Le manoir du marquis avait pris feu, dévoré par les flammes. Derrière lui, le marquis Astona avait enchaîné les coups avec Fran, sa voix rauque et méprisante s'était brisée dans un rire sordide qui n’avait rien perdu de son masque impassible.
« Hahaha ! Tu vas mieux, môme ! Ça fait plusieurs siècles que je n’avais plus senti ça ! »
Plusieurs siècles ? Décidément, ce type ne devait pas être le véritable marquis Astona.
« Qu’est-ce que tu es exactement ? »
« À voir… Franchement, c’est vous qui devriez commencer à réfléchir dessus. Mais nous, on est quoi, au juste ? »
L’allusion semblait être un écran de fumée, mais étrangement, je n’avais senti aucune volonté d’esquiver la question. Ses propos semblaient livrés sans jeu de mots.
« Y’a cent ans, cinq cents ou mille ans ? J’perds le compte, mais j’souvient vaguement qu’on a failli se faire foutre en l’air par un connard du Saint-Ordre ! »
Le Saint-Ordre ? J’en avais un vague souvenir ! Une des épées divines qu’Ariste m’avait passée ! L’épée sainte Saint-Ordre. Selon la légende, elle avait été forgée spécifiquement contre l’épée fanatique Fanatique.
Cela n’avait fait aucun doute. L’épée Fanatique tramait une machination derrière cet attentat. Bien pire encore : quelque chose en ce marquis avait bel et bien incarné Fanatique.
Une interrogation demeurait toutefois : le marquis ne manipulait qu’une fausse épée fanatique, une imitation. Ou alors avait-il dissimulé le véritable exemplaire ailleurs ?
Même si Fanatique avait été aussi une Arme Intelligente que moi… Dans ce cas, le marquis n’avait peut-être été qu’un pantin et le véritable cerveau derrière tout ça n’avait été nul autre que Fanatique.
« Haah ! »
« Kufh ! »
Évidemment, le duel au fil tranchant s’était poursuivi à vive allure malgré l’échange verbal. Les affrontements avaient été si intenses que Kolbert et Eliante n’avaient eu aucune chance de s’y glisser.
Maîtrisant l’art du Saint Épéiste au rang dix, alors que Fran n’avait pas pu prétendre avoir dompté à la perfection l’art du Roi Épéiste. Au final, leurs talents respectifs s’étaient valu quasi à l’équilibre.
« ……Tu serais Fanatique ? »
« Fanatique ? En y repensant, c’est bien ça notre nom… ? Dis-donc, on serait donc Fanatique ? »
« C’est plutôt moi qui te pose la question. »
« Kuhahaha ! C’est exactement ce que je dis ! »
Attendez, le pluriel ? Pourquoi on parlait toujours de nous, pas de lui ?
« Nous ? »
« Oui, nous. La multitude est l’individu. L’unité contient le tout. Tout cela, c’est nous ! Hahaha ! T’as même pas remarqué qu’on était déjà enfermés dans ton épée ! »
Quoi ? Lui dedans ?
« Explique-toi. »
« On n’a plus d’ego propre, on n’est que des éclats détachés de nous-mêmes, mais ça reste indéniablement nous ! Cette lame démoniaque qui est la tienne, elle possède aussi le pouvoir d’absorber l’énergie magique, hein ? »
Est-ce qu’il parlait de l’épée fanatique factice que j’avais absorbée après ma propre digestion des compétences ? La lame imitatrice avait contenu un soupçon de magie originale de Fanatique.
Si mes souvenirs étaient bons, le don de Fanatique avait consisté à intégrer les consciences et les souvenirs de ceux qu’il tranchait jusqu’à s’y fusionner totalement. Rien d’étonnant donc à ce qu’il eut multiplié les voix en lui.
J’avais sincèrement prié pour que mon esprit tienne encore le choc.
« Exactement ! Rend cette épée ! On dirait qu’elle est constituée d’orichalque ? Avec ça, on pourrait guérir nos blessures ! »
« Tant qu’à faire, non ! »
« Kahahaha ! Bon sang, mais t’es costaud, filleule ! Se coltiner un sujet expérimental spécialement conçu pour aller jusque-là, t’avais du toupet ! »
Encore un changement de sujet. Il basculait clairement dans les phases hypomaniaques, ou alors il bavassait juste comme une vieille commère. Bref, c’était assenant.
Tandis qu’il martelait la garde de l’épée sur celle du marquis pour soutenir ses interrogations, ce dernier avait renvoyé une réponse imperturbable au milieu des ondes de choc destructrices qui avaient balayé l’air.
