Mon entraînement se déroulait sans accroc, et honnêtement, j'avais envie de me gifler pour ne pas l'avoir adopté plus tôt. Pourquoi ne pas l'avoir fait depuis le début ? Je pouvais faire une pause quand je voulais, ajuster mes séries ou mes techniques selon mon endurance, c'était rafraîchissant, cette liberté toute neuve.
J'étais encore en plein milieu quand un groupe de chevaliers a investi la cour. Ils avaient l'air d'une bande de potes, ils ne patrouillaient pas ou quoi que ce soit. J'ai essayé de ne pas m'en soucier, continuant à balancer mon épée et à bouger mes jambes.
Malheureusement, les chevaliers se sont figés net, celui qui menait le groupe pointant vers nous deux. Peu après, ils se sont mis à nous observer depuis les lignes de côté.
Mais qu'est-ce qu'ils font plantés là ? Ils ont pas une pause à savourer ? Mon entraînement est si captivant que ça ?
Rebelote, j'ai tenté de les ignorer en vaquant à mes occupations. Mais ensuite, plusieurs chevaliers se sont détachés du groupe et ont approché mes deux corps. Ils demandaient s'ils pouvaient aider en s'adressant à Carine, tandis qu'ils prodiguaient des conseils en parlant à Feyt. C'était inattendu, mais ils essayaient vraiment d'aider. Corriger ma posture de jogging, m'apporter des serviettes, et même donner des avis.
Je les ai remerciés avant qu'ils ne regagnent leur groupe. Ils se sont mis à marcher, et j'ai pu les entendre marmonner entre eux.
« Même sans cours, dame Carine s'entraîne encore, hein ? »
« C'est normal, en fin de compte. Elle est la future héritière et duchesse, non ? Elle reprendra l'école un de ces jours. »
J'ai tressailli légèrement. J'avais définitivement envisagé cette possibilité pour plus tard, être instructeur d'épée, je veux dire. Mais est-ce que je possède vraiment la confiance pour enseigner comme Mère et Père ? Agh, c'est un problème pour le moi du futur. Si je ne suis pas assez fort pour atteindre ce niveau, à quoi bon s'en faire ?
Les chevaliers ont continué à marcher groupés, j'ai remarqué l'un d'eux jeter un coup d'œil de mon côté, celui de Feyt spécifiquement.
« Ce garçon… c'est le nouvel élève, hein ? »
« Ouais, dommage qu'il ait dû arriver au milieu de tout ce bordel. A l'air d'un bon gamin, en tout cas. Il avait l'air énergique quand je lui ai donné des conseils. »
« Hâte de le voir nous rejoindre un jour. Ah, je me souviens quand j'ai intégré pour la première fois… »
Les chevaliers ont lentement disparu du champ de vision de Carine, et leurs voix se sont progressivement estompées dans les oreilles de Feyt.
Jusqu'à avoir les chevaliers sous les ordres de Père et Mère qui me complimentent, ne me dites pas que… je suis un génie ?!
Nan, je déconne. Ils m'ont apprécié parce que j'avais l'air énergique ou gentil, ce qui collait aux rumeurs qui couraient sur mon compte. Je supposais qu'ils me voyaient comme un bol d'air frais comparé à Carine et au reste des élèves.
Si Carine paraissait distante et froide, je suppose que Feyt était l'opposé total. Et tout comme le visage mort de Carine par défaut, je n'essayais même pas d'être enthousiaste ou vibrant en tant que Feyt, je l'étais simplement. C'était ce qu'il y avait de plus naturel.
Avoir deux contraires pour personnalités, drôle de coïncidence, non ?
Le soleil tapait toujours, mais j'avais réussi à faire plus de quelques tours de cour en tant que Feyt, en plus de consolider mes positions et techniques d'épée en tant que Carine. J'étais ravi de constater que j'étais pas si fatigué que ça. Un peu en sueur, c'est tout.
M'essuyant la sueur avec les serviettes que les chevaliers m'avaient données, je me suis dirigé vers le centre en tant que Feyt et me suis assis sur un banc en tant que Carine.
