Après avoir assisté à la mort de Zephild, Fran se retrouva incapable de bouger. La fatigue et la somnolence semblaient avoir jailli d'un coup. Pendant le combat, l'adrénaline lui avait permis d'oublier sa lassitude.
Mais maintenant que la tension de l'affrontement était retombée, la fatigue l'emportait sur l'excitation. Son corps devait réclamer du repos après avoir accumulé tant d'épuisement. Elle se frottait insistamment les yeux.
« Mounyou… »
« Ça va, Fran ? »
« …… M'va bien…… suu… »
« Ho. »
« Suu… »
Elle s'était endormie complètement. Je rattrapai son corps qui s'effondrait grâce à la télékinésie et la posai doucement au sol. Elle a un joli visage endormi.
« Hum. Que faire… »
Le combat n'est pas encore fini. Depuis la direction du château royal, on percevait une puissance magique phénoménale. La distance était trop grande pour la cerner parfaitement, mais on aurait dit qu'il y avait plusieurs existences dégageant une magie comparable à celle du marquis Ashtonner en état de libération de potentiel latent.
De plus, on entendait parfois des grondements sourds et le sol tremblait légèrement, ce qui n'était sûrement pas sans lien. Une bataille acharnée se poursuivait.
« Dans ce cas, que Fran se soit endormie est plutôt une bonne chose. »
Dans son état actuel, affronter un ennemi puissant serait un suicide. Mais Fran s'y risquerait quand même. Pour protéger la capitale royale.
« Cela dit, le prix de la libération du potentiel latent de Fran, c'est l'incapacité de récupérer… »
La durée pose aussi problème. Si ce n'est que quelques heures, on pourrait encore s'en servir d'une manière ou d'une autre. On l'activerait un instant pour tuer l'ennemi d'un coup, et elle n'en arriverait pas à frôler la mort.
Mais le fait qu'elle ne puisse pas gagner sans la libération du potentiel latent signifie que la force de l'ennemi est à un niveau considérable. Impossible de l'abattre en un instant.
Et si le combat s'éternise, Fran ne s'en tirera pas à bon compte. Si en plus elle ne peut plus récupérer, sa probabilité de décès grimpera en flèche.
Si l'incapacité de récupérer ne dure que quelques minutes, pas de souci. Mais si c'est pour des jours, c'est très risqué. Je ne pense pas que ce soit à vie, mais des mois de séquelles sont envisageables.
On ne peut pas tester ça à la légère. La libération du potentiel latent est vraiment dangereuse. Si un être vivant devient définitivement incapable de récupérer en l'utilisant, il faut être prêt à y laisser sa vie au moment de s'en servir.
C'est parce que je suis une existence particulière, une arme inanimée dotée de volonté, que le prix s'est payé en valeur de pierre magique, un coût réversible.
Sans ça, Fran serait peut-être morte. Non, sans Zephild, elle serait morte. Rien qu'à y penser, une émotion indéfinissable monte en moi. J'ai envie de hurler des mots sans sens, de me gratter la tête. Mon insuffisance, mon impuissance, je les hais et les maudis.
Plus jamais je ne vivrai ça. Pour ça, je dois devenir plus fort.
Alors que je prenais cette résolution sur le dos de Fran, Colbert s'approcha en hâte en la voyant dormir par terre.
« Fran ? Hé, ça va ? »
« Suu… suu… »
« Laisse-la, Colbert. Si elle n'arrive pas à lutter contre le sommeil, c'est qu'elle est épuisée. »
« Ah, oui. C'est vrai. Ceci dit… »
« Quoi ? »
« Non, comme ça, on n'arrive pas à croire que c'est l'aventurière qui a battu ce monstre. »
« C'est vrai. »
Éliant et Colbert observaient Fran qui ronflait avec un visage innocent.
Colbert faisait une drôle de tête. Il venait de réaliser à nouveau l'écart de puissance entre eux. Pourtant, à l'apparence, c'est encore une enfant qui garde une part de jeunesse. Ça doit être complexe.
Mais il sembla se rappeler qu'on n'avait pas le temps pour ça. Son expression se durcit et il fixa la direction d'où émanait cette immense puissance magique.
« Alors, qu'est-ce qu'on fait maintenant ? »
« D'abord, on ramène Fran et Zephild à la guilde. »
« Oui. »
Éliant prit Fran sur son dos, et Colbert souleva avec soin le corps de Zephild pour partir. Éliant n'essaya pas de me détacher de Fran, ce qui m'arrangeait.
« Les dégâts sont trop importants… »
« En effet. »
La remarque d'Éliant visait sans doute plus les pertes humaines que matérielles.
La seule bataille du manoir du marquis avait coûté la vie à près de trente aventuriers de rang intermédiaire ou supérieur, et l'aventurier de rang A Zephild avait aussi péri. Fran, qui était un atout militaire fiable, était en état de coma. Et en plus, les combats continuaient encore dans la capitale royale.
