Fran sort du manoir du marquis en feu, le pas chancelant et les jambes qui tremblent encore.
L’affrontement acharné des deux rivaux a réduit l’édifice à un chaos méconnaissable. Des décombres et des meubles brisés sont dispersés pêle-mêle sous mes yeux.
‘Je ferais mieux de boire une potion pour commencer.’
« Mmm… »
En marchant, elle a vidé cinq fioles de potion haut de gamme que je lui avais remises. Sa vitalité et sa mana ont fini par remonter à hauteur de vingt pourcents. Les potions ont paru vraiment inefficaces. Peut-être que la libération de son potentiel caché a influencé négativement sa régénération ? Ou bien cela tient-il simplement à une utilisation trop brutale de son corps ?
Quoiqu’il en soit, elle n’était toujours pas hors de danger. À cause de la fatigue accumulée, ses mouvements ont montré un manque cruel de vivacité.
Quant à moi, ma propre situation s’est avérée guère plus brillante. Moins catastrophique qu’en mode Dieu-Guépier, mais mes points de durabilité se sont effondrés et ont mis étonnamment longtemps à se régénérer. La faute imputée à l’attribut divin de la Serre-Noire-et-Foudre.
Peut-être que tous ceux qui manipulaient un attribut divin, à l’instar de Fran, traitaient leurs armes comme des objets à usage unique ? Le Roi des Bêtes m’avait confirmé avoir réduit en pièces sa lance en orichalque après être passé en mode Lance-Dieu.
Non, attendez. Serait-ce aussi l’influence de l’attribut divin qui pesait sur Fran ? Cela expliquerait parfaitement pourquoi elle récupérait si lentement.
‘Maîtresse, ça va ? Tu hurlais comme une furie tout à l’heure.’
Elle semblait pourtant partager mon inquiétude envers son binôme. C’est d’une voix chargée d’appréhension qu’elle m’a interpellé.
« J’ai un peu le souffle court suite au cannibalisme mutuel, mais je tiens le coup. »
‘C’est sérieux ?’
« Ouais, les nausées sont passées. Surtout que le butin était loin d’être négligeable. »
Jusque-là, les simulacres d’épées fanatiques n’ont jamais rapporté qu’un seul point de mana ou de durabilité, même en cas de destruction ou de digestion réciproque. Mais en ingérant cette entité parasite – une sorte de clone du Fanatisme attaché au marquis Asthoner –, j’ai encaissé un bond spectaculaire de trois cents points de chaque côté.
Sans avoir obtenu de points d’auto-évolution, force était de reconnaître que la progression a équivalu presque à celle d’une montée de rang. J’ai agi judicieusement en avalant ma répulsion pour procéder au cannibalisme mutuel.
En m’acheminant vers le jardin, je remarque Eliante et Colbert aux côtés de Zephirde. L’homme est assis contre un amas de décombres et reçoit leurs soins.
« Que se passe-t-il ? »
« Fran ! Vous l’avez vaincu, alors ? »
« Oui. »
Dès que Fran acquiesce, je vois Zephirde esquisser un léger sourire.
« D’accord. Donc c’est fini. »
Aucune trace de souffrance n’est perceptible dans la voix de Zephirde. Pourtant, il laisse s’échapper une hémorragie massive depuis le ventre, son teint passant du pâle au blanc cadavérique. La situation s’est avérée critique. Il fallait vraiment un mental d’acier pour garder cet air serein et ce sourire alors qu’il perdait autant de sang.
« Fran, utilise ta magie de soin. »
« D’accord. J’y vais tout de suite. »
Pourtant, lorsque la lumière de la magie curative de Fran a enveloppé le corps de Zephirde, rien n’a changé dans son état critique.
Ses plaies sont restées béantes et sa vitalité a refusé obstinément de remonter.
« Hum ? »
« Même toi tu ne peux pas le soigner… »
« La guérison ne fonctionne pas ? »
« Les potions elles-aussi sont totalement inutiles ! »
C’était un blocage total des processus de guérison. Avec une telle lésion, la situation a tourné véritablement à la catastrophe.
« Quelle est l’origine de ces blessures ? »
« C’est… »
« Une simple balle perdue. »
Alors que Colbert s’apprêtait à prendre la parole, Zephirde l’en a empêché d’un ton catégorique. Refusait-il absolument que Fran sache la vérité sur ces blessures ? Mais c’est Eliante qui a rappelé à l’ordre son compagnon.
« Il faut lui dire. Même si Nari n’est encore qu’une enfant, Fran fait partie des aventurières chevronnées. »
« Cependant… Non, tu as raison. »
« Je comprends le besoin de ne pas rejeter la responsabilité de ta mort sur autrui, mais il y en a qui saisiraient tout de suite l’implication. »
Il devenait évident que ni Eliante ni Colbert, et encore moins Zephirde lui-même, espéraient survivre à cet épisode. Avec une telle hémorragie, aucun mouvement imprudent n’était concevable. Et si la magie de soin et les potions étaient carrément neutralisées, la moindre chance de salut s’est évanouie.
Ce qui m’intriguait davantage, c’était l’indication selon laquelle Fran se trouvait à l’origine de la situation.
« Qu’est-il arrivé exactement ? »
« Parmi les techniques sacrées du Bouclier, il en existe une qui permet de détourner sur soi les calamités destinées à nos alliés. Zephirde s’en est servi. »
« … Sur moi ? »
« Zephirde voulait au moins prêter main-forte… Grâce à la ruine du manoir provoquée par votre combat, notre visibilité a augmenté suffisamment pour qu’il puisse activer son compétence. »
Ça correspondait parfaitement à la dernière poussée du marquis Asthoner, lancée avec l’intention farfelue de mourir ensemble. Une attaque censée transpercer Fran de part en part a été tout bonnement annulée, comme si elle n’avait jamais existé.