Bon alors, avec l'entraînement de base technique et endurance réglé, passons à la suite au programme.
Coordination coopérative des corps.
D'accord, comment je m'y prends ?
Jusqu'ici, je maîtrisais déjà le déplacement de mes corps individuellement. Je pouvais déjà jogger en tant que Feyt tout en dansant en tant que Carine. J'ai dû le faire une fois dans ma vie de tous les jours. J'ai paniqué au début en voyant mon planning entrer en collision, mais ça s'est bien passé.
L'essentiel pour mouvoir mes corps séparément, c'était de… laisser faire. Imaginez une rivière qui se divise en deux ruisseaux plus petits, chacun avec son propre cours. Plus ils se rapprochent l'un de l'autre, plus ils se reforment en une seule rivière.
La division de la rivière, c'était moi, tentant de faire des choses différentes sur des corps différents. Les deux ruisseaux, ce sont mes pensées et mes actions sur ces corps respectifs. Plus je m'associe à l'autre corps, AKA, plus les ruisseaux sont proches, plus il y a de chances que ces pensées se retrouvent sur les deux corps.
Bon, comme vous voyez, je suis nul en métaphores, mais vous pigez l'idée, non ? Plus je pensais à moi comme un individu, mieux je pouvais contrôler chaque corps individuellement.
Cependant, les mouvements individuels n'étaient pas le sujet de mon prochain entraînement. C'était la coordination.
Ma façon de me battre lors de l'incident de la grotte était encore largement individualiste. J'avais chaque corps gérer chaque ennemi, ou un corps plus actif que l'autre. J'étais encore loin d'une attaque coordonnée.
Se battre avec deux corps, c'est pas juste attaquer deux fois. Je ne pouvais qu'imaginer me battre contre un ennemi et décider de faire une attaque coordonnée. Ça pouvait être une simple attaque en tenaille, une diversion pour créer une ouverture, ou une rafale d'attaques depuis deux directions.
Si le timing était légèrement décalé, ou si l'ennemi bougeait avant que je puisse changer de cap, ou si je perdais le focus ne serait-ce qu'un clignement d'œil.
Si l'une de ces choses arrivait, au mieux, je ferais s'entrechoquer mes propres épées et créerais une ouverture pour l'ennemi. Au pire… je ne pouvais qu'espérer que le tir ami n'était pas activé. Dans le feu de l'action, je n'aurais pas le luxe de réfléchir à chaque coup, surtout face à un ennemi implacable.
Il me fallait une coordination instinctive, pas planifiée.
Alors comment exactement entraîner ces instincts ?
Faire travailler mes deux corps ensemble semblait la meilleure option. Mais je n'avais toujours aucune idée de quoi faire.
J'ai parcouru la cour des yeux et tendu l'oreille pour toute inspiration. En dehors de quelques servantes qui vaquaient et de chevaliers qui patrouillaient, je n'ai rien vu de particulièrement inspirant côté Carine. Côté Feyt, mes oreilles étaient bredouilles aussi, vu que je n'entendais que les grognements typiques d'une servante surchargée, mêlés au gazouillis des oiseaux.
Finalement, mes yeux se sont posés sur moi-même. J'ai fixé mes deux moi intensément, concentré.
Il me fallait quelque chose qui impliquerait mes deux corps travaillant ensemble. N'importe quoi qui demande de la synergie, de la synchronisation, mais pas nécessairement de la symétrie. Je préfère éviter de me battre en duel contre moi-même, vu que je ne voulais pas me re-prendre un coup sur la tête.
J'ai tordu mon cerveau pour trouver une réponse qui cocherait toutes ces cases.
Mes corps se sont lentement figés alors que je réalisais… qu'il y avait une chose que je pouvais faire. C'était malheureusement parfait en plus, vu qu'il y avait une installation pour ça dans ce manoir, et que j'avais beaucoup entraîné cette discipline sur l'un de mes corps.