« Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
« J'ai déjà remis mon rapport tout à l'heure, alors je rentre. »
« Et comment vas-tu t'y rendre ? »
À peine avais-je posé la question que Maître entra par la fenêtre, flottant doucement.
« Oh, vous voilà tous les deux. »
À cet instant, Marlene se jeta sur elle.
« Maître ! Vous m'avez manqué ! »
C'est une scène attendrissante — une beauté plantureuse qui étreint une fillette minuscule — mais en vérité, c'est une disciple vampire qui étreint sa maîtresse nécromancienne.
La grande sage Gomoviroa repoussa le visage de Marlene, l'air agacée.
« Nous nous sommes vues il y a peu. Arrête ça, tu vas me casser le dos. »
« Mais vous m'avez vraiment manqué ! »
Les autres divisions seraient sans doute choquées de voir ça, mais pour nous, les disciples, c'est le quotidien.
Marlene, l'aînée des disciples, voit notre maître comme une mère.
Après avoir enfin réussi à s'en détacher, Maître lui donna une petite tape sur la tête.
« Tu es ma disciple depuis cinquante ans, et tu es toujours aussi exubérante. »
Elle toussota et nous regarda tour à tour.
« Écoutez-moi bien. Les cités que vous administrez tous les deux vont devenir de plus en plus importantes. Vous savez à quel point les choses vont mal sur le front nord, n'est-ce pas ? »
Nous acquiesçâmes tous les deux.
Si le front nord s'effondre, l'armée du Seigneur Démon n'aura d'autre choix que de pousser vers le sud. Le jour où cela arrivera, nos deux cités seront la première ligne de défense.
Maître posa une main sur chacune de nos épaules et murmura :
« À l'origine, en tant que votre mentor, mon rôle était de partager avec vous la profondeur et la joie de la magie. Je regrette que les choses en soient venues là. »
Chercheuse jusqu'au bout des ongles, elle semblait sincèrement navrée d'avoir entraîné ses élèves dans une guerre.
Marlene sourit largement.
« Oh, Maître, allons. Nous sommes une école qui valorise l'expérience du terrain, non ? Veit est d'accord aussi, pas vrai ? »
« Bien sûr. Et avec nous dans le sud, nous pouvons réduire les effusions de sang inutiles. »
Pour compenser un peu les désastres que la Deuxième Division a tendance à provoquer, il faut bien que notre Troisième Division existe.
La mort est inévitable, pour les humains comme pour les démons, mais avec nous dans les parages, nous pouvons au moins limiter les dégâts.
Maître hocha profondément la tête et nous tapota le crâne.
« Je suis bénie d'avoir de bons disciples. Je suis désolée de vous imposer ce fardeau, mais je compte sur vous. »
« Oui, Maître. »
« Laissez-nous faire. »
Nous sourîmes et cognâmes nos poings l'un contre l'autre.
Puis, avec l'aide de Maître, je regagnai Lüenheit une fois de plus.
La gouverneure Aylia s'occupe des menus détails administratifs, et l'essentiel des affaires courantes est géré par les capitaines des escouades de loups-garous.
Il n'empêche que la responsabilité finale m'incombe.
Comme prévu, une pile de documents en attente d'approbation trônait sur mon bureau.
« Qu'est-ce que c'est que ça... »
C'était une pétition commune des guildes marchandes des quartiers nord, est et ouest.
Ils s'agaçaient que les caravanes d'hommes-chiens n'utilisent que la porte sud, ce qui privait les rues principales de leurs quartiers de toutes retombées commerciales.
Je ne peux pas être responsable de tout.
Mais si cela touche à leurs moyens de subsistance, je suppose que je dois agir.
« Hmmm... Ah, j'y suis. »
Autorisons provisoirement les étals temporaires et les boutiques éphémères dans le quartier sud.
Et une fois le commerce lancé avec Bernehainen, au nord-ouest, je ferai davantage passer les gens par les portes nord et ouest.
