Le trajet jusqu'à Bultori ne connut aucun incident. Quelques antimagies firent bien leur apparition, mais les chevaliers saints de Shilard et les fantassins noirs d'Hagane se mirent à les abattre en rivalisant de zèle, si bien que les aventuriers n'eurent strictement rien à faire.
Qui plus est, la vitesse de marche n'avait rien de normale. Chevaliers saints et fantassins noirs affichaient un entraînement considérable, assez d'endurance pour maintenir un trot soutenu indéfiniment, et des stocks de potions de soin à ne plus savoir qu'en faire.
Pourtant, les aventuriers suivaient le rythme sans prendre le moindre retard.
Izario volait tranquillement en solitaire, et grâce à l'effet du titre de Fran, « Valkyrie de la marche forcée », les aventuriers couraient plus vite que les chevaliers saints eux-mêmes.
Résultat : nous atteignîmes Bultori en gros la moitié du temps prévu. Quatre heures, grand maximum.
Les chevaliers saints nous regardaient, l'air ahuris.
Visiblement, les deux grandes puissances avaient largement sous-estimé la vitesse de déplacement des aventuriers. Pour eux, nous n'étions qu'une force hétéroclite, peu fiable, inférieure.
Leur dédain venait simplement de l'obligation de s'aligner sur des troupes qu'ils jugeaient militarement inconsistantes.
Or, couvercle levé, ce sont eux qui devinrent le boulet. Que leur regard sur les aventuriers change légèrement, c'était inévitable.
Bon, ça ne veut pas dire qu'on devient amis pour autant. Le curseur a juste glissé de « Tchi ! Ces faibles sont un fardeau ! » à « Hmph. Bon, bon… ils semblent pas totalement inutiles. Faites juste pas de l'ombre. »
La troupe pénétra dans la ville de Bultori et commença à décharger les vivres sur la grande place devant la porte. On lança aussi l'envoi d'éclaireurs contre les antimagies, et les préparatifs avancèrent bon train.
Pendant ce temps, Fran et les autres commandants étaient en réunion avec le maître de guilde de Bultori.
« Bi-bi-bienvenue ! N-nous vous souhaitons la b-b-bienvenue ! »
Le maître de guilde était d'une déférence extrême. Presque à s'aplatir par terre.
D'ailleurs, la guilde de Bultori est petite, traitée comme une simple annexe de celle de Nocta. Son maître est encore jeune et peu habitué à traiter avec des pointures.
Effectivement, pour une ville de cette taille, la guilde est anormalement exiguë. La plupart des aventuriers partent à Nocta, plus proche.
Peu d'aventuriers = pas besoin d'une grande guilde. Et comme la guilde est petite, encore moins d'aventuriers s'y rendent. Cercle vicieux.
La réunion commença dans l'étroite salle de conférence, mais le tempo fut entièrement dicté par les deux grandes nations. Eux énonçaient leurs exigences de haut, le maître de guilde acquiesçait. Un pur rituel.
En substance : « Si des antimagies sortent, on gère seul. Vous, restez en retrait. »
L'habitude d'utiliser les épées divines doit leur faire oublier la notion de coopération inter-organisation. Après tout, même leurs propres chevaliers et soldats ne servent plus à rien dès qu'une épée divine entre en jeu.
Vu leur rivalité affichée, je m'attendais à ce qu'ils se disputent le droit de sortir les premiers. Il n'en fut rien.
Apparemment, un accord ancestral prévoit d'alterner la priorité de sortie à chaque fois. Ce tour-ci, c'est le Saint Royaume de Shilard qui a la main. Sans la moindre discussion houleuse, Shilard se retrouva naturellement en première ligne. Quant à Fran et Izario, personne ne leur adressa la parole.
Pendant que Fran penchait la tête, le maître de guilde lui glissa discrètement tout un tas d'infos. Peur qu'elle ne lâche une bêtise qui froisse les deux grandes puissances.
À ses yeux, le choix de Fran relève du pari risqué. Il connaît sa valeur, il ne la méprise pas. Mais gamine + rumeurs explosives = source d'angoisse permanente.
Au moindre frémissement de Fran, il tressaute et la scrute avec une mine terrifiée.
Izario, lui, boit depuis le début. « Si je n'ai pas à bosser, je ne bosse pas. » Pourtant, sa présence ici a un sens : voir une célébrité comme lui rassure la population.
C'est un vieux soiffard, mais il saisit ces subtilités.
Bilan : première sortie = Shilard. Deuxième = Hagane. Troisième = Izario. Le reste des aventuriers tient la porte.
Fran voudrait bien sortir, mais braver les deux grandes nations est suicidaire. Mieux vaut observer. Elle l'a compris et a hoché la tête à contrecœur.
Après la réunion, je me retrouvai on ne sait comment au tavern avec Izario. Le maître de guilde s'empressait de donner les consignes aux aventuriers, je lui laissai tout gérer.
Lui aussi veut marquer un peu son territoire, et lui confier Fran l'inquiète probablement. Il parlait de former des équipes et d'organiser des rotations pour la garde de la porte.
Fran n'aura qu'à vérifier le planning plus tard et se pointer.
Izario commanda des amuse-gueules à gogo, Fran une montagne de plats, et nous nous installâmes dans un coin de la taverne. Comme nous masquions notre présence, personne ne vint nous importuner.
Tous deux mangèrent en silence. Pas que l'on s'entende à merveille, mais aucun malaise ne pesait.
Parce que nous sommes tous deux des aventuriers de haut rang ? Ou parce que l'écart d'âge et de tempérament élimine tout point de friction ?
Notre alchimie n'est pas si mauvaise. Une fois les assiettes bien entamées, Izario rompit enfin le silence.
« Ceci dit, gamine, t'as pas leur confiance. »
« Maître a dit "la bonne personne à la bonne place". Si je veux y aller, j'y vais. »
« Kuhaha, ton maître a du bon. Exact. Le boulot, c'est celui qui a envie qui le fait. »
« Mais si y a combat, j'y vais. »
« T'es de ce genre-là, hein. »
« ? »
« Ça veut dire que tu aimes te battre. »
« Faut se battre pour devenir plus fort. »
« Un regard droit comme un I. Ça me rend jaloux, moi le vieux. »
Izario marmonna ça et vida sa coupe d'un trait. Ton décontracté comme toujours, mais ses mots sonnaient vrai pour moi.