J'étais assis à l'une des nombreuses tables libres de la bibliothèque. Face à moi, la Princesse d'Argent elle-même, Son Altesse Munith. Autour de nous, un groupe de Chevaliers Royaux était dispersé au premier étage, patrouillant chaque couloir et chaque fenêtre ; Leila, qui me versait du thé ; et une belle femme — ou un bel homme — qui versait le thé à la princesse.
J'ignorais même qu'il y avait une cuisine ici, dans la bibliothèque.
« Alors, qu'est-ce qui vous amène ici ? » demanda la princesse Munith.
« Je comptais lire quelques livres. »
Du moins, avant que vous n'arriviez.
Je portai une gorgée de thé à mes lèvres, espérant que mon expression était assez neutre pour masquer mon agacement.
« Vraiment ? Moi aussi~ ! Quelle coïncidence ! »
Qu'est-ce qu'on peut bien faire d'autre dans une bibliothèque, franchement ?
Je reposai la tasse sans le moindre cliquetis.
« Cela fait un moment qu'on ne s'est pas vues, hein ? » dit-elle en inclinant légèrement la tête. Puis, ses yeux s'écarquillèrent comme si elle réalisait quelque chose. « Ah, oui, j'aimerais... m'excuser. »
Je me demandais ce qu'elle avait à s'excuser.
Avant que je ne puisse le découvrir, elle joignit les mains et s'inclina pour s'excuser.
« Je suis désolée de ne pas être venue te voir plus tôt ! » dit-elle, d'une voix claire et contrite. Elle se redressa peu après, et sa voix devint timide. « Je sais que j'ai promis à ta mère de rendre visite à ton domaine un de ces jours, et j'avais bien l'intention de le faire, mais les choses ont été chaotiques au palais depuis cet incident. »
Elle posa ses paumes sur les côtés de sa tête, la secouant légèrement tandis que ses cheveux argentés ondulaient.
« Ce n'est pas grave, Votre Altesse, » dis-je. Je repris la tasse et la fis tourner un peu. « D'ailleurs, notre maison a aussi été un peu chaotique après notre propre incident. Je doute qu'un tel état ait été approprié pour une visite. »
« On a l'air d'avoir toutes les deux nos problèmes. » Elle rit. Puis, elle se pencha en avant, les paumes sur les joues, et demanda d'un ton pétillant : « Dis-moi, dis-moi... Comment se passent tes journées, dernièrement ? »
Je bus une gorgée avant de reposer la tasse. « Ça va. »
Cette réponse brève fit naître un silence entre nous. La princesse Munith cligna simplement des yeux un instant.
Écoutez, je sais que j'ai paru dédaigneuse et cruelle. Je savais aussi que me la mettre dans la poche était fondamental ici. Ce n'était pas que je la détestais ou quoi que ce soit. Mais mon temps libre était limité.
Le minuteur d'une heure avait commencé au moment où le déjeuner s'était terminé, et en comptant ma préparation et la marche de la maison à la bibliothèque, je n'avais plus que quarante minutes de pause.
Je ne vais PAS passer ces quarante minutes à bavarder.
En dehors de ça, j'avais ce sentiment persistant quand j'étais face à elle. Ce sourire qui n'atteignait que la surface de ses yeux, les petits gestes qu'elle faisait et qui semblaient tous répétés, et ainsi de suite.
C'étaient des choses subtiles, minuscules, que je pouvais juste attribuer à mon imagination... Mais ça ne m'empêchait pas de rester sur mes gardes avec elle.
Je finis mon thé sans faire trop de bruit et le reposai silencieusement sur sa soucoupe. Puis, je fis un signe de tête poli à la princesse.
« Si Votre Altesse veut bien m'excuser, j'aimerais profiter au maximum de mon temps libre restant et chercher quelques livres que je voulais lire. »
« Oh. Oh, oui, bien sûr ! » dit-elle vivement. « Désolée de t'avoir dérangée. J'étais juste trop excitée de croiser une connaissance~ »
Je me levai et fis une légère révérence. « Ce n'était pas un dérangement du tout. C'est un honneur de vous rencontrer, Votre Altesse. »
Je me détournai de la table et commençai à contourner le cercle de chevaliers à capes rouges.
Leila s'inclina légèrement vers la princesse avant de ranger le service à thé et de se diriger vers la cuisine.
J'atteignis l'escalier principal. Il était en marbre poli et soutenu par des colonnes du même matériau. Le tapis rouge portait des motifs dorés qui se répétaient depuis la base des marches jusqu'en haut.
Je montai sans me retourner, gagnant les étages supérieurs calmes de la Bibliothèque Royale.
« Alors c'est Carine Sareid... » marmonna Munith pour elle-même.
