Fran arbore un sourire de prédateur. Elle compte arracher les informations à la force du poignet aux voyous qui l'ont accrochée.
Pourtant, je suis contre. Si on fait du grabuge ici et qu'on se fait jeter, on ne pourra plus rien glaner du tout.
Certes, je comprends que Fran s'emballe à force de vouloir des renseignements.
Son passé d'esclave dans l'ombre a dû être d'une dureur atroce. La simple idée qu'on puisse réduire d'autres personnes en esclavage clandestin lui fait perdre ses moyens au point de partir en vrille.
Mais déclencher une bagarre maintenant n'est pas la meilleure option. Je suis intervenu en catastrophe pour l'arrêter.
« Fran ! Calme-toi un peu, bordel ! »
« Maître ? »
« Bon sang, je t'ai dit d'attendre… »
Je m'intercale entre Fran et les voyous, les couvrant de mon corps. Enfin, les types ne me sauront sans doute pas gré de les avoir protégés.
« Qu'est-ce que tu veux, toi ? »
« Dégage, t'es dans le chemin. »
Ils me fusillent du regard. Je m'y attendais, mais ils ne semblent même pas capables de jauger ma force. Ils ont l'air prêts à m'asséner un coup de poing à tout instant.
Bon, leurs poings ne me feront pas grand-mal de toute façon. Ce corps-là, je l'ai forgé costaud. Niveau aventurier rang C, au moins.
Oui, celui qui a stoppé Fran, c'est mon double.
J'ai généré un double hors du établissement en urgence et foncé dans la taverne à toute allure. Heureusement qu'il n'y avait personne dehors.
« Fran ! Je comprends ce que tu ressens. Mais fonce pas seule comme ça ! »
(… Mais…)
« Pas de "mais" ! Écoute : si ces racailles font partie d'une grosse organisation, c'est la ville entière qui risque de se retourner contre nous ! »
(…)
« Dans mon ancienne vie, y avait un dicton : "Hâte-toi lentement". Ça veut dire que même pressé, mieux vaut prendre la route sûre et certaine que de chercher le raccourci. Je comprends que tu veuilles retrouver les marchands d'esclaves clandestins, mais si tu déclenches un scandale ici et qu'ils se planquent, ce sont les gens qu'ils retiennent peut-être qui en pâtiront ! »
(… Hmm)
Dû à mon ton plus ferme que d'habitude, Fran a dû réaliser que son comportement n'était pas bon. Ses yeux vacillent.
(Maître… mais…)
« Laisse-moi gérer ça. »
(…)
« On se calme, d'accord ? »
(Compris… Désolée.)
La tuerie qui émanait de Fran a disparu complètement.
Elle a conscience d'avoir pété un câble et le regrette. Mais je ne dois pas la ménager pour autant.
Il faut que je sois cruel et que je la sanctionne.
« Demain, et pendant dix jours, le curry sera limité à un bol par jour. »
(Maître !)
(On !)
« Même avec vos têtes de chiens battus, c'est non ! »
Fran affiche un air désespéré, mais elle a dû saisir à quel point j'étais furieux. Elle laisse tomber les épaules, abattue.
Reste plus qu'à régler le cas des voyous.
Pendant que je raisonnais Fran, mon double les calmait déjà. Merci la Compétence Traitement Parallèle.
J'ai expliqué que Fran cherchait quelqu'un, qu'on était venus pour s'enquérir de cette personne, et qu'on s'excusait du tapage. J'ai mené la conversation sur ce ton.
« Bon, d'accord, la gamine a manqué de tenue, mais ferme les yeux là-dessus, veux-tu ? »
J'ai attrapé l'épaule du premier voyou qui m'avait apostrophé et j'ai serré légèrement. Le type change de couleur.
Il n'a pas capté à quel moment j'ai posé ma main sur lui, et il vient de réaliser que j'ai une force invraisemblable pour mon apparence.
Sans le blesser. Juste assez pour l'immobiliser, en utilisant ma Compétence Combat Corps à Corps pour le bloquer.
Ils ont visiblement saisi l'écart de puissance. Les voyous se sont tus net. Ça les tiendra tranquilles un moment.
Dernière touche : je sors une pièce d'or et la pose sur le comptoir devant le patron.
« Avec ça, offrez un tour à tout le monde. »
« « « Ooooooh ! » » » »
Y a pas un type qui garde de la rancune envers celui qui lui offre l'alcool gratos. C'est valable dans n'importe quelle taverne.
Les clients qui tendaient l'oreille poussent des acclamations. Tous lèvent leur chope en ma direction en guise de salut. Le nouveau venu qui connaît les bonnes manières est, pour l'instant, accepté.
Et les voyous ne pouront plus nous chercher noise. S'ils le font, tout le monde ici se retournera contre eux. Nous froisser, c'est risquer de perdre le robinet à bière gratuite.
Une fois sortis de la taverne, y aura peut-être des gars qui nous cibleront pour l'or, mais tant qu'on est ici, on est tranquilles.
Bon, plus qu'à choper les infos…
Je scrute la salle. Un homme-bête attire mon regard. Au milieu de ce vacarme, un mâle d'âge mûr boit son alcool par petites gorgées, planqué dans un coin.
Pourtant, il est costaud. Rang C haut. S'il a évolué, le rang B est garanti. Et pas l'once d'une once de pression.
Il se fond dans le décor, discret.
Type rare chez les hommes-bêtes. Un homme-bête normal avec cette force ferait étalage de son aura pour dominer les alentours.
Ces oreilles… race canine, non ?
« Fran, Urushi, restez ici. »
« … Hmm. »
« … Ouaf. »
La restriction à un bol de curry l'a doit vachement toucher, Fran reste affalée sur sa chaise, mine renfrognée. Urushi, à côté, rumine lui aussi.
Même le patron, qui n'avait pas bronché pendant l'embrouille, leur a glissé discrètement des cacahuètes pour grignoter.
Ils se sont mis à les croquer machinalement. Avec le temps, ils reprendront du poil de la bête.
Je quitte le comptoir seul et m'approche de la table où l'homme-chien (provisoire) boit. Je n'utilise pas l'Invisibilité ni rien, donc il m'a repéré direct.
Mais il ne bouge pas, continue de pencher son verre calmement.
« Yo, désolé pour le raffut tout à l'heure. Ma gamine s'est un peu emballée. »
« Ah. »
« T'as de la gueule, grand frère. »
« … Toi aussi. »
Nos regards s'évaluent mutuellement. Effectivement, il en a dans le ventre. Il a capté ma force illico, sans pour autant montrer de tension. Mieux : il juge froidement si je suis ami ou ennemi.
« En fait, je cherche quelqu'un. Je voudrais trouver un type bien informé. Tu n'aurais pas une idée ? »
« Pourquoi tu me demandes, moi ? »
« Parce que si toi tu sais pas, personne ne sait. Quant au patron, il a pas l'air du genre à parler. »
« … »
Le mec me dévisage, l'œil enquêteur, comme pour sonder mes intentions.
Alors, comment va-t-il nous juger ? Nous ignorer ? Nous hostiliser ? Ou nous accueillir favorablement ?
« Qu'est-ce que tu en dis ? »
« … »