Quant au quartier est... je vais peut-être laisser les hommes-chiens y installer des ateliers.
Ça devrait animer un peu les choses.
Le reste des documents était insignifiant : les frères Garne qui se sont saoulés et ont fait une bagarre dans une taverne, un rapport de la ferme des hommes-chiens, et ainsi de suite. Rien d'important.
Je rosserai les Garne plus tard.
Mais un document, lui, attira mon regard.
« Une proposition concernant le statut du corps de garde. »
Déposée par Aylia, cosignée par le capitaine de la Garde.
Les gardes de la cité relèvent du Sénat, ce sont donc eux qui versent leurs soldes.
Sauf qu'en réalité, aucun argent n'arrive du Sénat.
Aylia entretient les gardes sur ses propres fonds, mais cela ne peut pas durer éternellement. Elle veut qu'une décision officielle soit prise.
Au début, j'avais mal compris. Je pensais que les gardes n'étaient que des PNJ subalternes faits pour être vaincus. Or ce sont en réalité des professionnels formés, experts du maintien de l'ordre public.
Il n'y a qu'environ 200 gardes à Lüenheit, mais en cas d'urgence, plusieurs centaines de soldats citoyens peuvent être mobilisés — chose courante dans n'importe quelle cité.
Ce sont ces gardes qui les commandent. On pourrait même les appeler des sous-officiers.
« Hm... »
Mon instinct me dit que c'est une bonne occasion. Ce genre de situation peut se transformer en levier au bénéfice de l'armée du Seigneur Démon.
Je me rafraîchis rapidement et me rendis seul à la caserne de la Garde.
« Veit, vice-commandant de la Troisième Division du Seigneur Démon. Le capitaine de la Garde est-il là ? »
Quand j'entrai sans être annoncé, les gardes étaient en pleine séance d'entraînement intensif, trempés de sueur. Même sans mission officielle, l'idée de se relâcher n'existe visiblement pas chez eux.
Après un échange de regards, un homme d'âge mûr et massif s'avança depuis le fond. Un géant barbu.
« Je suis Wengen, capitaine du Corps de garde de Lüenheit. »
Il avait l'air imposant et de toute évidence puissant.
Je savais que je pouvais l'expédier en quelques secondes en me transformant, et pourtant je me sentais intimidé. La sueur dans l'air brouillait leurs émotions — je n'arrivais pas à les lire.
Ça allait être délicat.
Comme les gardes commençaient à s'assembler, je m'adressai au capitaine Wengen.
« J'ai reçu une requête de dame Aylia concernant le statut des gardes. Je souhaite en discuter avec elle plus tard, mais j'aimerais d'abord entendre votre point de vue. »
Wengen inclina légèrement la tête, perplexe.
« Qu'entendez-vous exactement par "notre point de vue" ? »
« Vous engagez vos épées auprès du Sénat de Miraldia, n'est-ce pas ? C'est lui qui verse vos gages. »
C'est bien là le problème.
« Vous vous êtes rendus à l'armée du Seigneur Démon, mais cela ne vous en rend pas membres. Ce qui veut dire que nous ne pouvons pas vous payer non plus. »
Les gardes hochèrent la tête, comme pour dire « Évidemment ».
Une loyauté impressionnante.
« Vous n'êtes pas non plus la garde personnelle de la gouverneure. C'est votre supérieure, mais pas votre employeuse. »
« Exact », dit Wengen avec un hochement de tête solennel.
Je levai les yeux vers l'imposant capitaine.
« Vous avez pour mission de maintenir l'ordre à Lüenheit, mais en ce moment, ce rôle est assuré par l'armée du Seigneur Démon et la Chambre de commerce. »
Les gardes ne répondirent pas, mais leurs visages s'assombrirent.
Je poursuivis d'un ton léger.
« Je ne vous demande pas de vous soumettre à l'armée du Seigneur Démon. Vous pouvez rester les gardes du Sénat. Mais pourriez-vous coopérer avec nous au maintien de l'ordre public ? Je vous rends vos armes et je n'interviendrai pas dans votre travail. »
Un frémissement visible parcourut les gardes.
