Comme prévu, la réunion fut inconfortable. Tous, jusqu'au dernier, me regardaient avec méfiance.
Il y avait le prêtre de l'Église de Sonnenlicht, qui guidait 40 % de la population.
Puis la responsable du Temple de Ruhigermond, sous la houlette de laquelle se trouvaient 20 % des habitants.
Suivaient les autres, relevant d'animismes locaux ou de cultes de la nature. Cité marchande, Lüenheit attirait quantité de vagabonds : le paysage religieux y était donc bigarré.
Il y avait même des adorateurs de loups-garous. L'un d'eux semblait prêt à pleurer de joie rien qu'en me voyant — mais de grâce, ne me priez pas.
Le prêtre de Sonnenlicht se leva, vêtu d'une imposante robe de cérémonie. Un homme d'âge mûr, trapu.
« Je suis Jucht, prêtre de l'Église de Sonnenlicht. Vous devez être le vice-commandant Veit, de la Troisième Division du Seigneur Démon ? »
« C'est exact. Je suis Veit. »
M'efforçant d'adopter le ton le plus digne possible, je posai sur la table la pétition qu'il avait envoyée.
« J'ai lu votre requête. Mais avant de répondre à un point particulier, j'ai quelque chose à dire à tous les chefs religieux présents. Vous permettez ? »
Jucht hocha calmement la tête. « Oui, si cela doit nous valoir une réponse. »
Tiens. Il est plus pondéré que je ne le pensais. Vu l'agressivité avec laquelle il avait déposé sa pétition, je m'attendais à une sorte de fanatique. Mais il se tenait bien.
Face à toute l'assemblée, j'exposai notre position officielle.
« Voici la politique de la Troisième Division du Seigneur Démon concernant la foi à Lüenheit. »
Tout le monde se raidit — sauf l'adorateur de loups-garous, dont les yeux pétillèrent. Sérieusement, arrêtez ça.
Je pris soin de ne pas regarder dans sa direction et poursuivis :
« Nous respectons vos croyances et maintiendrons la liberté religieuse à Lüenheit, exactement comme auparavant. »
Je souris en le disant. Tout le monde se détendit. Quelques-uns me rendirent même mon sourire, soulagés.
Mais je devais poser certaines règles.
« Cependant, trois choses ne seront pas tolérées. Premièrement : tout acte d'hostilité envers l'armée du Seigneur Démon — y compris inciter à la rébellion ou insulter Sa Majesté. Cela dit, nous ne vous demandons pas de l'adorer. Reconnaître son autorité temporelle suffit. »
Je balayai la salle du regard. Personne n'objecta.
« Deuxièmement : tout acte contraire aux lois de Lüenheit. Vous êtes tenus de respecter la loi séculière. »
Toujours aucune objection. Parfait. Si quelqu'un se plaignait, je lui lâcherais Airia dessus.
Et le point suivant était le plus important.
« Troisièmement : tout acte pouvant être considéré comme une persécution d'une autre foi. Si vous voulez que vos croyances soient respectées, vous devez respecter celles des autres. »
Cette phrase toucha manifestement une corde sensible — surtout chez les chefs des cultes autres que Sonnenlicht.
L'Église de Sonnenlicht était le groupe le plus vaste et le plus puissant, et elle s'en servait souvent pour faire pression. Les conversions forcées par le clergé de Sonnenlicht étaient pour ainsi dire une réalité acceptée en ce monde.
Ils croyaient sincèrement agir pour le bien, ce qui les rendait difficiles à manier.
Cette déclaration servait donc deux buts : les brider et gagner les faveurs des cultes minoritaires.
« L'armée du Seigneur Démon n'imposera ni ne tolérera de conversions forcées. Tout comme nous vénérons notre Seigneur Démon, chacun d'entre vous est libre de vénérer le dieu de son choix. »
L'un des fanatiques du loup-garou fondit en larmes. Je choisis de l'ignorer.
Naturellement, celui qui parut le plus contrarié — ne fût-ce qu'une seconde — fut le prêtre Jucht. Il comprenait que cela signifiait la fin de l'« évangélisation » sous pression.
