Dans une tente privée fermée, non loin de la tribune des spectateurs, j'étais assis sur un matelas fin, torse nu. L'air frais n'était rien comparé à la douleur qui couvrait tout mon torse.
« Tenez bon, je vous en prie, » dit Clara, sa voix tremblant légèrement. Elle tendit la main au-dessus de mon épaule, une douce chaleur émanant de sa paume vers ma peau. « Je n'arrive pas à croire qu'un instructeur irait aussi loin pour un examen... »
« O-Ouais... tu m'étonnes. »
Je n'avais pas pleinement saisi l'étendue des dégâts qu'avait encaissés mon corps jusqu'à présent. On aurait dit qu'un paquet de lourdes charges que je portais inconsciemment venaient d'être soudainement soulevées par son soin.
La douleur aiguë à mon épaule — celle que j'avais utilisée comme bélier organique contre Cornellia — s'est atténuée, remplacée par un engourdissement familier, fait de fourmillements. C'était la même sensation que j'avais ressentie à l'infirmerie des Sareid juste après le combat contre « Sebastian ». Je me suis demandé une fois de plus si mon corps était bizarre, ou si j'étais vraiment juste anormalement compatible avec la magie de soin.
« Comment ça va maintenant ? Tu as encore mal quelque part ? »
J'ai secoué la tête et offert un sourire reconnaissant. « Non, merci pour le soin ! Ça a fait des merveilles. »
« Tant mieux... » Clara poussa un grand soupir de soulagement. « Maintenant, sérieusement, pourquoi t'es-tu rué pour te battre contre un instructeur, qui plus est l'instructrice Cornellia ? »
« B-Ben... j'ai entendu le sifflement de Carine, » dis-je en me grattant la nuque dans ce que j'espérais être une démonstration convaincante de culpabilité sincère. « Je ne pouvais pas juste rester là sans rien faire, tu comprends ? »
Elle me fixa avec un regard intensément sceptique. Ouais, ma décision d'abandonner Attila et les autres ne devait pas avoir l'air terrible de l'extérieur. Mais je n'avais pas le choix !
Arrête avec tes yeux jugements, s'il te plaît...
Elle poussa un autre soupir. Puis, elle porta son regard de façon préoccupante sur les deux drapeaux jaunes qui gisaient tranquillement près de mes vêtements. « Ces drapeaux de l'instructrice... C'est Carine qui te les a donnés, non ? »
« Ah, oui, » dis-je, clignant des yeux comme surpris qu'elle les remarque. J'opinai légèrement, maladroit. « Elle... a insisté pour dire qu'elle avait déjà plus que suffisamment de points. »
Pour être honnête, j'aurais pu allouer les quinze points exacts dont Feyt avait besoin pour passer, en gardant le reste pour renforcer les chances de Carine d'entrer en Honors. Mais je n'avais pas beaucoup de temps avant qu'on nous emmène de force dans des tentes séparées pour des examens d'urgence. J'ai failli devoir me frayer un chemin à travers Père, Leila, et les instructeurs bizarrement terrifiés rien que pour me donner ces deux drapeaux.
Clara était toujours assise à mes côtés, fixant les parois de toile blanche de la tente avec une intensité bizarre. Avant que les choses ne deviennent gênantes, je toussotai. Elle cligna des yeux, semblant revenir au présent.
« Tu ne devrais pas aller aider les autres ? » suggérai-je en regardant vers l'entrée de la tente fermée.
De l'extérieur, une vague de nouveaux arrivants déferla sur la tribune des spectateurs. C'étaient des candidats qui venaient de sortir de la forêt. Certains étaient hors d'haleine, certains célébraient... mais beaucoup formaient une chorale de misère.
« Ma tête... elle tourne... »
« Beurk, je vais vomir... »
« La tarte... la tarte remonte... »
Je... je vois que le « piège » de la pause déjeuner a enfin révélé sa vraie nature, perfide.
Je me tournai vers Clara avec ce que j'espérais être un sourire rassurant. « Vraiment, je vais bien maintenant. » Je roulai des épaules en guise de preuve. « Tu vois ? Ne me laisse pas t'empêcher de faire ton devoir. »
« O-Oui... » dit-elle, presque déçue. Elle se leva lentement, s'arrêtant à l'entrée de la tente pour jeter un coup d'œil en arrière. « S'il te plaît, ne t'épuise pas. Je te verrai plus tard. »
J'opinai fermement avant de me rallonger sur ma couchette.
Un instructeur avait déjà validé mes vingt points, donc pour la première fois de la journée, Feyt n'avait rien à faire d'autre que respirer.
Aussi, une pensée me vint.
