« Anego, c'est bien Barbora là-bas ? »
« Oui, c'est ça. Un port de cette envergure, ça ne court pas les rues. Pas de doute possible. »
« On est enfin arrivés ! Putain, j'aurais jamais cru qu'un voyage en bateau pouvait être aussi chiant… »
« C'est pas toi qui gueulais "C'est dingue, c'est dingue !" en courant partout sur le pont au début, Biscuit ? »
« Cricka, t'as monté sur le pont toi aussi ? Bah ouais, au début c'était nouveau, mais quand le même paysage te reste sous le nez pendant des jours… La grande sœur Sylphia pense pareil, non ? »
« J'ai rien à me reprocher, moi ? Les bêtes magiques des mers avaient quand même un peu de répondant. »
« Ah, c'est mort. Demander l'avis à une grande sœur qui kiffe bastonner, c'était con de ma part. »
« Hein ? »
« R-Rien du tout ! Mais pour juste entrer au Cranzel, le port de Dars qu'on a fait en premier allait pas bien ? Pourquoi venir jusqu'ici, au sud ? »
« Hors de question. Vu la situation, la zone frontalière est beaucoup trop surveillée. On veut pas créer d'histoires inutiles. »
« Y'a qu'à forcer le passage, non ? »
« Crétin ! C'est pour ça que t'es Biscuit, tiens ! »
« Hé, mon nom sert d'exemple à la connerie maintenant ! »
« Écoute bien. Contrairement au pays, à l'extérieur y'a ni ravitaillement, ni renforts. Si on se fait pourchasser, nulle part où se planquer. Faire du grabuge, c'est se retrouver coincés illico. »
« Vraiment ? »
« Absolument. Déjà qu'on connaît pas la puissance ennemie. »
« La puissance ? Les mecs de dehors, c'est que des petites frappes, non ? »
« Biscuit. »
« ! H-Hai. Quoi encore, Anego ? »
« Mépriser les gars de l'extérieur, passe encore. C'est dans les mœurs de notre pays, ça se soignera pas. Mais sous-estimer la force de gens qu'on a même jamais vus, arrête. Vous voulez faire comme les cons du haut lieu ? »
« S-Suis désolé. »
« D'ailleurs, on va justement aller vérifier ça maintenant, non ? Si les types de dehors sont vraiment des faibles… ou pas. »
« Oui. »
« Surtout que dans le coin, y'a les Chevaliers Démons du royaume de Philiaas qui sont déployés. »
« Ah, ceux-là sont chiants. Voilà pourquoi on peut pas bouger n'importe comment. »
« Hmph. Tant que c'est compris. Bon, cheffe Sylphia — non, Sylphia-sama. Pour jauger la force des gens d'ici, surtout des aventuriers, y'a plusieurs façons de faire. »
« Hein ? Quel genre de méthode ? Moi j'en vois qu'une : chercher la merde au hasard et voir comment ils se débrouillent. »
« Surtout pas. On passe officiellement pour des mercenaires en voyage. Notre couverture, c'est la maison mère qui l'a assurée via la compagnie Morley, sa filiale. Mais si on merde, la réputation que cette boîte a mis des années à bâtir au royaume du Cranzel s'effondre d'un coup. Pour notre pays aussi, perdre cette compagnie serait un gros coup. »
« C'est vrai. Devises, renseignements, infiltration… Y'a plein de façons de les utiliser. »
« Vous pigez. En plus, la compagnie Morley bosse beaucoup à l'extérieur, donc leur loyauté envers le pays est plus faible que la nôtre. Au pire, on nous sacrifie. »
« Hé Cricka, t'es sûre qu'on peut faire confiance à des types pareils ? Moi, me faire planter un couteau dans le dos par une mignonne femme de chambre, très peu pour moi. »
« Tant qu'on leur cause pas de tort, y'a pas de souci. Et puis, avec la force qu'a ce bateau, nous trois on le contrôle facile. »
« C'est vrai mais bon… »
« T'es un abruti, alors fais ce qu'on te dit et ferme-la. »
« Guh. »
« Biscuit, ta gueule. »
« H-Hai… »
« Donc, pour voir le niveau des aventuriers, t'as dit qu'y avait plusieurs méthodes ? »
« Oui. La plus classique : poster une mission. Si on les prend comme escortes, on voit leur boulot de près. Mais y'a un hic. »
« Quel hic ? »
« Si l'adversaire est vraiment fort, on risque de se faire griller nous-mêmes. Des gens de notre niveau qui demandent une protection, ça paraît louche. »
« Je vois. »
« C'est plus détourné, mais checker la qualité de la viande de bêtes magiques, des herbes médicinales ou de l'équipement vendus en ville marche aussi. Ça donne pas la force directe, mais ça donne une idée du niveau global. Et comme on va à Barbora, grande ville idéale pour enquêter… »
« Je pige, mais faire l'enquête moi-même, très peu pour moi. »
« Moi non plus. Autant buter un aventurier au hasard dans une ruelle, c'est plus rapide et marrant. »
« C'est pour ça que je dis que c'est INTERDIT ! Enfin, moi non plus je pense pas que Sylphia-sama et Biscuit l'idiot en soient capables. J'ai proposé au cas où. »
« Si l'enquête est pas pour moi, tant mieux même pour un idiot. »
« L'enquête, laissez-moi faire. »
« Compté sur toi. Et Cricka, t'as d'autres idées ? Ton ton dit que t'as un plan derrière la tête. »
« Voici la vraie solution. D'ici peu, y'a un tournoi d'arts martiaux à Ulmutt. »
« Un tournoi ? Oh oh. Ça a l'air marrant ! Y'aura des costauds ? »
« D'après les infos, pas mal d'aventuriers connus y participent. En regardant les matchs, on verra leur niveau. »
« Regarder ? Juste mater, sans participer ? »
« Pitié. Notre identité doit pas fuiter, sinon c'est fini. Faut éviter de se faire remarquer. »
« Tch… »
« Pas de "tch" audible, merci. De toute façon, contrairement à nous, Sylphia-sama attire l'œil. Si elle participe, son passé sera creusé à coup sûr. Et si elle gagne par accident… Vous détesteriez perdre exprès, pas vrai ? »
« Haa… Bon, cette fois je me contente de regarder. »
« Faites ça. »
« Donc on se repose un peu à Barbora, puis direction le tournoi d'Ulmutt. C'est ça le plan ? »
« Si vous deux pensez comme ça, c'est bon. Les détails, je gère. »
« Ouais. Yoroshiku. »
« Hé hé, on reste un moment à Barbora ? Y'a de la bonne bière, j'espère. »
« Moi, tant qu'il y a pas trop de racaille qui traîne, je suis content. »
« …Surtout, ne faites PAS d'histoires, d'accord ? »