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? »
« On avait passé près de quarante ans à peaufiner ce corps spécifique. »
« Quarante ans ? Peaufiner ? »
« Exactement. Pour fabriquer un récipient capable de contenir des pouvoirs dépassant l’entendement, on n’avait eu d’autre choix que de les modifier patiemment à grands coups de potions et de nos propres dons ! Quelle misère ! Avant, on avait pu créer autant de soldats puissants qu’on l’entendait ! Maintenant, on ne parvenait plus qu’à leur greffer deux ou trois compétences compatibles ! »
Donc Fanatique ne se limitait pas à intégrer les forces d’autrui, il pouvait aussi en attribuer ? S’il pouvait répartir compétences et souvenirs à volonté, il aurait théoriquement été en mesure de produire des soldatesques ultra-puissantes en série.
Qu’en serait-il advenu d’une armée possédant la puissance actuelle du marquis Astona, soudée sous le contrôle conscient de Fanatique ? Et vu les capacités de ce dernier, les pertes auraient pu être compensées indéfiniment. Le risque représenté par un tel ensemble relevait du cauchemar.
« On avait testé plein de trucs sur ses gamins, les rejetons de ses vassaux ou encore toute la troupe ramassée par-ci par-là dans cette satanée ville ! »
Ce genre de référence avait sûrement désigné Sergio ou Auguste. J’avais poussé Fran à poser la question directe.
« Sergio ? Auguste ? »
« Oh ? Tu les connaissais, toi ? Finalement, on n’avait pas réussi à récupérer les compétences de manipulation mentale ou uniques qu’on leur avait collées ! Mais contrairement aux techniques d’épée ou de magie qu’on pouvait fabriquer à l’infini, ce genre de talents-là, c’était précieux ! »
Sous-entendu : les aptitudes dont disposaient Sergio et Auguste avaient toutes été offertes par Fanatique.
« Par contre, celui-là, on l’avait trafiqué pendant quarante ans sans interruption ! La plupart de nos aptitudes étaient donc parfaitement transplantables sur lui ! Wahahahahaha ! »
Le marquis avait éclaté d’un rire moqueur. Inutile de préciser qu’il n’avait jamais fermé sa langue. Il tenait visiblement absolument à papoter pendant les combats. Bilan positif : j’avais récolté tonnes d’infos utiles, mais difficile de savoir jusqu’où laisser couler. Malgré l’égalité apparente des échanges coupants, la vie et les réserves magiques de Fran s’étaient amenuisées lentement, rongées à la fois par ses propres assauts foudroyants et par le don de vol du marquis.
Il m’aurait fallu impérativement limiter l’espionnage intellectuel pour basculer en mode décisif, et vite.
Mais c’est le marquis Astona qui avait ouvert le bal en premier. Avait-il compris qu’une guerre d’usure serait stérile, ou alors lassé de sa propre discussion ? Il avait pris subitement de la distance face à Fran.
« Par exemple, on pouvait même faire ça ! Mur de Magma ! Projecteur Tellurique ! Et puis hein… Onde de Choc Tranchanteuuuh ! »
Le marquis avait projeté des blocs rocheux massifs vers l’écran de lave qu’il venait de convoquer. Le magma explosé avait retombé ensuite sur Fran tel un grêle métallique. Juste après, une onde de choc engendrée par son art du Saint Épéiste avait fendu l’air pour venir s’abattre sur la cible.
Esquiver les projectiles telluriques et l’onde de choc en évitant les pluies de lave aurait fini par lui infliger des dégâts. Bloquer avec une barrière aurait ralenti ses déplacements. Et essayer de tout contourner aurait nécessité des schémas de mouvement répétitifs.
Il cherchait visiblement à les exploiter tous.
Nous avions également nos propres angles morts à mettre en place. Il suffisait désormais de retourner cette offensive contre lui.
« Mur Tellurique ! »
J’avais occulté le rempart de pierre brute afin de servir d’écran -.
« Haah ! »
« Khiihiihi ! C’est pas possible, il téléporte ! »
« Tch ! »
Ses perceptions avaient été tout simplement monstrueuses ! Il avait neutralisé le coup porté dans son dos sans même sourciller ! Eh bien, j’y avais parfaitement anticipé !
‘Fran ! J’suis bon pour intervenir !’
« Nn ! Haah ! »
Fran avait relancé une série de tranches rapides pour clouer l’adversaire sur place. Le marquis, peu inquiet face à une éventuelle guerre d’usure, avait accepté le choc des lames avec une évidente joie, sans imaginer un instant que cela tombait pile dans notre stratégie.
« Pas mal ! On remet ça au fer blanc ? »
« Non. »
‘Allez, prends ça !’
À ce moment précis, le Kanakamuri que je venais de relancer s’était abattu sur eux. Une version concentrée et nettement plus destructrice que la précédente.
« E-Elle allait nous emporter tous ! »
« Personne ne s’en sortirait vivant ! »
« Maudits ! »
Le gars n’avait pas eu la marge de manœuvre nécessaire pour contrer ça en pleine étreinte mortelle avec Fran. D’autant que cette dernière avait bénéficié de l’immunité aux impacts électriques. Moi, je n’avais dû qu’exécuter un bref déplacement dimensionnel pour absorber le choc.
« Haah ! »
« Sale gosse ! »