Pourquoi est-ce qu'après chaque gros combat, je me retrouve à plat dos ?
J'espère vraiment que ça ne va pas devenir un thème récurrent.
Tandis que Feyt se reposait dans sa tente modeste, Carine était minutieusement remise en état pour redevenir présentable, plus noble, dans une autre tente, plus spacieuse.
La boue s'était infiltrée pas seulement dans mes vêtements, mais dans mes cheveux et ma peau aussi. Heureusement, ce genre de chose était attendu pour un examen pratique, peut-être pas à ce point, mais quand même... Leila était venue extra-préparée.
Savons, shampoings, une tenue de rechange complète, et même ma serviette préférée avaient été procurés par ses soins. Même Père avait été totalement surpris avant de partir.
« Tenez bon, dame Carine, » m'instruisit-elle doucement, utilisant une serviette séparée pour sécher délicatement mes cheveux. « Avez-vous mal quelque part, ma dame ? »
« Non. » Je secouai la tête très doucement, ne voulant pas chasser sa main délicate de mes cheveux. « Mon bras droit est un peu engourdi, mais la Sainte s'en est déjà occupée. »
« Je vois... » Sa voix s'éteignit tandis qu'elle continuait à nettoyer mes cheveux. « Si je puis me permettre, envisageriez-vous de porter un chapeau la prochaine fois que vous irez faire de la plongée dans la boue ? »
Je ricannai légèrement à la blague.
Même maintenant, elle savait taquiner. Mais je la connaissais trop bien. Au fond, de la façon dont elle me regardait à la façon dont elle me tenait, tout me disait qu'elle était profondément inquiète. Je me surpris à sourire légèrement à cette pensée.
Mes drapeaux étaient toujours avec Phil, dont je n'arrivais toujours pas à me rappeler le nom.
Il était resté pour les réclamer en mon nom. J'avais même utilisé les oreilles de Feyt pour écouter aux portes, confirmant qu'il attribuait légitimement chaque drapeau à Carine. La culpabilité d'avoir oublié son nom me rongeait, mais l'embarras de le demander maintenant me semblait... un peu trop.
Puis je réalisai que je pouvais juste me réintroduire en tant que Feyt plus tard et l'obtenir comme ça.
Ouais, je ferai ça bientôt.
Tandis que je me relaxais dans les soins de Leila, je laissai ma conscience dériver à travers les oreilles de Feyt, m'accordant sur la cacophonie à l'extérieur de la tente.
Un nouveau groupe de candidats trébucha dans la zone des spectateurs, haletant avec seulement une minute restante au chrono. Au milieu de leurs souffles irréguliers, une voix ressortit, claire et inquiète, et familière avec assurance.
« Tout le monde va bien ? » demanda-t-elle, son ton essoufflé. « Vite, où est-ce qu'on remet nos drapeaux ? »
« Juste ici, » répondit une voix plus âgée, autoritaire — probablement un instructeur. Après un moment de bruissements et de cliquetis de drapeaux qu'on compte, il annonça leurs points un par un.
Chacun d'eux avait obtenu au moins quinze points, avec Attila elle-même à dix-sept.
Je soulagai. Ils auraient dû avoir assez de drapeaux pour tout le monde une fois que j'aurais quitté le groupe, mais j'étais encore inquiet d'une embuscade qui pourrait saper les efforts de tout le monde. Heureusement, ça n'arriva pas.
Le groupe poussa un soupir de soulagement collectif. Mais la voix d'Attila n'en contenait aucun.
« On n'a pas réussi à retrouver Feyt après tout... J'espère qu'il va bien. »
Tu ne vas pas me dire qu'ils ont failli rater la deadline parce qu'ils me cherchaient ?
Je me sentis... terriblement mal de les avoir fait inquiéter, après qu'ils m'aient nommé chef et tout...
Il faut que je trouve un moyen de m'excuser.
Avant que je ne puisse m'attarder là-dessus, l'ouïe de Feyt accrocha une nouvelle fréquence — une conversation provenant d'une tente plus lointaine, vraisemblablement privée. La basse grave et stable de mon père était inconfondable, répondant à une voix que je ne reconnaissais pas.
De quoi est-ce qu'ils peuvent bien parler là-bas ?
« Duc Sareid, » dit un homme d'âge mûr à la voix rauque. Il s'inclina ensuite aussi profondément qu'il put tout en restant assis. « Je souhaiterais présenter nos plus sincères excuses pour l'inconduite de l'un des nôtres. »
Kyrat resta immobile, les mains toujours croisées. Il ne répondit pas tout de suite, connaissant parfaitement l'identité de l'homme face à lui. Ce n'était autre que Leister Harrenkeid, le vice-commandant des Chevaliers Royaux, et l'ancien général d'un groupe d'élite de Chevaliers Royaux.
