Nous avions réussi à nous tirer d'affaire lors de l'audience avec le roi, et nous nous retrouvions maintenant à la guilde des aventuriers. En fait, Éranthe nous avait convoqués.
La guilde des aventuriers affichait une densité de population hallucinante. Sans aller jusqu'à la poussée du métro aux heures de pointe, on était au niveau d'une cour de récréation d'école primaire à la pause.
En fait, le nombre d'aventuriers en ville avait temporairement doublé grâce aux renforts venus des bourgs voisins. Et comme il manquait de lieux pour loger tout ce monde, beaucoup dormaient et vivaient dans les coins du hall de la guilde. Ce sont ces aventuriers de renfort qui faisaient de la guilde un tel fourmillonnement.
Fran était déjà une célébrité parmi les aventuriers de la capitale, mais parmi ceux venus d'autres villes, certains cherchaient à l'embêter.
D'ailleurs, la plupart des aventuriers dépêchés pour le déblaiement des décombres à la capitale étaient de bas rang. Il y en avait bien quelques-uns qu'on avait recrutés pour leurs techniques spéciales ou leur maîtrise de la magie, mais 80 % n'étaient que de la main-d'œuvre, des débutants. Autant dire qu'ils étaient incapables de jauger la vraie valeur de Fran.
De plus, une fois sur place, la capitale s'avérait bien plus rude qu'ils ne l'avaient imaginé. Ils avaient dû rêver de la capitale par pure admiration. Mais la réalité, c'était la répétition terne d'un travail manuel, le corps couvert de poussière.
Qu'il en ressorte des crétins mal intentionnés pour se défouler sur une gamine, c'était inévitable.
Mais aujourd'hui, personne ne vient la chercher noise. Disons qu'hier et avant-hier, elle s'est « occupée » de ceux qui avaient essayé, de manière plutôt spectaculaire.
Ah, ne vous méprenez pas, on ne pouvait pas réduire la main-d'œuvre, alors elle les a soignés comme il faut avec de la magie de guérissement. Et elle leur a fait comprendre que s'ils ne bosser pas sérieusement, ils en baveraient. À l'heure qu'il est, ils doivent transpirer comme il faut.
La rumeur a dû courir, parce qu'aujourd'hui, pas l'ombre d'une velléité d'embrouille chez les nouveaux. Au contraire, on ne voit que des mines effrayées.
« Stéria »
« Ah, entrez donc ! »
« Compris. »
Apparemment, on a supprimé les guichets pour aventuriers de haut rang pour en créer davantage pour les bas rangs, et Stéria a l'air passablement occupée.
Elle n'a clairement pas le loisir de nous guider.
Cela dit, il y a la queue chez Stéria aussi. Vu l'image qu'on se fait des aventuriers, on pourrait s'attendre à une file interminable devant la belle et le désert chez Stéria… mais non.
« Vous là-bas ! Par ici ! Fermez-la ! Vous voulez vous faire arracher quelque chose ?! »
Ah, je vois. Les débutants, aspergés par la compétence d'Intimidation de Stéria, font la queue chez elle la face bleue. Bon courage à tous.
On a traversé le hall bondé pour entrer dans le bureau d'Éranthe… et là…
« Ça finit pas… ! Mon travail finit pas ! »
« Ouah… »
« Une montagne de paperasse. »
Un spectacle navrant s'offrait à nous.
Devant un bureau enterré sous les dossiers qui avaient doublé depuis quelques jours, Éranthe, le visage d'un fantôme, continuait à travailler sans relâche.
« Éranthe ? »
« Ah… tu es là… Attends un peu. »
« Ouais. »
Cinq minutes plus tard.
Éranthe, un peu calmée après avoir bu son thé, tendait je ne sais quel document à Fran.
« C'est quoi ? »
« Ta promotion au rang B a été décidée. Voici les papiers de nomination. »
« Hein ? Promotion ? Pourquoi ? »
C'est quand même sudden. Elle n'est censée pas avoir accumulé assez de points de contribution. Et puis, se faire remarquer par la noblesse, très peu pour moi.
« Tu te rends compte de tout le boulot que t'as abattu cette fois ? Tu as abattu un monstre capable d'anéantir Zephild et les siens, soigné des centaines de personnes, brillé dans le déblaiement des décombres… La liste de tes menus exploits est infinie. »
Now qu'elle le dit… C'est vrai. Puisque les mérites d'Earthras ont été effacés, le plus grand contributeur côté aventuriers, c'est Forrund. Et juste après, c'est Fran.
