« On aperçoit Balbora ! »
Depuis notre départ, trois jours s'étaient écoulés. Nous venions enfin d'arriver à Balbora.
Putain, y'a eu du sport.
La date était le 30 mars. On était pile à temps pour le fameux Festival de la Lune.
Après avoir semé le Midgardsormr. On avait mis le cap comme prévu sur le repaire des pirates, on avait foutu la raclée à ceux qui faisaient le guet et on s'était servi au passage. De l'or, de l'argent, des bijoux, des épices, des armes, ils en avaient pas mal entassé.
Dans ce genre de cas, le trésor revient à celui qui le découvre. Y'a pas de nom dessus, après tout. Certains pays en profitent même pour renflouer leurs caisses avec des corsaires, paraît-il. Les corsaires pillent, le pays fait mine de récupérer le butin et hop, dans le trésor public.
D'après l'estimation du capitaine Rengil, qui est aussi marchand, la valeur totale s'élevait à 100 millions de gold. Une somme si énorme qu'elle ne me paraissait pas réelle. Pourtant, même avec ça, racheter le navire pirate coulé serait impossible. Les bateaux embarquent une tripotée d'artefacts magiques coûteux pour la propulsion et les canons, ça doit coûter un bras.
Quand on élimine des bandits en cours de mission et qu'on récupère leur butin, les droits reviennent normalement en grande partie au commanditaire, le royaume de Philias, et au découvreur, la compagnie Lucille. Les aventuriers et les marins touchent juste une prime et basta.
Mais vu qu'on avait capturé l'espion, sauvé des membres de la famille royale et protégé le navire à deux reprises, on a eu droit à une part du magot.
On m'a demandé ce que je voulais. D'abord, j'ai réclamé une grosse cargaison d'épices. Y'en avait plein que je n'avais jamais vues, des rares, des chères. Si je fais un curry avec ça, je dois pouvoir en sortir genre 10 000 portions, non ? Rien qu'avec ça, on doit dépasser les 100 000 gold faciles.
On m'a dit de me servir aussi dans les trésors. Bon, j'y connais rien en pierres précieuses ni en bijoux, alors j'ai pris une petite boîte à bijoux bien remplie et une boîte en métal mystérieux marquée du sceau de la guilde des alchimistes. Ce genre de boîte dont on ignore le contenu, ça fait rêver, non ?
En plus de ces paiements en nature, j'ai touché une prime correcte, donc j'ai de la marge. Disons qu'à la louche, j'ai récupéré de quoi porter ma trésorerie à 2 millions de gold. Putain, « à la louche »… c'est un bond financier monstrueux, quand même. Mon pécule a doublé.
Du coup, à Balbora, je vais pouvoir me la couler douce sans compter. Pour Fran.
« Fran, on te doit une belle chandelle. »
« Merci pour tout. »
En deux jours, l'humeur des jumelles s'était apaisée. Elles avaient encore l'air un peu sombre par moments, mais elles recommençaient à sourire.
« Sans toi, on n'aurait jamais atteint Balbora saines et sauves. Je te remercie. »
Sélid, qui s'était radouci du jour au lendemain depuis l'histoire de l'Épée de Vérité, s'inclinait profondément. Visiblement, jusqu'ici il nous prenait pour des complices de Salut.
« Nous restons une semaine à Balbora. Une fois installées au manoir du seigneur, venez nous voir. Les princesses seront ravies. »
« Ouais. Compris. »
« Je préviendrai le seigneur. »
C'est ça, la noblesse. Le manoir du seigneur, hein.
« De ma part aussi, merci. Malgré les péripéties, la traversée s'est achevée sans encombre. »
« Ouais. »
« On a fait un joli bénéfice, en plus. Si vous avez le moindre pépin, comptez sur la compagnie Lucille. On fera tout ce qu'on peut. »
« Pour ce qui me concerne… »
« Oui. Bien sûr, je n'en parlerai à personne. J'ai mis les marins au secret, bien entendu. »
« Nous aussi. J'ai ordonné aux soldats de garder le silence sur cette affaire. »
Si la rumeur courait sur l'Épée de Vérité et la Danse des Lames, ce mensonge monté de toutes pièces, on serait vite repérés. Surtout l'Épée de Vérité, qui a l'air bien plus importante que je le croyais. Sélid et Rengil sont venus tous les deux me supplier de leur céder l'épée, et Sélid a même proposé 30 millions de gold.
Je les ai menacés, pression comprise, en leur disant qu'on ne savait pas ce qui arriverait s'ils lavaient leur linge sale en public. C'est pas une garantie absolue, mais misons sur l'autorité de Sélid et de Rengil.
Fran serrait une dernière fois la main des jumelles, visiblement triste de les quitter. Ouais, pour Fran aussi, je ferais un saut chez elles. Enfin, si on ne nous claque pas la porte au nez.
« Les documents qu'on vous a confiés, je les remettrai personnellement au seigneur. »
« Compte sur toi. »
Les papiers qu'on avait récupérés dans le repaire des esclavagistes, on les a confiés à Sélid. Il est ennemi de Reidos et a de l'influence dans les hautes sphères de Kranzel. Il ne devrait pas en faire mauvais usage.
« Bah. »
« Ah, merci. »
« On se reverra. »
« Bye-bye. »
Trente minutes après avoir quitté le navire.
« C'est là l'auberge que Rengil nous a filée, non ? »
« Chère. »
« On. »
« C'est un établissement huppé, d'après lui. »
Comme je disais que trouver un hébergement serait galère à cette période, Rengil nous a recommandé une auberge de connaissances. C'est un peu cher, mais en donnant son nom, on a droit à une ristourne, et vu qu'on a du fric, on peut se permettre ce petit luxe. En plus, ils acceptent les familiers, c'est appréciable.
« Bonjour. »
« Bienvenue. »
C'est bien un établissement de standing. Celui qui nous accueillait n'était pas une matrone avenante, mais un type distingué, genre « je gère ».
« Je voudrais une chambre. »
« Je suis navré. Nous n'avons plus de disponibilité pour le moment. »
« Hein, ça. »
Je sors la pièce estampillée du sceau de la compagnie Lucille.
« Ceci est… Par qui êtes-vous recommandé ? »
« Le capitaine Rengil. »
« Je vois. C'est noté. »
L'effet de la pièce fut immédiat. Apparemment, il y a des chambres réservées aux habitués, refusées aux nouveaux venus, et on nous en attribuait une.
4 000 gold la nuit avec deux repas. Dix fois le prix de l'auberge d'Alessa. C'est salé, mais même à ce tarif, il a l'air d'avoir déjà bien réduit l'addition. J'ai payé pour cinq nuits d'emblée.
« L'auberge est prise, on fait quoi ? »
« Manger. »
« On ! »
« Roger. Au fait, la boîte mystérieuse qu'on a eue en paiement en nature, on l'ouvre ? Histoire de voir ce qu'il y a dedans. »
« Ouais. Hâte. »
« Ouin ! »