« Feu ! »
« Bien reçu ! »
L'instant d'après, mon corps est projeté haut dans les airs. C'est infiniment plus brutal que la sensation d'être soulevé par un ascenseur. Mes entrailles me paraissent légères, flottantes.
Pour réduire la résistance de l'air, je vole bras et jambes croisés devant le corps.
« Ouhouuuuuu ! »
L'accélération féroce et la pression du vent me brouillent la vue, mais pour moi qui suis un loup-garou, ce n'est que grisant. Je suis au meilleur de ma forme.
Bon, maintenant : je dois lancer le sort avant d'atteindre l'altitude maximale.
L'art de marcher sur l'eau relève des magies de renforcement, et son principe fondamental réside dans la maîtrise de la flottabilité. Bien d'autres techniques y entrent en jeu, mais la flottabilité vient d'abord.
Pour cette raison, un sorcier apprend d'abord un sort qui augmente ou diminue son propre poids. Il impose une lourde charge au corps et, employé seul, n'a guère d'usage pratique.
Mais que se passe-t-il si un sorcier volant dans les airs par catapulte augmente son poids jusqu'à la limite — plus précisément, jusqu'à plusieurs centaines de kilos ?
Il ferait probablement un excellent projectile.
À condition de ne pas se broyer lui-même.
En vol, j'active d'autres sorts : durcissement, renforcement de la force et renforcement de la puissance d'attaque.
Avec ça, je peux encaisser l'impact, et mes articulations et ma peau ne dissiperont pas le choc. La puissance de mes frappes et de mes coups de pied s'envole.
Les ajustements fins du point de chute se règlent en contrôlant ma posture en plein vol.
Il ne reste plus qu'à rendre mon corps le plus lourd possible à l'instant de l'impact.
La trajectoire atteint son sommet, et je plonge vers la couronne du poulpe-île.
Les soldats centaures semblent m'avoir remarqué, et Firniel lève les yeux aussi.
« DÉGAGEZ DE MON CHEMIN !! »
Je crie en jaugeant la distance, tout en augmentant mon poids jusqu'à l'extrême limite. La puissance maximale ne tient que quelques secondes.
J'ai testé ça une fois du temps de ma formation, alors je sais déjà que cette attaque a de la puissance.
L'espace d'un instant, j'entends Firniel hurler :
« AÎNÉ ?!!! Qu'est-ce que tu fais !? »
Ce que je fais ? De la physique élémentaire.
« OURYAAAH ! »
Je saisis l'instant exact de l'impact et j'écrase de toutes mes forces mon pied dans la coquille du poulpe-île.
Une vitesse et une masse écrasantes, combinées à la puissance d'un loup-garou. Toute cette force destructrice se concentre en un point unique, à l'extrémité de ma griffe affûtée comme un rasoir par la magie.
Il n'existe rien que cela ne fracasse pas.
L'épaisse coquille qui a donné tant de mal aux centaures se brise en morceaux sans difficulté. À mon corps de loup-garou renforcé par la magie, elle paraît aussi fragile qu'une coquille d'œuf.
Des éclats et un fracas de tonnerre. L'espace d'un instant, mes cinq sens se noient dans le blanc.
Je m'enfonce jusqu'à la taille dans le récif et j'atterris sur le sol spongieux du dessous. Grâce à tous les renforcements, mes jambes et mes hanches vont bien. Tout au plus ai-je un peu mal à la nuque, mais c'est supportable.
Cette surface molle doit être le corps principal du poulpe-île.
Le point faible qu'il s'efforçait si désespérément de protéger avec cette épaisse coquille.
Alors je ne vais pas me retenir.
« Meurs, à la fin ! »
Mes griffes de loup-garou tranchent la peau du poulpe-île comme un couteau à sashimi.
Dès que je commence à attaquer, le poulpe-île se met à se démener comme s'il devenait fou. Il lui restait donc encore autant de force.
J'entends la voix de Firniel au-dessus de moi.
« Et voilà, tu recommences avec tes imprudences... Bon, je te suis ! Commencez l'attaque ! »
« OOOH !!! »
« Appuyez le seigneur Veit ! »
À partir de là, ça s'est transformé en franche séance de raclée au poulpe.
