« Voulez-vous faire les honneurs, Carine ? » Mère me désigna.
Il fallut une seconde à mon esprit pour rattraper le coup.
À quel point ce monde pouvait-il être cruel ? J'allais être l'arbitre de ma propre mise à mort.
Moi, en tant que Carine, je descendis du tatami. Le tissu souple et élastique céda la place au sol en pierre froide sous mes pieds, et, bizarrement, on aurait dit un retour à la réalité.
L'autre moi, par contre ? Tant pis pour lui.
Moi, en tant que Feyt, je restai cloué sur place. J'avais ramassé mon épée, mais ma prise n'était rien de ferme. La sueur qui coulait sur mes joues ne venait certainement pas de la chaleur ; en fait, mon corps était glacé, comme s'il savait déjà qu'il allait rencontrer la mort incarnée.
Mère avança lentement vers le tatami. On aurait dit qu'elle savourait la tension qu'elle créait.
Lorsqu'elle atteignit le centre, elle leva sa lame d'un mouvement si fluide qu'on aurait dit regarder quelqu'un respirer. Son expression resta aussi froide que toujours, mais elle paraissait désormais encore plus certaine.
Ça confirmait tout. Elle voulait me tuer.
Mère, elle a toujours été notre instructrice pour le style d'épée des Sareid, avec Père. Mais leurs approches ne pouvaient pas être plus différentes.
Père enseignait avec passion. Certes, il pouvait être rude et sévère, mais tous ses enseignements étaient délivrés avec sa passion pour l'enseignement. On le sentait rien qu'à la façon dont il hurlait ses ordres : il aimait ce rôle.
Mère, elle, incarnait la précision. Elle enseignait le style des Sareid non pour enseigner, mais pour créer des chevaliers de tout premier ordre. Cela veut dire que chaque élève doit avoir une compréhension plus que suffisante des techniques, une constance parfaite et une vraie compréhension de ses Talents.
Clairement, tout le monde ne peut pas atteindre ce niveau si facilement. La moindre erreur était suivie de réprimandes personnalisées qui, plus souvent qu'à leur tour, tranchaient plus profond que n'importe quelle lame.
Mais voilà le truc.
Je ne l'avais jamais vraiment vue se battre.
Le plus qu'elle ait jamais fait, c'était désarmer des élèves imprudents en un clin d'œil, ou abattre une règle en bois sur les jointures de quelqu'un plus vite qu'il ne pouvait cligner des yeux.
Je ne savais rien des Talents de Mère. Elle ne m'en avait jamais, jamais parlé. Mais vu qu'elle était là, j'assumais que certains de ses Talents impliquaient le combat.
Face à elle. Nos lames en main.
Le tatami qui s'étendait entre nous ressemblait à une tombe ouverte. La mienne, probablement.
Ce n'allait pas être une réprimande, ni une punition où on est juste censé encaisser. Non. C'était un combat d'entraînement. Un vrai. Et il allait commencer sur mon propre signal.
La bonne nouvelle, c'était que ça me permettait de lancer le combat pratiquement à mon rythme. Et vous pouvez parier que j'allais presser cette clémence jusqu'à la dernière goutte.
J'inspirai profondément, lentement, délibérément. Par le nez. Par la bouche. Je devais me stabiliser moi-même. Laisser la panique prendre les rênes aurait été le moyen le plus rapide de faire un backflip involontaire hors du tatami et d'atterrir dans une semaine d'alitement.
J'en avais assez d'être confiné au lit, merci.
Si je continuais à ruminer l'écart entre nos niveaux, je me figerais avant même de commencer. Je devais croire qu'elle n'était qu'une adversaire de plus.
Je raffermis ma prise. Ajustai ma position. Fixai mon regard droit devant.
Mère fit de même, mais avec bien plus d'aisance et d'élégance que moi. On aurait dit qu'elle nageait dans une eau claire tandis que je pataugeais dans la boue.
Je secouai légèrement la tête.
Juste une autre adversaire. Elle n'est qu'une autre adversaire.
Je répétai ma forme d'adaptation dans ma tête tout en essayant de garder le focus.
Une fois que mon rythme cardiaque eut ralenti. Une fois que ma concentration devint inébranlable. Ce fut à cet instant que je levai la main en tant que Carine.
Je criai les mots qui marqueraient probablement ma fin.
Elle avança d'un pas décidé, réduisant la distance entre nous. Elle laissa son épée basse en une garde relâchée, comme si elle ne faisait même pas d'effort. En tout cas, c'était ce qu'elle voulait me faire croire.
Mes instincts hurlaient de fuir, de reculer hors de ce tatami et, si possible, de cette situation tout entière. Mais c'était ça le problème. Je ne pouvais pas.
La moindre tentative de retraite donnerait une ouverture à Mère. La moindre tentative d'annuler le combat vaudrait une expulsion. Je n'avais pas d'autre choix que de me battre.
Ce fut le son le plus doux qui soit. L'air poussant sa lame, son pied effleurant le tatami, un changement dans sa façon d'inspirer. Ces minuscules bruits qu'aucun humain normal ne pourrait entendre, je les captai.
Pour confirmer mon soupçon, je regardai à travers les yeux de Carine. Je le vis : elle décalait son coude. Une taille arrivait.
Bois rencontra bois dans un craquement sec, et je reculai d'un pas rien qu'en bloquant. Mes bras tremblèrent sous l'impact, et ce n'était même pas un coup lourd. Mais il était si précis qu'on aurait dit qu'il frappait mes os directement.
