Avec Mère et Père tous deux occupés, j'avais enfin le temps de m'entraîner à mon propre rythme.
Le problème, c'est que je ne savais pas quelle était la meilleure façon de m'entraîner. J'ai d'abord pensé qu'il valait mieux me concentrer sur l'amélioration de ma force et de mon endurance pendant un moment. Mais ne devrais-je pas plutôt entraîner mes corps à être mieux coordonnés ?
Franchement, je ne tenais pas à me faire trop remarquer en ma propre compagnie. Les rumeurs et les spéculations commençaient déjà à prendre le large, après tout. Mais plus je retardais cet entraînement, moins je serais coordonné la prochaine fois qu'il me faudrait travailler ensemble.
Hum… Un choix cornélien.
Au final, j'ai décidé qu'il valait mieux m'entraîner ensemble tant que Mère et Père étaient pris. Avec un peu de chance, les domestiques ne perdront pas la boule. D'après l'observation de Feyt, j'en doute fort. Dieux, les humains et leurs ragots…
Pour assurer un rendement maximal, je devrais combiner plusieurs de mes programmes d'entraînement.
Pour Carine, cela signifiait repasser les techniques que j'avais apprises au fil des années. Des fondamentaux aux techniques avancées. Plus je les maîtrisais, mieux je pouvais les transposer dans la conscience de Feyt. Il me faudrait tout de même les réapprendre en tant que Feyt. La copie de techniques ne peut aller que jusqu'à un certain point.
Pour Feyt, je suppose que je pourrais aller faire un jogging. La cour d'entraînement m'était accessible, et j'y croisais souvent plusieurs domestiques, bonnes ou valets, qui s'exerçaient pendant leur temps libre. Ils ne verraient sûrement pas d'inconvénient à ce que je me mêle à eux, non ? La plupart des domestiques ici sont plutôt bienveillants et tolérants à mon égard. Je ne peux qu'espérer qu'Anton n'y sera pas.
Après cela, je devrais me concentrer sur la coordination corporelle. Comment l'entraîner, j'y réfléchirai plus tard. Mais je m'assurais qu'elle figurait au planning. Cette mise à jour est disponible sur 𝙣𝙤𝙫𝙚𝙡•𝙛𝙞𝙧𝙚⚫𝙣𝙚𝙩
S'il me restait du temps, peut-être pourrais-je expérimenter certaines choses. Bien que j'aie hérité du bon sens de ce monde, il y avait encore beaucoup de points qui m'intriguaient. Des Talents à la magie, en avoir une meilleure compréhension ne pourrait que m'aider. Et qui sait quel potentiel peut offrir le fait d'avoir deux corps ? Je ne cracherais certainement pas sur la découverte de quelques astuces sympas.
Je compte bien utiliser la journée entière pour cet entraînement. De midi jusqu'au soir, ou du moins jusqu'à ce que je sois assez fatigué pour aller me coucher. Mère ne rentrera pas de sitôt, elle interroge les suspects, et Père sera soit coincé dans son bureau, soit parti au château pour des discussions.
Puisque je ne peux pas vraiment les aider tous les deux, ma proposition ayant été déclinée, je devrais au moins faire de mon mieux pour ne pas gâcher mon temps.
Allez, c'est parti !
Je me suis mis en condition et je me suis dirigé vers les armoires respectives de mes deux corps. Pour Carine, j'ai enfilé sa tenue d'entraînement habituelle. Elle était confortable pour bouger et les renforts en cuir à l'intérieur me donnaient un petit sentiment de sécurité. Pour Feyt, j'ai juste… mis à la hâte mon chemisette et mon pantalon habituels. Pas comme si j'avais beaucoup de choix.
Avant de partir, je me suis assuré de passer par la salle d'entraînement, qui était heureusement déverrouillée, et j'ai saisi un bokken. Mais je me suis figé sur place, j'ai fait demi-tour et j'ai remis le bokken sur le râtelier.
Non, si je voulais prendre cet entraînement au sérieux, il me fallait une vraie lame d'acier. Il n'y en avait aucune dans la salle d'entraînement, bien sûr, mais j'avais une idée de l'endroit où en trouver une. Ce ne serait pas difficile le moins du monde. C'est une école de l'épée, après tout.
Mère et Père ont leurs épées personnelles dans leur chambre. Mais je n'ai jamais vu que Père emporter la sienne partout avec lui. Je me demandais quand j'aurais la mienne, mais je supposais qu'elle me serait remise lors de mon initiation ou de ma graduation.
