« Ce qui veut dire que les loups-garous sont la seule option… »
Nous sommes décidément une race bien pratique.
La force défensive de Lüenheit est plus que suffisante même sans l'unité loup-garou, aussi ai-je décidé cette fois d'emmener toute la troupe.
J'ai convoqué grande sœur Fern et lui ai donné ces instructions.
« Fern, peux-tu constituer une escouade exclusivement féminine ? Puisqu'elles garderont Aylia, il vaut mieux qu'elles soient du même sexe. Les humains baisseront aussi davantage leur garde. »
« C'est logique. Elles pourraient également se faire passer pour des servantes… Avec dix-sept femmes dans l'unité loup-garou, nous pourrions former quatre escouades. »
Comme nous avons fait venir du village caché autant de loups-garous que possible, la proportion de femmes est inhabituellement élevée. Contrairement aux autres unités, la nôtre a apparemment du succès auprès de certains pour son côté plus « bigarré ».
Enfin, il y a aussi pas mal de femmes mûres comme mémé Marie…
C'est plus ou moins partagé entre jeunes femmes célibataires et femmes d'âge mûr qui ont fini d'élever leurs enfants.
« Il y a aussi le risque d'une attaque hors transformation, alors tiens-en compte dans ton organisation. C'est une visite discrète, nous ne pouvons pas emmener trop de monde. »
« Alors je sélectionnerai des éléments d'élite parmi les plus jeunes et je les réunirai en une seule escouade. J'en serai la cheffe, si cela te convient ? Et j'emprunterai Monsa comme membre. »
« Oui, fais ainsi. »
J'ai décidé de ne pas trop me mêler des questions de personnel concernant les femmes et j'ai tout laissé à grande sœur Fern.
Il y a bien trop de choses que je ne comprends pas dans le monde des femmes.
Comme on dit, il ne faut pas réveiller le loup-garou qui dort.
Indépendamment de l'équipe féminine chargée de la garde rapprochée d'Aylia, je sélectionnais aussi des loups-garous pour ma propre protection.
Il leur fallait non seulement de la force, mais aussi de la vivacité d'esprit. Cette fois surtout, nous devions nous méfier d'un assassinat.
Dans ce cas, Hammarn semblait un bon choix. Comme Monsa, il excelle dans la filature et l'infiltration.
Hammarn est un immigré du désert, et il semble qu'il ait appartenu à une bande de brigands. Il est exceptionnellement doué pour les embuscades.
Il a aussi l'habitude de combattre sous forme humaine et sait manier l'épée et l'arc — un loup-garou précieux, décidément.
Sous son influence, l'unité que dirige Hammarn s'est peu à peu spécialisée dans les tactiques d'embuscade. Depuis quelque temps, on les appelle « l'escouade d'assassinat ».
Les loups-garous sont en général des spécialistes du déclenchement d'embuscades, mais l'unité de Hammarn excelle aussi à les détecter.
Bien, voilà qui est réglé.
Je ferai de l'unité de Hammarn ma garde rapprochée. Quatre gardes, cela ne paraîtra pas anormal pour l'escorte discrète d'un seigneur.
Cela fait deux escouades, huit personnes en tout. En apparence, ce sera quatre gardes masculins et quatre servantes.
Pour un seigneur voyageant incognito, cela semble à peu près juste. Entasser des dizaines de personnes à l'intérieur ne servirait pas à grand-chose de toute façon.
À huit, ils devraient venir à bout sans peine d'une vingtaine d'assassins.
Les autres membres assureront la sécurité le long de l'itinéraire. Après l'arrivée, ils attendront à l'extérieur de Zaria, en sécurisant notre voie de repli et le reste.
Bien entendu, en cas de problème, ils pourront aussi servir à investir la cité et à nous secourir.
Comme ils auront l'air d'humains ordinaires, ils ne devraient pas attirer les soupçons.
Oui, ça devrait aller.
Cela dit, l'unité loup-garou a aussi des tâches régulières, comme le maintien de l'ordre public. Si j'emmène tout le monde, il me faudra organiser correctement les relèves pendant notre absence.
J'ai donc décidé de descendre en ville chercher Baltze, chargé du maintien de la sécurité dans la capitale des démons.
Les Chevaliers aux Écailles d'Azur sont toujours en patrouille, après tout.
En traversant le vieux quartier, j'ai effectivement trouvé Baltze au poste de garde — pratiquement l'équivalent d'un poste de police. Ses soldats hommes-dragons étaient là aussi.
Mais quelque chose clochait.
Il tenait quelque chose avec un soin extrême.
« Sire Baltze, quelque chose ne va pas ? »
À mon appel, Baltze s'est retourné.
« Ah, seigneur Veit. Vous tombez à pic. »
Ce qu'il tenait avec tant de précaution était, à ma grande surprise, un nourrisson humain. L'enfant dormait paisiblement.
À vue de nez, le bébé tenait sa tête, mais se tenir debout était encore hors de question.
En jetant des regards inquiets au nourrisson dans ses bras, Baltze a expliqué.
« Une citoyenne nous a confié ce petit garçon. »
« Et pourquoi donc… ? »
« Un habitant du voisinage s'est apparemment effondré d'un coup. Elle nous a demandé de veiller sur l'enfant pendant qu'elle s'occupe de lui. »
À Lüenheit, le corps de garde fait souvent office de service d'aide générale à la population, mais je ne m'attendais pas à ce que les gens s'adressent aux démons avec la même désinvolture.
