Cinq minutes à faire la queue au comptoir de la guilde des aventuriers. Le tour de Fran et des siens arriva vite.
« Oh, la Princesse du Tonnerre Noir et la Griffe de Fer. Que font ensemble deux porteurs de surnoms ? »
« On a une affaire avec le maître de guilde, il est là ? C'est urgent. »
« Bon, il est là, mais… Je ne sais pas s'il pourra tenir une conversation normale… »
Stelia regarde Fran avec une expression indéfinissable. Quoi ?
« Enfin, il est dans son bureau, vous pouvez y aller. Vous connaissez déjà l'endroit, non ? »
« On peut y aller comme ça ? »
« Même si je l'annonce, il refusera vu son état. C'est quelque chose d'important, j'imagine ? »
« Mmh. »
« Dans ce cas, mieux vaut y aller directement. Mais il est au bord de la rupture, alors évitez de le provoquer. »
« Au bord de la rupture ? Ah, c'est parce qu'il est débordé par le traitement de la vente aux enchères ? »
« Idiot ! Imbécile de Griffe de Fer ! Ce n'est pas une affaire aussi simple ! Écoute bien ? Surtout, ne fais rien qui pourrait l'énerver ! Sinon, j'en subirai les contrecoups ! »
« O-ouais. J'ai compris. »
Apparemment, Eriante est poussée à bout par un travail trop chargé. La dernière fois déjà, elle semblait poursuivie par la paperasse, mais c'est peut-être encore pire maintenant.
Profitant de la permission de Stelia, nous entrons dans le bureau du maître de guilde. Là, nous trouvons Eriante ensevelie sous une montagne de paperasse, gémissant.
Les yeux morts. En voyant Eriante comme ça, je me rappelle mon époque d'employé de bureau sur Terre. En pleine clôture, avoir raté le dernier train et passé la nuit à préparer des documents, pour découvrir que les documents de référence dataient de l'année précédente et en avoir désespéré… Elle a la même tête que moi ce jour-là.
« Ah… Qui est-ce… ? »
« Gu-Guillemaster ? Ça va ? »
« Colbert ? Tu veux quoi ? Tu le vois bien, je n'ai pas une seconde pour des bavardages inutiles ? »
« En fait, on est venus pour une consultation et un rapport… Hé, hé, la p'tite Fran. Tu as quelque chose à dire au maître de guilde, non ? »
Ah, ce type ! Il a flippé devant l'intimidation d'Eriante et il refile le bébé à Fran !
« Fran… »
« Mmh. »
Les yeux d'Eriante se tournent vers Fran. Aussitôt, son expression change radicalement. Elle écarquille les yeux et se dresse d'un bond sur place.
« Fran ! Fran, toi ! Je t'ai pourtant supplié de ne pas causer de trouble ! »
Elle plaque les mains sur le bureau avec force et hurle. Ses yeux injectés de sang font peur.
« Mmh ? »
« Je t'ai dit de ne pas semer le bordel, non ~ ! »
Mauvais signe. La voilà qui s'effondre en pleurs sur place. Elle est trop instable émotionnellement !
Non, je comprends très bien ce qu'elle ressent. Mais elle finira par comprendre que pleurer ne fait pas diminuer le travail. Enfin, Eriante n'a pas encore atteint ce stade.
« J'ai pas causé de trouble. »
« Ouais. Nous-mêmes, on n'a pas causé de trouble. »
On s'est fait embarquer dans des incidents, cela dit. Eriante a probablement appris que Fran était sur les lieux.
« D'abord, le passage souterrain ! Il s'est passé quelque chose dans le passage souterrain, non ? Il y a eu une quantité massive de blessés, c'était la panique ! »
« Mmh. On s'est fait attaquer dans le passage souterrain. »
« C'est bien ce que je pensais, il y a un lien ! Et l'auberge ? L'auberge où tu logeais a explosé et pris feu, qu'en est-il ? »
« Pareil, on s'est fait attaquer. Par les mêmes qui nous ont attaqués dans le passage souterrain. »
« Ah ! C'était bien lié ! »
Il y a un lien, mais Fran est la victime. Ce n'est pas elle qui a cherché le trouble.
« Et le parc du quartier des nobles ? Il s'est passé quelque chose là-bas aussi ? Les plantes ont séché, ça fait aussi scandale. »
« Mmh. On s'est fait attaquer. »
« Je le savais ! Pourquoi vous faites-vous attaquer comme ça ! C'est de votre faute si mon travail a doublé ! Trois affaires, et le boulot a quadruplé ! »
C'est injuste. Quand elle demande pourquoi on se fait attaquer, on ne peut pas répondre. Enfin, je doute qu'Eriante puisse faire preuve de jugement sain dans son état, elle dirige juste sa colère n'importe où. Un humain embourbé dans la paperasse n'a plus de capacité de réflexion normale.