Les yeux de Mère se rétrécirent. « Hum. Tu es rapide », murmura-t-elle.
Je ne répondis pas, enfin, plus comme je ne pouvais pas. J'étais occupé à me rééquilibrer, prêt pour un autre coup. Et cet autre coup arriva au moment où je me sentis prêt.
Je les bloquai à nouveau, mais dieu seul sait combien de temps je pourrais tenir.
Je me penchai en avant en tant que Carine, dans l'espoir d'avoir une vue plus nette du terrain.
Le point de vue depuis les côtés me donna de la clarté, des angles que ni Feyt ni Mère ne pouvaient voir. Je pouvais voir comment son pied se tordait légèrement avant chaque taille, comment ses épaules s'abaissaient quand elle s'apprêtait à foncer.
Appelez ça de la triche, appelez ça de l'antijeu. Mais peu importe comment vous l'appelez, j'utiliserais n'importe quel avantage. Parce que c'était la seule chance que j'avais de survivre à ce bordel.
Une taille verticale ! Je levai ma lame pour dévier l'attaque qui arrivait. The rıghtful source is 𝔫𝔬𝔳𝔢𝔩·𝕗𝕚𝕣𝕖·𝘯𝘦𝘵
La façon dont sa lame frappa la mienne me fit douter qu'on tienne même le même type d'épée. La sienne donnait l'impression d'une pierre tant elle portait de poids à chaque impact.
Je repérais une petite ouverture. Mère reculait après la taille, peut-être en train de préparer un coup décisif. Je ne la laisserais pas faire.
J'avais passé tout le combat à me défendre. C'était ma chance.
J'avançai d'un pas, lame relevée bas. Une attaque rapide pour interrompre ce qu'elle préparait. Mais au lieu de la surprise, elle parut calme, comme si elle l'attendait.
Clairement, c'était le premier indice que j'aurais dû reculer.
Elle se décalait sur le côté. Ses mouvements étaient fluides et élégants. Elle positionna son épée comme pour bloquer. Ce fut alors que je remarquai que l'ouverture s'était refermée dès que je l'avais vue.
Les yeux de Carine avaient réagi. Mais le corps de Feyt non. Je n'avais d'autre choix que de m'engager dans la frappe, et si je ne le faisais pas, j'allais trébucher la tête la première et embrasser le tatami.
Ma lame ne claqua pas contre la sienne, elle ne fit que l'effleurer tandis qu'elle la déviait. Elle bougea son épée au minimum, juste une légère inclinaison. Mais ça suffit à me faire perdre mon équilibre. Avec mes bras le long du corps, j'étais grande ouverte.
Avant que je puisse récupérer, elle entra dans ma garde. Son bras fouetta sa lame comme si elle ne pesait rien.
Je pouvais voir son attaque clairement à travers Carine. Et je pouvais aussi voir qu'il n'y avait vraiment rien que je puisse faire d'autre que de l'encaisser.
Sa lame heurta la mienne près de la garde.
Mes doigts se contractèrent en un spasme réflexe.
Mon épée tomba, touchant le tatami doucement.
Ce qui suivit fut le silence.
Ma respiration se coupa. Mon bras resta figé en plein élan, la main désormais vide.
N'importe quel autre élève aurait été confus quant à ce qui venait de se passer. Mais les yeux de Carine avaient tout enregistré clairement. Sa technique de désarmement était fluide, rapide et sans faille.
Et avec ça, le combat était fini.
J'exhalai lourdement. Au moins, j'avais tout donné.
Je remerciai les dieux qu'elle ait visé l'épée plutôt que moi. Si elle m'avait visée spécifiquement, qui sait combien de temps j'aurais passé au lit ?
Mère ricana, brisant le silence.
« Toi… » dit-elle, d'un ton bas qui s'éteignit. « Tes mouvements ne te vont pas », dit-elle en plissant les yeux.
Je ne savais pas ce qu'elle voulait dire. Je clignai simplement des yeux, ne sachant pas si j'avais le droit de parler ou non.
« Ta forme », précisa-t-elle. « On dirait celle de Carine. »
Un instant, le choc m'enveloppa.
Elle savait ? Elle suspectait quelque chose ?
« Donc les rumeurs sont vraies… » marmonna-t-elle pour elle-même et claqua de la langue, visiblement sans intention que qui que ce soit l'entende.
Quoi… Quelles rumeurs évoquait-elle ?
Mon dieu, s'il vous plaît, que ce ne soit pas ce genre de rumeurs.
Après un moment de silence, Mère se redressa. Ses yeux me transpercèrent, froids et acérés. « Il semblerait que Carine soit une sacrée instructrice. »
… Quoi ? Comment est-ce que ça s'insère dans tout ça ?
« Hmph, et alors si c'est vrai ? » Elle se détourna, se dirigeant vers le râtelier à armes. Ses mots continuèrent : « Peu importe à quel point Carine est une bonne instructrice… » Mère remit son épée en bois à sa place. Puis, elle se tourna vers moi. « Tu ne survivras pas avec la seule imitation. »
Il y eut une pause, comme si elle laissait les mots s'infiltrer en moi.
Puis, d'un dernier regard. « Demain. Même heure, même salle. »
Et avec ça, elle quitta la pièce. La porte se referma derrière elle avec un claquement sec.
Puis le silence revint.
Je restai là un moment, essayant de comprendre quelle leçon Mère essayait de nous donner.
Après quelques minutes de réflexion sérieuse, j'en vins à une conclusion :
… Je n'en avais absolument aucune idée.