« Il nous rend nos armes ? »
« Il n'exige pas notre allégeance ? »
« Qu'est-ce qui se passe ? »
Ne me sous-estimez pas.
Ce sont ces mêmes gardes courageux qui ont fait face à un loup-garou de légende sans broncher.
Je ne suis pas assez bête pour croire que leur loyauté changerait comme ça.
« Si vous coopérez au maintien de l'ordre, la gouverneure aura un fondement pour vous payer. Les lois de Lüenheit n'ont pas changé depuis l'occupation. Vous pouvez continuer exactement comme avant. »
Une vague de murmures se répandit parmi eux.
« On peut continuer comme avant... »
« Mais n'est-ce pas la même chose qu'aider l'armée du Seigneur Démon ? »
« Quand même... maintenir l'ordre, c'est notre devoir. »
J'attendis que leur agitation retombe, puis repris la parole.
« Continuer à servir le Sénat ou vous consacrer aux habitants de Lüenheit — c'est votre décision. L'armée du Seigneur Démon respectera votre choix. »
Le silence tomba.
Sentant l'atmosphère, le capitaine Wengen prit la parole : « Sire Veit, nous aimerions récupérer nos épées. »
« Entendu. »
Je lui remis les clés de l'armurerie. Quelques gardes partirent en courant sur-le-champ.
Peu après, ils revinrent l'épée à la ceinture.
Dans la vaste salle de la caserne, le capitaine Wengen lança un ordre.
« En rang ! »
Leurs pas tonnèrent à l'unisson tandis qu'ils s'alignaient à la perfection.
Voir 200 gardes armés réunis suffisait à me crisper, même moi.
S'ils perdaient la tête comme ce prêtre Jucht et déclaraient la guerre, on repartirait pour un massacre.
Wengen dégaina son épée avec une technique impressionnante et lança un nouvel ordre.
« Soldats — épées hautes ! »
Attendez, ils sont sérieux ?
Puis Wengen éleva la voix :
« Nous, le Corps de garde de Lüenheit, sommes sous le commandement du Sénat ! Cependant, nous existons pour maintenir l'ordre à Lüenheit ! »
Le visage grave, il déclara :
« À compter de cet instant, nous nous retirons provisoirement du commandement du Sénat ! Sous mon autorité, nous reprenons notre devoir de maintien de l'ordre ! À notre chère Lüenheit — saluez de vos épées ! »
Tous les gardes levèrent leur épée à deux mains, d'un même mouvement.
Ça m'a fichu une peur bleue.
Puis je remarquai que le capitaine Wengen et tous les gardes me regardaient droit dans les yeux, l'air sérieux.
« Sire Veit, il y a une chose que nous voulions vous dire depuis longtemps. »
« Laquelle ? »
« Vous êtes infiniment plus fort que nous, et pourtant vous ne nous avez jamais méprisés ni insultés. Vous nous avez toujours traités comme des guerriers, comme vos pairs. Nous vous en sommes reconnaissants. »
Si les rôles étaient inversés, je voudrais être traité pareil. C'est tout.
Le capitaine Wengen eut un sourire malicieux.
« Cela dit, vous nous avez sacrément étrillés la première fois. Alors on voulait juste vous flanquer une petite frousse. Vous nous le pardonnerez ? »
Petit garnement...
Je gloussai et hochai légèrement la tête.
« N'effrayez pas un froussard comme moi. Refaites-le et je vous dénonce à la garde. »
Tous les gardes éclatèrent d'un rire joyeux, et je ris avec eux.
Et c'est ainsi que le Corps de garde de Lüenheit, tout en restant officiellement neutre, reprit ses fonctions.
Obtenir la coopération des humains demande une quantité d'efforts ridicule.
Mais au moins, à présent, les escouades de loups-garous vont pouvoir se reposer un peu.