« Les demandes urgentes doublent, les protestations infondées des aventuriers pleuvent sans arrêt, pourquoi dois-je me faire engueuler pour des trucs qui ne concernent même pas la guilde ? Si c'est une affaire dans la capitale, allez râler auprès de l'ordre des chevaliers ! »
« Je me suis fait attaquer dans le quartier des nobles. »
« En-core ! Encore ! Pourquoi ~ ! »
Ah, la voilà qui pleure à chaudes larmes. Elle doit imaginer l'avenir où son travail va encore augmenter. Colbert sentant que la discussion n'avancerait pas comme ça, ouvre à nouveau la bouche.
« Ah, euh, en fait. Il y a eu pas mal de dégâts là-bas. Pour renforcer nos effectifs, on voudrait engager des aventuriers. »
« Il y a eu un si gros combat ? »
« Ah, en fait… »
Colbert explique rapidement le déroulement des faits. L'expression d'Eriante se durcit. Même paniquée, elle impressionne, c'est bien une maître de guilde.
« En résumé, la résidence secondaire du comte Bearliz a été attaquée par l'imbécile d'Ashtoner. Et en représailles, sous couvert d'une inspection de la résidence du comte Olmes, on compte régler son compte à l'imbécile d'Ashtoner, c'est ça ? »
« À peu près. Le commanditaire vise ça. Officiellement, c'est une perquisition au manoir du comte Olmes. Mais inévitablement, ça mènera à un affrontement avec la maison du marquis Ashtoner. »
« Et accessoirement, on libère maître Garth et la fille du comte Bearliz… »
« Toi aussi, tu as des comptes à régler avec la maison du marquis Ashtoner, non ? Eux, ils ne voient les aventuriers que comme des outils jetables. Moi aussi, autrefois, ils m'ont fait le coup de ne pas payer la récompense. »
« Évidemment ! Combien d'aventuriers ont subi des dommages à cause d'eux… À cause de Seldio Leceps, notre réputation a aussi chuté… C'est enfin la fin de ce putain de marquis ? »
Eriante arbore un sombre sourire. Elle doit imaginer le marquis Ashtoner capturé.
« Ouais. Alors, quoi ? On veut lancer un recrutement discret d'aventuriers. »
« Hum. Pourquoi pas, mais combien accepteront ? S'opposer à une maison de marquis, ça ne vaut pas le coup. Et comme on ne peut pas recruter ouvertement, il faudra juste approcher secrètement les hauts classés. »
« Je sais. C'est pour ça que la prime est élevée. Et… la p'tite Fran. »
« Mmh. »
Sous le regard de Colbert, Fran sort les corps de ceux qui, parmi les épéistes ayant attaqué le manoir du comte, semblaient être des aventuriers. La réaction d'Eriante est immédiate.
« Ce sont… ! Nos aventuriers portés disparus ! »
« Ils participaient aux attaques. »
« Il semblerait que la maison du marquis Ashtoner possède une technique pour laver le cerveau et manipuler les humains. En plus de ceux-ci, des subordonnés du comte Bearliz participaient aussi à l'attaque. »
« …Je vais entendre les détails ? Sur cette épée aussi, et sur l'ennemi… »
Eriante semble décidée à écouter sérieusement. Le fait de lui remettre les corps des aventuriers avait été convenu à l'avance avec Colbert.
La guilde, une fois qu'elle saura que ses aventuriers ont été capturés et manipulés, coopérera c'est certain. Il se peut même que parmi leurs proches, certains acceptent la quête par désir de vengeance.
Après avoir écouté le récit de Colbert, Eriante affiche une expression furieuse.
« C'est bon… Je vais faire comprendre à Ashtoner avec qui il a cherché la bagarre ! D'ici quand faut-il rassembler les aventuriers ? »
« Dans deux heures, on enverra quelqu'un vous chercher ici. »
« Compris. Je rassemblerai les forces d'ici là. Le comte Bearliz est connu pour être favorable aux aventuriers, et avec ton nom, pas mal de monde devrait venir. »
« Je compte sur toi. »
« Alors, je compte sur toi. »
« Oui, c'est moi qui te remercie. »
Fran et les siens, après avoir serré la main d'Eriante, s'apprêtent à quitter la pièce. Mais Eriante les retient par la voix.
« Attendez un peu. Vous avez besoin de forces, non ? J'ai une piste. »