Fran avait accepté d'escorter Cana et les siennes, mais le jour était déjà tombé.
À présent, ils campaient sur le chemin de descente du col. Fran créait des murs et autres ouvrages par magie de terre, ceinturant le bivouac d'une position défensive.
« Bon, comme ça on ne gêne pas le passage sur les sentiers de traverse, ça devrait aller. »
« Hm. »
Ce col n'est pas une route unique. Il y a des dizaines de chemins de traverse qui mènent à divers endroits. Certains iraient jusqu'au royaume de Raidos. Naturellement, des postes de contrôle et des tours de guet surveillent les lieux, donc on ne peut pas circuler librement.
« C-c'est incroyable, une telle magie… »
« M-mentirais-tu… »
Devant le campement dressé par Fran, Diane et Shura restaient pantoises.
Elles savaient sans doute que Fran était une guerrière puissante, mais elles n'imaginaient pas qu'elle maîtrisât la magie à ce point. Cana et Diane en étaient restées bouche bée. Elles n'avaient pas été aussi surprises quand j'avais montré ma forme maximale, Urushi, non ?
L'ambiance pendant le trajet n'était pas si mauvaise que ça. Diane, le cœur brisé, et Shura, qui gardait encore peur de Fran, parlaient à peine. Cana, elle, adressait la parole à Fran de sa propre initiative.
Pendant le bivouac, Diane et les siennes restaient un peu à l'écart de Fran et d'Urushi, masquant leur présence, tandis que Cana s'était assise juste à côté de Fran et se régalait d'une soupe au goût de curry.
Shura avait quand même fait goûter la nourriture pour vérifier qu'il n'y avait pas de poison, mais Cana mangeait sans la moindre plainte le plat en apparence rustique que Fran avait sorti. Bon, visuellement c'est fruste, mais avec de la viande de bête magique et force épices, c'est un mets de choix.
On dirait même qu'elle trouve amusant de manger des brochettes telles quelles. Sa mine réjouie n'a pas l'air jouée.
« Fran-san est aventurière, n'est-ce pas ? »
« Hm ? »
« Je pense que Fran-san a à peu près mon âge, mais les aventurières de cet âge ne sont-elles pas rares ? »
« Hm… Il y en a. »
« C'est vrai… Alors, euh, pourquoi Fran-san est-elle devenue aventurière ? »
Elle ne montre pas l'hostilité de Diane, mais elle semble curieuse à l'égard des aventuriers. Est-ce si inhabituel ? Dans n'importe quelle ville, il y en a quelques-unes. Ou alors elle a été élevée dans une cage dorée au point de n'en avoir jamais croisé ? Pourtant elle manie la magie et ne se plaint pas du bivouac, elle a de la trempe.
« Pour devenir plus forte. »
« Plus forte, dites-vous ? Ne pourrait-on pas viser chevalier ou soldat pour ça ? »
« Impossible gamine. »
« C'est vrai… Euh, le travail d'aventurière n'est-il pas pénible ? »
« Pourquoi ? »
Fran a répliqué avec un air sincèrement perplexe.
« Devenir aussi forte à notre âge, ça n'a pas dû être facile, non ? »
« … Je suis devenue aventurière pour devenir plus forte. Donc je n'ai jamais trouvé pénible de me blesser ou d'affronter des adversaires puissants. »
« C-c'est vrai… »
Sous le regard franc de Fran, Cana a détourné les yeux, impressionnée. Bon, nos valeurs sont trop différentes. Je ne dis pas qu'on ne peut pas se comprendre, mais tout saisir en une nuit, c'est impossible.
Ce qui ressemble à un enfer pour Cana a dû être des jours irremplaçables pour Fran.
Inversement, Fran ne peut pas comprendre Cana non plus. Une jeune fille bien née a sans doute ses propres souffrances qu'elle seule peut comprendre.
Les gens, c'est comme ça.
« Le travail d'aventurière, c'est vaincre des bêtes magiques ou des bandits, non ? Et aussi escorter des marchands. »
« Hm ? C'est pas ça. »
« Eh ? Ce n'est pas le cas ? »
Hein ? Vraiment ? Moi aussi j'ai été surpris.