Il semble que les hommes-dragons, eux aussi, soient progressivement acceptés par les citoyens.
Baltze fixait intensément le visage du bébé.
Voyant son air si sérieux, je lui ai demandé :
« Vous avez remarqué quelque chose de suspect ? »
« Ah, non. Rien de tel. Je me demandais simplement… s'il ne présentait pas une certaine ressemblance avec feu Sa Majesté. »
« Pourquoi ? »
J'étais surpris, mais apparemment la réincarnation est devenue une véritable mode chez les démons ces derniers temps.
À l'origine, les démons n'avaient pas de notion de réincarnation.
Ils croyaient que les esprits ancestraux accompagnaient toujours leurs descendants pour les protéger — ou bien qu'ils dormaient dans le monde souterrain. C'était l'image dominante.
Mais chez les humains, l'idée de réincarnation existe. Les souvenirs des vies antérieures se perdent, bien sûr, mais l'âme est considérée comme immortelle.
Les démons qui ont commencé à vivre aux côtés des humains semblent s'être pris d'intérêt pour cette nouvelle façon de penser.
Résultat, il y aurait chaque jour des files d'attente de démons chez l'astrologue Mithi.
Ils viennent avec des questions du genre : « Mon camarade tombé au combat s'est-il réincarné quelque part ? » ou « Où se trouve à présent l'âme de mon parent défunt ? »
Les hommes-dragons ne sont pas une race particulièrement portée sur la magie ou les questions spirituelles, mais même ainsi, l'idée que « feu Sa Majesté est peut-être né de nouveau quelque part » semble exercer un certain attrait.
J'ai tout de même eu un sourire en coin.
« S'il renaissait, ne serait-ce pas en bébé homme-dragon ? »
Il existe des exceptions comme moi — quelqu'un venu d'un autre monde et qui a même changé de classe, d'humain à loup-garou — mais cela reste évidemment un secret.
Baltze a secoué la tête.
« D'après l'astrologue Mithi, la réincarnation peut se produire d'une race à l'autre. Étant donné l'étoile tutélaire de feu Sa Majesté, il est possible qu'il soit né humain. »
« Hahaha, sûrement pas. »
J'en ai ri, mais je garderai secret le fait que mon cœur battait la chamade.
Baltze a soudain eu l'air un peu triste.
« Je n'ai pas encore appris à faire pleinement confiance aux humains. Après tout, c'est un héros humain qui a tué feu Sa Majesté. »
Ah, c'est vrai. En effet.
Beaucoup ont dû se mettre à haïr les humains à cause de cela.
Mais en contemplant le visage endormi du bébé, Baltze a murmuré :
« Et pourtant, quand je me dis que cet enfant est peut-être feu Sa Majesté réincarné, je me surprends à souhaiter le bonheur pour son avenir. …C'est vraiment étrange. »
Alors que je restais silencieux, une jeune femme est arrivée en courant.
« Je suis vraiment désolée ! Le vieux monsieur d'à côté va bien maintenant ! Ce n'était qu'une petite attaque ! »
Baltze s'est tourné vers elle, soulagé.
« Voilà une bonne nouvelle. Bien, rendons-vous votre fils. »
La femme a tendu un paquet qu'elle portait.
« Merci infiniment. C'est du poulet fumé — les hommes-dragons aiment ça, n'est-ce pas ? Le vieux monsieur a insisté pour qu'on vous l'offre en remerciement. »
« Non, nous n'avons fait que veiller sur votre fils dans le cadre de nos fonctions— »
Voyant Baltze décontenancé, je suis intervenu de côté.
« Cela veut simplement dire qu'ils vous en sont sincèrement reconnaissants, sire Baltze. C'est la coutume ici, alors acceptez. »
« A-ah bon ? Dans ce cas, nous acceptons. »
Baltze s'est empêtré, incapable de gérer l'échange du bébé et du paquet en même temps.
Les soldats hommes-dragons autour de lui étaient eux aussi totalement démunis face à un nourrisson humain, et visiblement affolés.
Impossible de faire autrement. Je vais donner un coup de main.
« Laissez-moi tenir le bébé un instant. »
Dans cette vie, je n'ai pas eu de frères et sœurs plus jeunes, mais j'ai souvent aidé à garder les bébés des voisins au village secret. Porter un nourrisson n'avait rien de nouveau pour moi.
Le bébé est passé de l'homme-dragon au loup-garou, puis enfin dans les bras de sa mère.
« Ça alors. On dirait que mon petit s'est endormi comme un bienheureux entre vos mains, capitaine. »
Baltze a poussé un soupir de soulagement.
« Je suis heureux qu'il ne soit rien arrivé ni au vieux monsieur ni à l'enfant. »
« Désolée pour le dérangement, et merci beaucoup. »
La femme s'est inclinée à plusieurs reprises avant de repartir par où elle était venue.
Baltze et les autres se sont visiblement détendus, les épaules retombantes.
« Même encerclé par des centaines de guerriers humains sur un champ de bataille, je ne me sens pas tendu. Et pourtant je n'aurais jamais cru qu'un seul bébé me rendrait aussi nerveux. »
« Vous vous en êtes bien tiré. Ayant été protégé par le héros des hommes-dragons, le Chevalier d'Azur, cet enfant deviendra sûrement un homme courageux. »
« Je l'espère. Au fait, avez-vous vu une ressemblance avec feu Sa Majesté ? »
Comment pourrais-je bien le savoir ?
« Allez savoir… »
Vais-je me faire poser cette question chaque fois que je croiserai un bébé ?