« Je n'aurais jamais cru que le patron Zephild finirait comme ça, si facilement… »
« C'est ça, la vie d'aventurier. On ne sait ni quand ni où on va crever. Par comparaison, Zephild a l'air satisfait. »
« Vous croyez ? »
« Ils ont vengé leur camarade avec qui ils étaient depuis plus de trente ans. »
Apparemment, le groupe de Zephild agissait ensemble depuis trente ans. Ils étaient plus proches que des camarades, presque une famille.
« Pour Zephild, ce n'est peut-être pas une si mauvaise fin. »
« Pas si mauvaise… ! Le mieux, c'est que tout le monde survive, évidemment. »
« Si tout le monde peut survivre, oui. Mais contre ce monstre, c'était impossible. Tu le comprends, non ? Et survivre seul après avoir perdu ses camarades, c'est dur. »
« Ah… Tiens, le maître de guilde aussi… Désolé. »
En entendant les mots d'Éliant, Colbert baissa la tête, confus.
« … Celui qui survit seul finit par perdre la volonté de vivre, enchaîne les missions suicidaires et meurt vite. »
« … Pourtant, vous êtes encore en vie… »
« Fufu. J'ai eu droit à pas mal de choses… »
Éliant dit ça en souriant tristement.
« Perdre ses camarades, c'est dur. Mais ce qui suit l'est encore plus. Après une retraite de justesse. Dans une forteresse débordant de blessés, en mangeant une bouillie d'orge sans goût, les larmes ont soudain jailli et n'ont plus arrêté… Les conversations bruyantes pendant les repas ont disparu, et c'est là qu'on a vraiment réalisé que tout le monde était parti. »
« … Mais vous vous en êtes relevée. Zephild aussi… »
« Peut-être. Simplement, dans notre cas, ce n'était pas une annihilation totale, il en est resté plusieurs. On a pu se lécher les blessures mutuellement. Sans eux, je ne serais pas en vie aujourd'hui. Je leur suis vraiment reconnaissante. »
« Ça me turlupinait depuis un moment. Pourquoi êtes-vous passée de mercenaire à aventurière ? Vous auriez pu continuer comme mercenaire avec vos camarades survivants, non ? »
Éliant appartenait donc à une compagnie de mercenaires et a subi des pertes quasi totales ? Puis elle s'est reconvertie en aventurière. Et elle est montée jusqu'au poste de maître de guilde, donc ce n'est pas n'importe qui.
« D'ailleurs, vos camarades sont encore mercenaires, non ? Ça nous a sauvés cette fois. »
« Un aventurier solo peut tout porter seul, non ? »
« C'est comme ça que vous le voyiez… Eh bien, ce que j'ai compris, c'est qu'aussi longtemps qu'on vit, on ne peut pas couper les liens avec les gens, et qu'on finit par porter plein de choses. »
« … Même maintenant, vous pensez à mourir ? »
« Comment savoir ? Mais il m'arrive de rêver. Si ce jour-là, au lieu de battre en retraite, on avait foncé ensemble sur l'ordre des chevaliers rouges du royaume de Raid… »
Tendant l'oreille à leur conversation, je restais vigilant sur les alentours. En chemin, on voyait beaucoup de chevaliers et d'aventuriers coopérer pour évacuer les gens. Pas seulement eux : des alchimistes transportaient de grandes quantités de potions magiques. Ce devait être les ordres du comte Bayliss.
Il y avait aussi des ennemis transpercés par l'épée pseudo-fanatique, mais Éliant et Colbert les abattaient en coordonnant leurs attaques. Cependant, juste au moment où la guilde des aventuriers apparaissait en vue.
« …… ! »
Quoi ? En plein milieu de la capitale royale, quelque chose doté d'une puissance magique phénoménale vient d'apparaître. Leur nombre approche peut-être de cent. On peut en percevoir un juste à côté de nous.
*DOOOOOOON !*
Immédiatement après, une flamme tremendous jaillit du fond d'une ruelle, projetant des chevaliers dans un état misérable.
« Chh. Colbert, je te confie Fran ! »
« Oui ! »
Ce qui apparut en poursuivant les chevaliers carbonisés, c'était un épéiste manipulé par l'épée pseudo-fanatique. Mais son état était bizarre. La puissance magique qu'il dégageait était bien trop grande.
Et quand je l'ai analysé, j'ai eu un frisson glacé.
« Libération de l'épée divine… ? »
Incroyable, le statut de l'épée pseudo-fanatique affichait « libération de l'épée divine ». En plus, les capacités de son hôte étaient problématiques. Il avait une puissance comparable à celle du marquis Ashtonner *avant* sa libération de potentiel latent.
Ça ne durera pas longtemps. Sa force vitale diminue à une vitesse folle. Il ne tiendra pas trois minutes.
Mais ça veut dire qu'il peut agir à sa guise pendant près de trois minutes. Si ce type se met à faire un carnage ?
« AAAAAAAAAAAAAAAH ! »
Comme pour confirmer mes craintes, l'épéiste se mit à lancer techniques d'épée et sorts魔術 à l'aveuglette. On ne voyait plus aucun but précis. Il semblait seulement vouloir semer la destruction jusqu'à ce que sa vie s'éteigne.
« Qu'est-ce que je fais… ! Non, il faut protéger Éliant, sinon Fran sera triste ! Merdre ! »