Les soldats centaures chargent le poulpe-île qui se tord.
Une fois la coquille fendue, elle devient cassante, et leurs sabots y enfoncent fissure après fissure. La coquille se brise rapidement et les trous s'élargissent.
Petit à petit, le corps principal du poulpe-île est mis à nu.
Un poulpe privé de son épaisse coquille n'est guère plus qu'un tas de chair face à de féroces soldats centaures.
« Bénissez-nous, esprits des ancêtres ! »
« Ceci est pour nos camarades tombés ! »
« Maudit poulpe ! »
Sans cesser de crier, les soldats centaures et moi cognons le poulpe jusqu'à l'assommer.
Peu après, les huit membres de l'escouade des loups-garous s'y joignent aussi. Ils ont dû courir sur la glace.
Les frères Garne arrivent les premiers, me poussant de côté pour se mettre à taillader le poulpe-île de leurs griffes.
« Hé, Veit, on vient t'aider ! »
« Compte sur nous ! »
L'intention me touche, mais le sommet du poulpe est déjà bourré de centaures. Ils ne font que gêner.
« Taisez-vous, je suis en plein dans le meilleur moment ! Allez pêcher des palourdes là-bas ou je ne sais quoi ! »
« Hé frangin, c'est quoi, pêcher des palourdes !? »
« Comment veux-tu que je le sache ! Bouge de là, Niebert ! »
Puis Monsa débarque à son tour.
« Capitaine, vous allez encore vous faire crier dessus par Fern, vous savez ? »
« Ne t'avise pas de dire quoi que ce soit ! Tiens, tu peux frapper ici. »
« Ahaha, d'accord, je ne dirai rien ! »
Nous nous bousculons les uns les autres, tapant et bourrant joyeusement le poulpe-île de coups de pied, tous ensemble.
C'est la flotte qui prend les dommages collatéraux.
Le poulpe-île, gelé et le crâne enfoncé, fait battre furieusement ses tentacules restants.
Finalement, les sections les plus minces de la glace se fissurent et les tentacules recommencent à se déchaîner.
« Firniel ! Occupe-toi de ce côté ! »
« Heiin !? »
Firniel, qui cognait le poulpe avec délectation à côté de moi, prend un air contrarié, mais c'est un ordre.
« Ta lance peut couper les tentacules, non ? Vite ! »
Firniel hisse son énorme lance sur son épaule et appelle les soldats les plus proches.
« Oui, oui, j'ai compris ! Première unité, suivez-moi ! On va faire tomber les tentacules ! »
Une quarantaine de soldats qui étaient à bord du navire amiral avec Firniel ont couru sur la glace pour s'occuper des tentacules.
La séance de raclée frénétique s'achève enfin, plusieurs dizaines de minutes plus tard, sans doute.
Le monstre que les pirates de Belrüsa et les ondins redoutaient sous le nom de « Mer Démoniaque » flotte, inerte, à la surface de la mer.
Le secteur est souillé de fluides corporels bleus et d'encre noire, avec de la glace brisée qui dérive. Une odeur pestilentielle flotte dans l'air, formant un tableau plutôt macabre.
Peu après, tout cela commence à s'éloigner. Les courants marins semblent revenir progressivement à la normale.
Une brise marine fraîche nous effleure les joues. La puanteur s'évacue et nous inspirons un air un peu plus pur.
L'influence du poulpe-île paraît s'estomper.
« On dirait que c'est terminé. Poussez le cri de victoire ! »
À mon ordre, les loups-garous et les centaures hochent profondément la tête, satisfaits.
« OOOOH !!! »
« Victoire au Seigneur Démon ! »
« Et merci aux esprits de nos ancêtres ! »
Les frères Garne et Monsa sourient d'un air soulagé.
« Ha, ce n'était rien ! »
« Je te l'avais dit, frangin, les loups-garous sont les plus forts ! »
« Les plus forts, c'est bien beau, mais moi je veux vraiment un bain en rentrant. Beurk, je suis couvert de bave... »
Tout le monde est plutôt insouciant.