Elle porta une gorgée de son thé intact à ses lèvres, ses yeux ne quittant pas le dos de la jeune femme. Sa servante, celle qu'on appelait Leila, sortit de la cuisine et se hâta sur les pas de sa maîtresse avec des pas élégants mais silencieux.
Donc c'est elle qui intéresse Julient ?
Rene, son garde du corps de confiance, se pencha en avant, les yeux fermés.
« Encore du thé, Votre Altesse ? »
Munith acquiesça gaiement. « Bien sûr ! »
Une autre tasse fut remplie du thé chaud que Rene avait préparé. Iel s'assura aussi d'y mettre quelques sucre et de remuer avant de pousser la tasse vers la princesse.
« Merci comme toujours, Rene ! »
Munith reporta son regard vers l'escalier principal. Carine Sareid et sa servante avaient disparu de sa vue, errant probablement déjà parmi les étagères supérieures. Elle envisagea brièvement de les suivre — ne serait-ce que pour satisfaire sa curiosité — mais jugea que ce n'était pas sage. Une princesse qui filerait quelqu'un dans une bibliothèque n'arrangerait pas son image.
À la place, elle se tourna vers la table et rouvrit le livre qu'elle avait refermé précédemment. C'était une banale histoire d'amour pondue par un jeune écrivain d'une famille noble. Elle en feuilleta les pages, fredonnant tout du long, mais son esprit n'était pas dans l'histoire.
Depuis qu'elle avait appris qu'une nouvelle invitée figurait sur la liste exclusive de la fête d'anniversaire du Premier Prince, elle s'était donné pour mission de se renseigner sur Carine Sareid.
Unique héritière de la Maison Sareid. Un duché, oui, mais rarement convié aux fonctions royales. Des rumeurs persistaient encore sur leur histoire trouble : une quasi-guerre civile déclenchée par un bain de sang entre parents, le serment infâme de ne plus jamais avoir qu'un seul enfant, et une réputation d'ambition sans scrupules transmise de génération en génération.
Et pourtant, ces dernières années, la Maison Sareid s'était taillé un tout autre genre d'influence.
Leur style d'épée signature commençait à se répandre dans le royaume, de nombreuses maisons nobles envoyant leurs héritiers étudier au domaine des Sareid.
Leur portée économique était tout aussi étendue ; des exportations de vin renommées de Vollum à leur ville natale d'Arlen, qui dictait la plupart des tendances de la capitale en matière de parfum et de mode.
Pour une maison presque disgraciée, elles maintenaient une emprise assez subtile sur les fondations du royaume.
C'était... une famille intéressante, c'est certain. Mais ce qui intriguait Munith davantage n'était pas l'héritage, c'était la fille qui en hériterait un jour.
D'après ce qu'elle avait vu — d'abord au palais, et maintenant encore à la Bibliothèque Royale — elle avait commencé à reconstituer une idée de qui était vraiment cette jeune femme.
Elle était froide. Très froide.
Il émanait d'elle une sensation de froid, comme si elle avait été taillée dans la glace. Son expression changeait rarement de ce regard insondable. Sa façon de parler ne gaspillait pas un seul mot.
C'était le genre de maintien qui pouvait passer pour de l'arrogance aux yeux de certains. Pour Munith, cela semblait délibéré...
Les manières de Carine n'étaient pas théâtrales comme celles de tant de filles de la cour. Elle ne flattait pas, ne rampait pas, ne souriait même pas face aux autres. Tout chez elle semblait intentionnellement... pratique.
Et sous cet extérieur glacial, Munith soupçonnait un esprit d'une acuité tranchante. Pragmatique à outrance, même. Elle doutait que Carine rêve de romance ou de richesses. Non, c'était quelqu'un qui pesait probablement tout à l'aune de son utilité et de sa valeur, même les gens... surtout les gens.
Plus Munith en apprenait sur elle, plus elle devenait intrigante.
Munith trouva particulièrement curieux que Carine soit montée à l'étage. Les étages supérieurs de la Bibliothèque Royale n'étaient pas vraiment faits pour la lecture légère. Ils abritaient des ouvrages de recherche, de théorie magique, des études sur les Talents, et des comptes rendus expérimentaux de divers chercheurs, pas destinés à une lecture occasionnelle.
Qu'est-ce que Carine cherchait exactement là-haut ?
Était-ce pour cela que Julient s'intéressait tant à elle ?voit-elle ce qu'il voit en Carine ?
Même s'il y avait plus à découvrir sur Carine, ce que Munith avait vu suffisait à la convaincre. Cette Carine Sareid n'était pas juste une autre noble. Selon la tournure des événements, elle pourrait devenir une menace... ou un atout.
Munith porta une nouvelle gorgée de thé à ses lèvres tout en tournant une autre page du livre.
J'aimerais lui parler davantage, mais...
Munith jeta encore un coup d'œil vers les étages supérieurs, Carine était toujours hors de vue.
Mieux valait ne pas la déranger.