« Je sais que tu détestes les emmerdes et que t'es pas pressée de monter en rang. Mais tous les obstacles qui bloquaient ta promotion ont été levés d'un coup, cette fois. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« À la base, ton niveau de combat posait pas de problème. Tu as sans conteste une force de rang A. Et cette affaire a même fourni la preuve formelle. »
Le combat contre le marquis a été vu par Éranthe elle-même, la maître de guilde. C'est la vérification de force la plus fiable qui soit. Pas un simulacre, un vrai combat qui a prouvé sa valeur.
« Ensuite, le manque de réalisations. Tu t'es fait un nom à la capitale, tu as reçu une décoration du pays des hommes-bêtes… Il n'y a plus rien qui manque. »
Effectivement. Elle a au moins le pedigree qui va avec le rang B.
« Reste l'attitude face à la noblesse. L'audience a prouvé que tu avais le minimum syndical en matière de bienséance. »
Ah, c'est ça. Puisqu'au rang B on croise plus souvent des nobles, une Fran manifestement dépourvue de manières, ça inquiétait. C'était même un argument sensé. Mais comme elle a géré une audience avec le roi en personne, ce point faible a été à peu près balayé.
« J'ai demandé à un noble de ma connaissance, et il parait que ton étiquette était parfaite ? Il était surpris que tu sois bien plus élégante que n'importe quel petit noble. »
C'était sans doute l'un des nobles alignés des deux côtés lors de la première audience.
« Tu as aussi proprement refusé l'anoblissement du roi, paraît-il ? »
« Ouais. Mais le roi était furieux. »
« Ce roi-là ne s'énerve pas pour si peu. Enfin, il ne peut pas se laisser marcher sur les pieds par une aventurière, alors il a fait semblant d'être en colère… ? Enfin, c'est pas un homme qui agit sur un coup de tête, donc no problem. C'est pas le genre à faire la bêtise de se mettre à dos. Sur ce point, c'est un homme de confiance. »
C'était donc du théâtre. Ou plutôt, une mise en scène pour affirmer la dignité royale. Tout en ne nous mettant pas plus mal à l'aise que nécessaire, il a sauvé la face. Non, en feignant le courroux puis en passant l'éponge sur tout, on peut même dire qu'il nous a créés une dette.
Il a fait mine d'accorder généreusement sa clémence à l'aventurière qui a refusé sa proposition exceptionnelle. Telle est la mise en scène. Supposons qu'à l'avenir, le roi demande un service. On se dira : « J'ai refusé le titre l'autre fois, alors acceptons cette mission ». La probabilité est forte.
« Hum… J'avais un peu sous-estimé le bonhomme parce qu'il a laissé la rébellion du marquis lui passer sous le nez, mais c'est ça, un roi de grande puissance. »
D'ailleurs, l'adversaire, c'est les Fanatiques. Lui dire « réveille-toi » serait peut-être demander la lune.
« De toute façon, elle a la décoration du pays des hommes-bêtes, on ne va pas lui faire de misère. Les relations diplomatiques avec ce pays deviennent priorité absolue. On dit même que le comte Bailries a eu une peine légère par égard pour le Roi-Bête. »
« Ah bon ? »
« La relation entre son homme et le Roi-Bête est connue. La rumeur court même que sa destitution de général vise à l'envoyer comme émissaire spécial auprès des hommes-bêtes. »
Pas seulement une peine légère, mais on compte s'en servir pour renforcer les liens. C'est joué serré.
« Cette décoration pèse lourd dans la promotion. La guilde hésitait à jeter une gamine sans appui dans la gueule des nobles, mais maintenant qu'on sait qu'elle a un arrière-solide… »
Pas de manque de puissance, l'étiquette est en fait acquise, et un gros parrain dans le dos. Effectivement, aucune raison de ne pas la monter au rang B.
« Honnêtement, si on ne te promeut pas là, c'est le bon sens de la guilde qu'on remettrait en question. En plus, les autres maîtres de guilde nous pressent de te faire monter coute que coute. Donc promotion ! »
Sur le fond, le ton d'Éranthe ne laisse pas le choix. Mais ses yeux trahissent une inquiétude. En réalité, Fran a le droit de refuser.
Et elle a des raisons de refuser. Ça nuirait à sa réputation à la guilde, mais éviter les emmerdes avec la noblesse, c'est un avantage trop gros. Même avec un parrain, les approches nobles ne tomberont pas à zéro.
« Fran, tu fais quoi ? »
(Rang up.)
« Sûre ? Franchement, les emmerdes vont pleuvoir. Nobles cons, aventuriers cons… »
(Si c'est des cons, je les dégage.)
« … D'accord. »
Il faudra que je veille à ce qu'elle n'en fasse pas trop. Mais si elle est motivée, je n'ai rien à redire. Acceptons cette promotion avec gratitude.