« Maintenant que les présentations sont terminées, j'ai une faveur à te demander, Fran. »
« Une faveur ? »
« Oui. En fait, la ville de Burtori, à l'est de Nocta, risque d'être attaquée par des antimages. »
« Selon les éclaireurs, plus de cent mille antimages pourraient s'abattre sur Burtori d'ici quelques jours. »
On supposait que les antimages convergeaient des environs et qu'ils attaqueraient Burtori tous ensemble dès que leurs effectifs auraient encore grossi.
« Pareil qu'à Sendia ? »
Je me demandais si quelqu'un tirait les ficelles dans l'ombre, comme la fois précédente, mais ce n'était pas le cas cette fois-ci.
« Contrairement à Sendia, il s'agirait d'une apparition naturelle. La menace n'atteint pas le niveau de la bataille de défense de Sendia, mais Burtori n'est pas une grande ville. À ce rythme, elle est condamnée. »
« Voilà pourquoi on veut que tu y ailles en renfort. En coopération avec les gens ici présents, bien sûr. »
C'était ni plus ni moins qu'une mission conjointe avec les porteurs d'épées divines. Cela dit, Fran était-elle nécessaire ? Trois épées divines auraient dû suffire.
Apparemment, ce n'était pas si simple. Izario est un aventurier, mais c'est une figure légendaire sur ce continent. Même s'il intervenait, son exploit ne serait pas automatiquement porté au crédit de la guilde des aventuriers.
On avait donc décidé de faire participer un aventurier moins connu, mais capable de ne pas ralentir les manieurs d'épées divines.
Il y avait d'autres espoirs en dehors d'Izario, et la guilde voulait sans doute montrer qu'ils travaillaient dur eux aussi. J'avais l'impression qu'on nous manipulait, mais la récompense était bonne. Pas des points, de l'argent liquide.
Surtout, c'était l'occasion d'observer de près le combat des porteurs d'épées divines. Fran n'allait pas laisser passer une telle chance.
« Compris. J'accepte cette mission. »
Elle avait répondu sur-le-champ.
Une heure après avoir accepté la mission de la guilde des aventuriers, Fran se tenait à la porte est de Nocta.
De nombreux aventuriers attendaient aux alentours. On m'avait refilé le poste de chef de l'unité d'aventuriers pour cette opération.
J'avais refusé au début. Mais à part Fran, le seul aventurier de haut rang était Diggins l'ours. Et il n'était pas question qu'il prenne le commandement à la place de Fran.
Je s'étais dit qu'Izario était là, mais il semblerait que ce vieux ait un accord lui permettant d'agir en solo comme bon lui semble sur ce continent. Même la guilde ne peut pas le contrôler.
Au final, il n'y avait pas d'autre candidat, donc Fran a dû endosser le rôle de chef.
Les autres aventuriers avaient déjà entendu parler de Fran, alors il n'y a presque pas eu de récriminations. Quant aux rares mécontents, Diggins, qui s'était auto-proclamé vice-chef, les a fait taire. Ils n'existent plus.
Fran était étrangement motivée, et il semblait que je n'avais pas d'autre choix que de commander les aventuriers.
« Chevaliers saints. »
« Hmm, ils ont l'air plutôt normaux. »
Les renforts pour Burtori étaient composés d'aventuriers, des chevaliers du Saint Royaume de Shirado, des soldats de l'Empire militaire de Hagane, et d'Izario.
Les deux grandes puissances et Izario constituaient la force principale ; les aventuriers étaient traités comme un appoint. L'important était probablement le fait d'avoir combattu ensemble.
Les cent chevaliers saints paraissaient bien plus ordinaires que ceux vus à Sendia. Ils maintenaient une formation serrée, sans un mot. Pour le meilleur ou pour le pire, c'étaient des chevaliers tout à fait standards.
Leur puissance de combat devait être inférieure à celle du groupe de Sendia. Ces derniers étaient peut-être des commandants d'unité, pour allors.