Je lui souris.
« Cela dit, le culte de Sonnenlicht et les pèlerinages resteront autorisés. En temps de guerre, certaines restrictions pourront s'appliquer, mais les lois de Lüenheit elles-mêmes le prévoient. Des objections ? »
Le froncement de sourcils de Jucht céda vite la place à un sourire poli, et il s'inclina profondément.
« Je vous suis reconnaissant de votre générosité. Je n'imaginais pas que vous accorderiez une telle liberté. »
Un vieux renard rusé, celui-là.
Toujours souriant, je répondis : « Alors de grâce — n'allez pas déclencher de rébellion. »
« Haha, bien sûr que non. » Il m'adressa enfin un sourire qui semblait à peu près sincère. Je n'étais pas encore prêt à lui faire pleinement confiance, mais il ne semblait pas sur le point de tenter quoi que ce soit… pour l'instant.
Comme il s'agissait plus d'une annonce officielle que d'un débat, la réunion s'acheva assez vite.
Apparemment, les autres chefs religieux étaient venus eux aussi avec des requêtes mais, ayant accordé d'emblée tout ce qui était raisonnable, il ne leur restait plus rien à demander.
Tandis que l'assemblée se dispersait, la responsable du culte de Ruhigermond s'approcha de moi. Une femme d'une trentaine d'années, vêtue simplement — tout le contraire du grandiose Jucht.
« Merci, seigneur Veit. Au nom de tous les fidèles de Ruhigermond de Lüenheit, je vous exprime notre gratitude. »
Elle s'inclina profondément. Elle ne le dit pas, mais il était clair qu'elle avait eu, elle aussi, des ennuis avec l'Église de Sonnenlicht.
Elle poursuivit : « Nous, fidèles de Ruhigermond, vous offrirons notre plein soutien — à vous personnellement, s'entend. »
Autrement dit, ils n'étaient pas près de prêter allégeance au Seigneur Démon, mais seraient heureux de m'aider, par reconnaissance.
« Merci. Je respecte les enseignements du culte de Ruhigermond ; l'accent qu'il met sur l'individualité et la discipline de soi me parle. Je ne peux pas faire de favoritisme, mais j'entends traiter toutes les fois équitablement. »
Cela sonnait comme un propos de politicien — mais vu ma position, j'étais désormais un politicien. C'était ce que je pouvais faire de mieux.
La responsable du culte de Ruhigermond sourit, hocha la tête et me demanda une poignée de main. J'acceptai. C'était peut-être la première fois que je serrais la main d'un humain en tant que loup-garou.
« Si vous vous trouvez un jour en difficulté, seigneur Veit, n'hésitez pas à faire appel à ma magie. Je suis peu douée, mais je ferai tout ce que je peux. »
« Votre magie… ? »
Toujours souriante, elle se présenta.
« Pardonnez mes manières — je m'appelle Mithi. Je tiens ici, à Lüenheit, une école privée d'astrologie. »
Si j'avais pris le parti du culte de Ruhigermond, ce n'était pas sans raison.
Leur philosophie d'épanouissement personnel et de non-ingérence séduisait autant les artistes que les mages. Ils n'étaient pas nombreux, mais ils avaient le don d'influencer le peuple comme les puissants.
Une minorité faible sur le papier, mais dangereuse à s'aliéner.
« Merci, dame Mithi. En tant que confrère mage, je suis sûr que nous aurons beaucoup en commun. Je me réjouis de travailler avec vous. »
En tant que loup-garou, j'étais spécialisé dans la magie d'auto-renforcement. Mais en matière de magie divinatoire — sonder le passé et l'avenir —, les humains étaient inégalés.
Sans doute parce que les humains sont obsédés par la connaissance de l'avenir. Ce désir, cette angoisse, voilà ce qui nourrit leur goût pour la divination et la prophétie.
Grâce à cette victoire inattendue, je regagnai ma chambre de fort belle humeur.
Il était temps de préparer ma prochaine manœuvre pour gagner le peuple de Lüenheit. Je devais y parvenir avant l'arrivée des Forces alliées de Miraldia.