Le corps du poulpe-île a complètement perdu sa flottabilité, plus de la moitié étant immergée. La coquille dont il se servait pour se déguiser en récif devait aussi faire office de flotteur. Celle-ci brisée, il coule lentement.
L'eau du secteur est contaminée de diverses manières, alors je n'ai pas vraiment envie d'y toucher.
« Unité des centaures, restez en alerte sur le périmètre. Des requins pourraient venir pour la viande. Escouade des loups-garous, repliez-vous. »
Je lance la magie de marche sur l'eau sur tout le monde et je regagne le navire amiral avec l'unité des centaures.
Du côté de la flotte, tous agitent bandanas et chapeaux dans un vacarme énorme. Des acclamations nous parviennent.
Nous avons gagné.
Cette réalisation finit enfin par s'imposer à moi.
J'ai l'impression que Kurtze l'ingénieur me regarde depuis le navire avec quelque chose à me dire, mais je fais semblant de ne rien remarquer.
Bon, comme d'habitude, le rangement va être pénible. Les préparatifs sont amusants, mais le nettoyage n'est qu'une corvée.
« Unité du génie au feu de dragon, prélevez des échantillons de l'eau de mer environnante ! Après analyse, dispersez l'antidote dans les quantités adéquates ! »
Nous avons apporté des agents neutralisants au cas où : nous les répandrons pour la forme avant de partir. Nous n'en aurons plus besoin.
La glace créée par Maître fondra naturellement, donc de ce côté c'est réglé.
« Marins de Belrüsa, réparez les navires ! Pendant ce temps, unité des hommes-chiens, entamez les opérations de retrait ! Et tant que vous y êtes, ramassez tous les débris que vous trouverez — cordes, traits, tout ! »
Pour des hommes-chiens, ramasser des déchets est un divertissement. Glissant en tous sens sur la glace, ils collectent joyeusement les débris.
« Les tests de qualité de l'eau et la détoxification sont achevés. »
Un membre du peuple dragon sous les ordres de Kurtze m'apporte plusieurs bandes de tissu violet. Ce doit être quelque chose comme du papier de tournesol.
D'après l'explication, l'eau a été passablement neutralisée. Il n'y a aucun moyen de la restaurer complètement, alors cela devra suffire.
Le problème plus sérieux, ce sont les fluides corporels du poulpe-île. Il a même craché de l'encre.
S'il s'agissait d'encre de calmar, j'en serais ravi, mais l'encre de poulpe n'est apparemment pas aussi bonne.
« Au fait, seigneur Veit, que ferez-vous du cadavre de la "Mer Démoniaque" ? »
Ah, c'est vrai. Ce truc est plutôt encombrant.
Le mieux serait peut-être de faire démanteler la bête par Maître, par précaution. Si on le laisse là, il finira sans doute en nourriture pour poissons.
« Nous n'avons pas encore décidé de son sort, mais je suis ouvert aux suggestions. »
Le jeune ingénieur du peuple dragon baisse la voix, un peu gêné.
« En fait, le gouverneur de Belrüsa a dit qu'il aimerait le rapporter, si possible... »
« Il est sérieux ? »
Qu'est-ce qu'il compte en faire ? Le manger ?
L'ingénieur baisse encore la voix.
« Il veut montrer aux citoyens de Belrüsa les résultats de la bataille. »
« Je vois. »
Dans ce cas, c'est très bien. Pour un gouverneur, démontrer un succès militaire à la population est important. C'est une bonne publicité pour l'armée du Seigneur Démon aussi.
Si nous le congelons et le maintenons à flot, le remorquage et la conservation seront faciles.
« Alors informez dame Gomoviroa et faites congeler le cadavre du poulpe-île. Nous le remorquerons jusqu'au port. »
« Bien, monsieur. »
N'empêche, si nous allons le congeler et le rapporter, tout jeter ensuite paraît un peu gâché.
Le bout de ces pattes-là, restées si longtemps hors de l'eau, n'a pas beaucoup fondu et garde encore sa forme...
Hmm.