En revanche, leurs regards sur les aventuriers transpiraient le mépris, donc leur mentalité devait être similaire. La coordination semblait impossible, et le rôle de réserve nous allait très bien.
L'armée de l'Empire de Hagane, elle, semblait difficile à coordonner pour une toute autre raison. Eux aussi étaient alignés sans un bruit, mais une chaleur intense émanait de leurs rangs.
Ils ne méprisaient pas les aventuriers, ce qui les rendait peut-être un peu plus supportables que les chevaliers saints… Mais leur attitude « on va tout régler nous-mêmes » était incroyable. Les vétérans de leur côté devaient considérer les aventuriers comme une gêne tout autant.
« Comment ça va, ma petite ? »
« Izario. C'est quoi ce truc bizarre ? »
« "Truc bizarre", c'est dur. C'est un artefact magique, quand même. »
Le "truc bizarre" de Fran désignait la planche qu'Izario portait sur le dos. Certes, pour Fran, c'était un outil inédit.
Moi, j'ai tout de suite deviné son usage. Sa forme me disait quelque chose. Sur Terre, en l'occurrence.
« C'est un artefact de déplacement. Tu montes dessus, tu y injectes de l'énergie magique, et ça flotte un peu. Ça ne vole pas jusqu'au ciel, mais c'est pratique. »
« Ah, ça flotte ? »
« Ouais. Moi aussi, je commence à sentir le poids des ans. Je me fatigue rien qu'en courant un peu, alors c'est bien utile. »
Impossible de savoir où s'arrêtait la vérité, mais c'était bien un truc genre planche à roulettes. Pas de roues, mais il peut se soulever légèrement du sol. Une sorte d'antigrav ?
Un aventurier normal aurait sauté dessus. Les yeux brillants, un « C'est ouf ! » sur les lèvres.
Mais la réaction de Fran était tout ce qu'il y a de plus opposé à ce qu'Izario espérait.
« Hein. »
« … C'est tout ? »
« Hm ? »
Pour Fran, qui disposait de l'Air Ride télékinésique, du Bond aérien et d'Urushi, un artefact qui flotte juste un peu ne méritait même pas la surprise.
Au contraire, son visage disait clairement : « C'est tout ? »
« Partout où je vais, je suis super populaire chez les gamins ? Ils m'encerclent en hurlant "Fais-moi faire un tour ! Fais-moi faire un tour !" »
Izario voulait visiblement surprendre Fran, avec son air impassible et peu aimable. Il espérait sans doute gagner son respect au passage.
Un homme de son âge, les joues gonflées, qui boude. Face à ça, Fran a décidé d'en remettre une couche.
« Maître. »
« Tu tiens vraiment à le lui montrer ? »
« Je vais lui faire comprendre que tu es bien plus impressionnant que sa planche. »
« Bon, si tu veux. »
« Oui. Izario, regarde bien. »
« Hein ? »
Fran a interpellé Izario, puis m'a lancé en l'air. Tandis que je virevoltais en tournant, elle a grimpé dans les airs grâce à son Bond aérien.
Au moment où elle a posé le pied sur moi en plein vol, j'ai activé la Télékinésie. Je limitais la puissance, mais nous avons glissé devant Izario.
« Oh ! Ton épée vole ? »
« Humph. La meilleure des épées. »
La réaction d'Izario en voyant Fran surfer dans les airs grâce à l'Air Ride télékinésique était puérile. Mais sa capacité d'analyse était phénoménale.
« Je vois, une capacité de télékinésie pour voler… »
Il avait percé le mécanisme de l'Air Ride télékinésique d'un seul coup d'œil.
« Mais d'où te vient l'idée de chevaucher une épée pour voler ? C'est à cause de génies comme toi qu'on… »
Sa voix, en marmonnant ça, semblait chargée d'une admiration sincère.