Moi, je possédais justement une résistance passive aux attaques physiques, mais je n’ai eu ni le temps ni la présence d’esprit de l’activer à la seconde. Je compte bien m’en servir activement à l’avenir, quitte à jouer un peu au risque, mais lors de cet affrontement précis, elle n’était pas en place. On n’a pas eu le loisir d’analyser la scène avant de replonger dans la mêlée, mais force est de constater qu’il s’agissait bel et bien d’un phénomène anormal.
Donc, c’était grâce à Zephirde que tout cela s’était produit ?
Toutefois, je savais pertinemment que les techniques sacrées du Bouclier intégraient ce type de compétence. Lors de notre séjour dans le royaume des demi-hommes, les Valkyries nous ont littéralement martelés avec. Si cette école de compétences a pu effectivement rediriger des coups à visée mortelle, alors oui, l’anomalie observée s’est expliquée parfaitement.
« Princesse de la Foudre Noire, c’est grâce à vous si j’ai pu venger mes camarades. Recevez toute ma gratitude… Kof ! »
Malgré un état de mourant, Zephirde a incliné la tête avec une sérénité désarmante. Seulement, le flot de sang qu’il venait de cracher a trahi parfaitement la gravité de sa condition.
Ni Eliante ni Colbert n’ont cherché à le faire taire. Sachant pertinemment que la fin approchait, ils prenaient sans doute plaisir à le laisser s’exprimer librement pour la dernière fois.
« Est-ce que j’ai pu rendre au moins un modeste service ? »
« Immensément. Sans votre intervention, je serais probablement mort sur le coup. »
« Entendu. Une ultime recommandation. »
« Je t’écoute. »
« Tu as dû recourir à une capacité particulièrement costaud en contrepartie, non ? »
Zephirde a puisé dans ses dernières forces pour prononcer ces mots. Incroyablement, le blocage de sa régénération qui le paralysait aurait dû retomber sur Fran. Mais il a manifestement choisi d’en assumer personnellement le poids.
Grâce à son expertise légendaire des techniques sacrées du Bouclier, il a aussitôt compris qu’il s’agissait de la répercussion ou du prix à payer pour l’usage d’une compétence particulière activée par Fran.
‘Au fond, il ne faisait aucun doute que cela découlait directement du déblocage de son potentiel.’
« Mmm… »
Zephirde a donc endossé à ma place une partie du contrecoup et des dégâts. C’est uniquement grâce à ce sacrifice que Fran n’a fini qu’à l’état critique. Que serait-il advenu de sa vie sans son concours ? Elle aurait sûrement perdu connaissance, voire succombé. Appeler Zephirde son sauveur relevait alors pleinement de la réalité.
« Dans ce cas, prends garde à toi… Kof… »
« Ça va encore tenir ? »
« Parce qu’il reste chez moi un minimum de fierté liée à mon grade d’aventurier de rang A. Je refuse de finir en loque pitoyable devant mes potes de l’autre monde. »
Conserver un tel aplomb alors que son sang s’échappait à flots a témoigné d’une force mentale bluffante. Je lui vouais une admiration sincère et profonde.
De plus, voir cet homme accepter son trépas tout en arborant un sourire satisfaisant m’a rappelé irrésistiblement les derniers instants de Chiara. Fran a dû ressentir exactement la même chose. Le visage assombri, elle s’est apprêtée à baisser la tête en signe de gratitude vers Zephirde. Mais celui-ci a intercepté le geste.
« Désolée. C’est de ma faute… »
« Pas du tout ! Kof… Détrompe-toi. Grâce à toi, on lui a mis une rasade. Tout ce que je ressens, c’est une immense reconnaissance. »
Zephirde a esquissé un sourire en coin à ces mots. C’est Eliante qui a repris la chaîne de leur dialogue.
« Exactement. Tu n’as aucune responsabilité dans la mort de Zephirde. S’il a choisi de te couvrir, c’était son choix et son honneur. Prends plutôt tes responsabilités et fais-le partir la tête haute, lui qui a rendu un énorme service face à cette horreur. »
« Il a raison, ma fille… Fran. Ta contribution fut déterminante, mais nous avons tous donné le meilleur de nous-mêmes, Zephirde inclus. C’est le fruit de nos efforts conjugués. Peu importe l’issue, les conséquences nous appartiennent. Remerciez-le, ne lui présentez aucun excuse. »
« D’accord. »
Rendant ces paroles, Fran a semblé enfin trouver les arguments nécessaires pour apaiser sa conscience.
‘Si c’était mon tour, je ne voudrais pas non plus d’excuses.’
‘Compris.’
Effaçant toute trace de remords, Fran a levé les yeux vers lui et a soutenu son regard sans faiblir.
« Merci infiniment. »
« Hahaha… À vous aussi… C’était une excellente fin de mission. »
Telles ont été les dernières paroles de Zephirde, l’aventurier de rang A connu sous le surnom de Mur Céleste. Bien qu’il ait échangé que quelques mots, c’était un homme d’une trempe exceptionnelle. Si seulement nous l’avions croisé plus tôt, je serais peut-être devenu un ami proche de Fran.
‘Merci beaucoup.’
« ……? »
Mes pensées ont-elles porté jusqu’à lui, alors qu’il fermait les paupières, le sourire aux lèvres ?