce que je fais ?!
Dois-je expliquer à Père que Feyt, c'est moi ? Non, on me prendrait pour un dingue !
« C-c'est rien, Père, » dis-je en tant que Carine. « Je l'ai juste bousculé, c'est tout. »
« Hum, c'est ça ? » Père se caressa le menton. « Vous deux avez l'air bouleversés, il s'est passé quelque chose pendant que j'étais parti ? »
Je ne trouvais aucune bonne excuse. C'était la première fois que je me rencontrais moi-même, et de façon si brutale en plus...
Alors que je fouillais mon cerveau à la recherche d'un prétexte quelconque, les oreilles de Feyt captèrent quelque chose.
J'entendis deux voix bien distinctes, l'une rauque, l'autre nasillarde et aigüe. Ce furent les seules qui ne marchandaient pas ou ne vantaient pas leur marchandise, et elles attirèrent mon attention quand j'entendis une certaine phrase.
« Carine Sareid... C'est la gamine ? Elle a la tête de l'emploi, alright », j'entendis l'homme en se grattant la tête.
« Dacc', du coup... on a qu'à la choper et la ramener à la base ? »
« Ouais, tout est prêt ? »
« Les chevaux sont prêts, on l'attrape quand ce sera le moment. »
Attends, attends, attends, QUOI ?!
Ces deux types discutaient d'un plan d'enlèvement en plein jour ?! En tant que Feyt, je tournai la tête pour chercher d'où venaient ces voix, mais en vain. Je savais seulement qu'elles étaient assez loin derrière moi.
Non, attends, j'avais les yeux de Carine ! Je me retournai vivement en tant que Carine et, effectivement, au loin, deux hommes aux allures suspectes nous observaient depuis les toits.
« Hé, elle nous regarde droit dans les yeux, non ? » chuchota l'un à l'autre.
« Merde– Elle a peut-être un Talent ou un truc du genre ! Bouge ! Fonce ! »
Les deux hommes sautèrent en bas et disparurent derrière les bâtiments.
« Carine ? Qu'est-ce qui ne va pas ? » Père se baissa à ma hauteur. « Tu as l'air inquiet. » Père tourna les yeux vers l'autre moi. « Toi aussi ? »
Je n'avais pas de temps à perdre, ils fonçaient déjà sur nous, j'entendais leurs pas approcher à toute vitesse.
« Père ! Il y a des ravisseurs qui nous en veulent ! »
« Des ravisseurs ? Carine, tu délires, pourquoi est-ce qu'ils... »
Juste au moment où Père allait finir sa phrase, il dégaina son épée et fit instantanément demi-tour, bloquant une attaque de sa lame.
Un homme mystérieux encapuchonné, tenant son épée en prise inversée, fut stoppé net par Père. Ses yeux se plissèrent de surprise face à la réaction si prompte de Père.
« Vous avez choisi la mauvaise cible, » dit calmement Père, retenant sans effort la lame de l'agresseur. « Une prise inversée ? Soit vous êtes un maître, soit vous êtes un abruti. Je parie sur la seconde option. »
« Q-Q-Qui êtes-vous ?! » dit l'homme mystérieux, les mains tremblantes alors que sa lame restait bloquée contre celle de Père.
La foule autour de nous poussa des cris et s'enfuit à la vue soudaine de deux hommes croisant le fer. Ils coururent dans tous les sens, renversant des étals et éparpillant toutes sortes de légumes et de fruits par terre.
Avec une aisance experte, Père repoussa l'homme mystérieux et lança son assaut, empli des techniques de l'épée de ma famille. L'homme mystérieux esquiva chaque coup de justesse, s'en tirant de justesse à chaque fois.
Père se retenait ? Il essayait probablement de le capturer vivant pour l'interroger.
Les mouvements de Père étaient un spectacle à voir. Chaque coup de sa lame était précis, allait toujours exactement où il le voulait. L'homme mystérieux était clairement surclassé, son style en prise inversée peu pratique ne servant à presque rien pour se défendre contre les techniques de Père.