« Le travail d'aventurière, c'est l'aventure. »
« L'aventure ? »
« Ouais. Aventurier, ça fait de l'aventure. »
« Attraper des bandits, chasser des bêtes magiques ? Ce sont les aventurières qui le font, non ? »
« Elles le font. Mais normalement c'est le boulot des chevaliers et des soldats. Comme ils ne le font pas, les aventurières le font à leur place. »
Hum, je ne pense pas que beaucoup d'aventurières partagent l'avis de Fran. L'aventure dont parle Fran, c'est probablement entrer dans les terres maudites ou les donjons et se battre en général.
Et elle dit que maintenir l'ordre en éliminant bandits et bêtes magiques relève à l'origine des chevaliers. Mais la frontière est floue. Puisqu'on combat des bêtes magiques dans les donjons, on peut aussi le faire dehors, et affronter des bandits s'inscrit dans le même prolongement.
« … M-mais, celui qui a la force a le devoir de protéger les gens ! »
« C'est vrai ? »
« C'est vrai ! La force s'accompagne d'un devoir ! »
« Hmm. Je pige pas trop. »
« Diane ! »
Cana tente de l'arrêter, mais Diane ne s'arrête pas.
« Toi, tu possèdes une telle force et tu regardes les faibles sans rien ressentir ? Tu ne penses pas à les sauver ! »
« Je le pense ? C'est pour ça que je vous ai aidées. »
« … Là, je ne comprends pas bien… »
« Hm ? Je sauve parce que je veux sauver. C'est tout. Moi, même si j'étais faible, si je veux sauver, j'essaie de sauver. Toi, c'est parce que t'es forte que tu aides les gens ? Si t'étais faible, tu les abandonnerais ? »
« C-c'est… »
« Diane ! Tais-toi ! »
« … ! M-merci… »
Diane, engueulée par Cana, a fait pâle figure et s'est tue.
Mais c'est un problème difficile. Le devoir de la force, c'est l'argument commode des faibles pour utiliser les forts. Ou l'arrogance des forts ivres de leur pouvoir.
Fran, elle, ne réfléchit pas à ce genre de chose compliquée. D'ailleurs, quand elle voit quelqu'un en difficulté devant elle, elle n'a pas le temps de réfléchir, elle aide tout de suite. Comme elle l'a dit, elle sauve parce qu'elle veut sauver. Un point c'est tout.
Si le type est antipathique, elle l'abandonne normalement, ou elle le sauve en réclamant une récompense astronomique.
C'est peut-être là aussi la différence entre aventurière et chevalière. Une chevalière, en gros, est payée par les impôts. Devoirs et droits, on lui martèle dès l'entrée dans l'ordre. Ah, sauf pour les ordres pourris jusqu'à la moelle.
Mais « Travaillez pour votre solde ! » ne fait pas monter le moral ni ne préserve la fierté. Alors on utilise des formules comme secours aux faibles, service pour la justice. Une éducation trop poussée donne des chevalières comme Diane.
À l'inverse, l'aventurière, c'est la responsabilité personnelle à tous les étages. La force qu'on a acquise est la sienne, et l'utiliser pour soi, c'est la norme.
« Je ne prends pas la défense de Diane, mais j'ai entendu dire que parmi les aventurières, certaines agissent comme des bandits. »
« C'est pas parce qu'on est aventurière. Y a des pourritures chez les chevaliers et les nobles aussi. Dans votre pays, y a pas de méchants ? »
« C'est… c'est vrai. Effectivement. Il y a de mauvais chevaliers et de mauvais nobles. »
Cana a acquiescé profondément aux mots de Fran. Elle a l'air d'avoir quelque chose en tête. Maintenant que j'y pense, c'est louche qu'une demoiselle voyage dans ce coin avec si peu de monde. Il doit y avoir une raison.
« Alors une aventurière, c'est… »
Elle a vraiment l'air intéressée par les aventurières, car les questions de Cana ont continué sans fin jusqu'au moment de dormir.