Je suis un praticien de la magie de détection, un magicien capable de scruter le passé.
Je sais manier l'information.
Bien entendu, j'ai suivi un entraînement rigoureux pour ne jamais toucher à des informations superflues. Je connais le sort réservé à ceux qui en savent trop.
Mais cette fois, il semble que ma prudence se soit retournée contre moi.
C'est un homme si intelligent et à l'air si doux que je l'ai pris pour le simple précepteur particulier de dame Shatina, gouverneure de Zaria.
J'ai baissé ma garde en le prenant pour un serviteur, et il s'est révélé être une bête monstrueuse. Avec un sourire triomphant, cet homme s'est transformé en loup-garou.
Et pas n'importe quel loup-garou.
Le seigneur Loup Noir de Lüenheit.
Le monstre le plus puissant et le plus maléfique, connu comme le représentant du Seigneur Démon.
Je suis un idiot. Un parfait imbécile.
Ce démon malfaisant a dû écouter avec délectation pendant que je baissais ma garde et déballais tout.
Un piège tendu par le Sénat pour dresser l'armée du Seigneur Démon contre les gouverneurs de province.
Ce stratagème médiocre, destiné à instiller des sentiments anti-démons chez les gouverneurs, ne m'emballait pas dès le départ.
Mais un ordre est un ordre. En loyal fonctionnaire du Sénat, je l'ai exécuté.
Et les démons ont entendu chaque mot.
À quel point suis-je stupide ?
Aussi stupide que ces hauts dignitaires du Sénat.
Je vais être tué. Ce monstre est capable de dévier des rochers lancés par une catapulte ; je n'ai absolument aucune chance de lui échapper.
Les informations passées que j'avais lues grâce à la magie de détection consignaient l'instant où le propriétaire de ce couteau avait été tué.
À la seconde où il avait tenté de défier le loup-garou qui se tient devant moi, le propriétaire du couteau avait eu la nuque brisée avant d'avoir pu esquisser le moindre geste. Il n'a même pas compris qu'il était mort avant son dernier souffle.
Ce n'est pas un adversaire qu'un simple humain comme moi peut affronter.
Bon sang, c'est toujours pareil. Tout se retourne toujours contre moi.
J'ai beau m'efforcer, rien ne paie jamais. J'ai accompli mon devoir exactement comme on me l'ordonnait, j'ai courbé l'échine, on m'a méprisé — et j'ai continué à travailler.
Ces imbéciles du Sénat m'ont exploité jusqu'à l'os, j'ai échoué dans mes missions, et pour couronner le tout, voilà que je vais me faire tuer par un loup-garou dans un endroit pareil.
Pourquoi dois-je subir cela ?
Juste devant mes yeux, un loup-garou — comme taillé dans les ténèbres de l'enfer — montre les crocs. Une magie immense et tourbillonnante domine les lieux.
Est-ce là la puissance du seigneur Loup Noir, réputé Roi des Loups-Garous ?
La peur m'aveugle.
L'incarnation du massacre — celui qui aurait égorgé quatre cents soldats, mis en déroute une armée de deux mille hommes et même mordu le héros à mort.
La rumeur selon laquelle il aurait défoncé les portes de Tübahn d'un seul coup prend tout son sens maintenant que je fais face à son écrasante présence.
Aussi étrange que cela puisse paraître, je commence même à ressentir une forme de crainte respectueuse.
De fait, avec une telle puissance, il pourrait tout réduire en miettes.
Le tyran absolu, le destructeur invincible.
Et il rit.
Le loup-garou rit.
Comme pour dire qu'il pourrait me tuer à tout instant, le loup-garou rit.
Ris, ris autant que tu veux si ça te chante.
Après tout, je ne suis personne, un moins-que-rien tout juste bon à être moqué. Un moins-que-rien qui vit des émoluments du Sénat tout en étant écœuré par le Sénat.
Mais l'idée de mourir en émissaire ridicule, sous le rire d'un monstre, ne me plaît pas.
Au moins, à la fin, je mourrai en étant moi-même.
Je n'en ai plus rien à faire, du Sénat.