J'ai fait converger mes deux corps vers leur destination.
La cour ressemblait davantage à un jardin intérieur. Heureusement, elle n'était pas démesurée comme le jardin extérieur, c'était un bon point. Des sentiers pavés menaient aux différentes parties de la cour, avec une grande zone dégagée au centre.
Je me souviens avoir vu Père y emmener notre classe à plusieurs reprises par le passé. C'était aussi là qu'il organisait les cérémonies pour les élèves qui terminaient ses cours. S'il n'y avait rien de prévu, les domestiques l'utilisaient pour traîner ou s'entraîner, d'où le nom de « cour d'entraînement ».
Je me suis préparé pour mon propre programme. J'ai incarné le « à mon rythme » du mieux que je pouvais en flânant littéralement jusqu'à la cour. C'était rafraîchissant, pour être honnête, de faire les choses à son rythme, je veux dire.
Nous avons atteint la cour à peu près en même temps. Respirant l'air frais, j'ai poussé un soupir détendu. Mes deux corps étaient arrivés par des portes différentes puisque je comptais aller ailleurs d'abord en tant que Carine, mais in fine nous devions nous retrouver ici.
J'ai traversé la cour jusqu'au centre en tant que Feyt et j'ai rejoint quelques domestiques. Ils ne s'entraînaient pas, ne faisaient pas d'exercice, ils traînaient simplement. Un groupe de bonnes discutait près d'un banc prévu à cet effet. Mes oreilles les captèrent aisément à mon approche.
« Combien de temps dure la pause de Leila, déjà ? » demanda l'une des bonnes.
« J'ai entendu dire que c'était une semaine. Tu ne trouves pas que c'est trop court ? » répondit une autre.
« Oui, surtout après toute cette histoire d'attaque. Elle pourrait être traumatisée ou quelque chose comme ça. »
« La Duchesse n'avait pas le choix. Tu sais combien de choses étaient gérées par Leila ? Le jardin, la cuisine, même notre planning est parfois géré par elle. »
Les bonnes acquiescèrent, marmonnant leur accord.
J'avais toujours su que Leila était une sacrée touche-à-tout. Mais que l'ensemble des opérations domestiques du manoir repose sur elle seule ne manquera pas de poser problème, non ? Avec sa pause, je ne serais pas surpris de constater une baisse de la qualité du service dans les jours qui viennent.
D'autant plus de raisons de la laisser se reposer, je suppose. Ce manoir n'est pas si dépendant d'elle qu'il s'effondrerait sans elle, mais je préfère l'avoir aux commandes plutôt que pas.
J'attendais dans la cour, seul, alors que j'atteignais enfin ma destination en tant que Carine. L'armurerie du manoir.
Un chevalier solitaire se tenait droit devant la porte d'acier, il se redressa en me voyant approcher.
« D-Dame Carine ! » faillit-il japper, en saluant. « Qu'est-ce qui vous amène ici, ma dame ? »
« Je cherche une épée. Pour m'entraîner », répondis-je le plus directement possible.
« U-Une épée, dame Carine ? » il racla sa gorge avant de faire un signe de tête bref. « Très bien, j vais en apporter une tout de suite ! »
« Ah, attendez un instant », l'ai-je rappelé.
Le chevalier tourna la tête. « Qu'y a-t-il, dame Carine ? »
« Pourrais-je en avoir deux, s'il vous plaît ? »
Je compte m'entraîner avec moi-même plus tard, après tout.
« Bien sûr ! Je reviens tout de suite ! »
Le chevalier fit demi-tour et s'enfonça dans l'armurerie. Peu de temps après, il me tendit les épées comme demandé et, après l'avoir remercié, je me dirigeai vers la cour.
Il était midi pile. Le soleil brillait juste au-dessus de nous, mais les nuages s'assuraient qu'il ne ferait pas caniculaire aujourd'hui. La brise soufflait juste là où il fallait, et le gazouillis des oiseaux apaisait un peu mes soucis des derniers jours.
Une journée parfaite pour s'entraîner en extérieur.
J'ai rejoint la cour. Mes yeux se sont croisés. C'était encore bizarre de me voir depuis ma propre perspective. Ça donnait vraiment l'impression de fixer quelqu'un d'autre, alors que ce n'était pas le cas.
J'ai secoué mes têtes. Il me fallait me concentrer pour que cet entraînement fonctionne.