« Reste en arrière, Carine ! Je m'en occupe ! »
L'homme mystérieux, maintenant désespéré, plongea la main dans sa cape et en sortit une petite lame cachée. Les yeux de Père se rétrécirent et il dévia aisément la nouvelle arme, la faisant voler hors de la main de l'homme.
« Tu crois que ça va marcher ? » ricana Père. « Tu es largement au-dessus de tes capacités. »
Mais juste au moment où Père allait porter le coup de grâce, une minuscule fléchette siffla dans l'air, je n'eus pas le temps de le prévenir, pourtant Père la para avec son épée sans même jeter un œil.
La fléchette s'écrasa au sol avec un petit bruit sourd.
« Inutile de jouer sale. » Père pointa son épée vers le toit de l'une des maisons. « Peu importe d'où vous attaquez, ma [Perception Spatiale] détecte tout facilement ! »
J'entendis un homme en haut cliqueter de la langue, frustré. « J'aurais pas cru que le père serait si coriace. Yo ! » il s'adressa à son collègue. « Fais ton truc ! »
« Argh, bon ! Je vais devoir gâcher une tonne de fléchettes pour ça. »
En entendant ça, je le prévenus immédiatement.
« Père ! Ils s'apprêtent à lancer des tas de fléchettes ! Fuyez !! »
« Hein ? » Les yeux de Père s'écarquillèrent en me fixant, plus précisément Feyt. « Tu viens de m'appeler Père, gamin ? »
Ah merde– Mauvaise bouche !!
Soudain, une salve de fléchettes jaillit vers Père depuis deux directions. L'épée de Père dansa dans les airs, déviant chaque projectile avec une précision incroyable.
Avec sa précision, son agilité et son Talent, il était pratiquement intouchable par ces fléchettes.
« Vous deux, restez en arrière ! On attendra l'arrivée des gardes de la porte !! »
Mes deux corps acquiescèrent.
Père continuait de parer sans effort toutes les fléchettes qu'on lui lançait, j'entendais les types sur les toits s'énerver.
« Hé ! On est à court de fléchettes ! »
« C'est pas ma faute, t'as dit que c'était un bon plan !! »
Mais comment Père allait-il riposter ? Il n'avait aucune option à distance et devait garder un œil constant sur nous.
Y avait-il quelque chose qu'on pouvait faire ?
Je cherchais des idées mais aucune ne tenait la route. Attendre les secours semblait la seule option pour nous.
Je me retournai pour voir comment allait Père. Il coupait encore sans effort chaque fléchette qui lui était lancée. Je craignais qu'il ne finisse par s'épuiser si ça continuait à ce rythme.
Mais alors, à travers les yeux de Carine, je vis que l'un des projectiles au milieu de la pluie constante de fléchettes n'en était pas une du tout, mais une fiole contenant une poudre jaune vif.
Voyant Père frapper les fléchettes du tranchant de son épée, je le prévenais vite, utilisant cette fois la voix de Carine.
« Père ! Il y a une fiole– !! »
Mais j'étais trop tard. Père frappa la fiole en croyant qu'il s'agissait d'une autre fléchette, et son contenu se répandit directement sur son visage.
Père toussa violemment et s'effondra à genoux alors que l'agent paralysant faisait effet.
« Père ! » hurlai-je en me précipitant vers lui.
Avant que je ne l'atteigne, une main puissante saisit les bras de mes deux corps, nous tirant en arrière. Un autre homme, vêtu de la même façon que le premier, était apparu de nulle part. Nous fûmes tous deux traînés vers la lisière du marché.
« Lâche-moi ! » criai-je en tant que Feyt, mais la poigne de l'homme était de fer.
La foule s'écarta tandis que deux chevaux galopaient à travers, renversant des étals et faisant se disperser les gens. Les hommes nous jetèrent sur les chevaux comme des bagages, nous bandèrent les yeux et nous bâillonnèrent, puis nous emmenèrent hors du village à toute vitesse.
« C-Carine– !! » J'entendis la voix rauque de Père s'éloigner, couverte par le galop des chevaux.
« Au sec– Mmmggh !! » J'essayai d'appeler à l'aide, mais on nous bâillonna avant que je ne puisse crier.
Merde ! C'est la fin pour moi ?!