« L'inconduite est un mot bien doux pour ce qui s'est passé, je dois l'admettre, » continua le vice-commandant. « Mais je vous assure que nous déterminerons une sanction disciplinaire appropriée pour Cornellia — et, si justifié, une compensation adéquate. »
« ...Cornellia, » marmonna Kyrat. Ce nom lui avait semblé affreusement familier au moment où elle était montée sur scène pour expliquer les règles. Mais après l'avoir vue pleinement à travers la vision de l'artefact, il en était enfin certain. « Son nom complet est Cornellia Vur Lissenkeid, oui ? »
Leister opina. « Oui, et comme vous l'avez probablement remarqué... c'est votre— »
« —Ancienne camarade de classe... et une grande amie qui plus est, avant que je ne parte pour le front au moins. » Il reporta son attention sur Leister. « Je la connaissais comme étant farouchement confiante et toujours partante pour un bon défi, c'est ce qui en faisait une bonne partenaire d'entraînement. Mais je me demande... qu'est-ce qui a pu la pousser à nous en vouloir au point de cibler spécifiquement ma fille ? »
Le vice-commandant bougea sur son siège. « Griefs personnels ou non, ce qu'elle a fait est indéfendable. Elle devra être suspendue au minimum— »
« Je comprends la gravité de ses actes, mais, si je puis me permettre... pourriez-vous surseoir à la suspension ? Je souhaite lui parler personnellement d'abord. »
Les yeux de Leister s'élargirent légèrement, puis se rétrécirent à nouveau en un regard calme. « Malheureusement, Votre Grâce, nous ne pouvons pas simplement effacer les conséquences après un tel affichage public d'inconduite. De plus, » continua-t-il, marquant une pause, comme s'il considérait si les mots suivants devaient même être dits. « Après l'incident sur votre domaine avec l'intrus... je suis sûr qu'elle devra être investiguée pour tout signe de manipulation mentale. »
Kyrat opina lentement. C'était une possibilité qu'on ne pouvait pas ignorer. Mais, si possible, il voulait le confirmer lui-même.
« Je ne vous demande pas de les annuler, mais de retarder l'annonce officielle un moment. Après ma conversation avec elle, nous pourrons discuter de sanctions disciplinaires supplémentaires. »
Le vice-commandant soutint son regard un long moment, puis donna un lent hochement de tête réticent. « Très bien. J'organiserai une rencontre selon votre emploi du temps. Mais vous comprenez, une forme de punition est inévitable. »
Alors que le vice-commandant prenait congé avec une courbette silencieuse, Kyrat resta seul dans la tente spacieuse et silencieuse.
L'inquiétude dans son cœur concernant Cornellia restait là. Pourtant, à côté, une autre émotion s'éveillait : une faible satisfaction.
Il avait une fois de plus eu raison de faire confiance à Feyt. Et pas seulement ça, il avait enfin vu ce que Reyna lui disait depuis ce jour-là.
Juste après que Carine soit tombée dans le trou, il était arrivé peu après pour la libérer. Il semblait même avoir abandonné tous ses points juste pour arriver à temps, comme s'il valorisait Carine autant que sa propre vie. Mais cette chevalerie n'était pas ce qui avait capté son attention.
C'était la façon dont ils avaient combattu Cornellia...
Kyrat se rappela clairement les visages des spectateurs, tant des parents des candidats que des instructeurs qui regardaient à contrecœur. Ils avaient tous des expressions identiques à la sienne. Une stupeur totale.
Il ferma les yeux pour se remémorer la scène, la scène du duo de lames que ces deux-là avaient exécuté.
Ils avaient pris les principes fondateurs du style Sareid et les avaient tissés en quelque chose d'entièrement nouveau, quelque chose qui aurait dû être impossible sans une vie entière de pratique partagée. Chaque mouvement était complémentaire, chaque ouverture créée par l'un était exploitée par l'autre avec un timing surnaturel.
Combien devaient-ils se faire confiance pour ça ?
Combien de temps s'étaient-ils entraînés pour avoir cette synergie ?
Comment avaient-ils même appris à se battre comme ça ?
Pas même lui ne pouvait recréer cette danse avec Reyna, et il ne pouvait même pas imaginer par où commencer à l'apprendre.
Alors c'est ça qui avait fasciné Reyna...
Il lui était clair que Feyt était destiné à devenir bien plus qu'un simple garde du corps pour Carine. Ce n'était plus une question de savoir si ça arriverait... c'était une question de quand. Il ne put s'empêcher d'esquisser un sourire à cette pensée.