Dix jours s'étaient écoulés depuis l'extermination des gobelins.
Ce matin, je suis allé chez le vieux Garus pour la première fois depuis un moment. Comme toujours, des marchands aux yeux brillants de convoitise rôdaient autour de la boutique.
« Salut. »
« Oh ! La gamine et le maître ! Ça fait longtemps ! Qu'est-ce qui vous amène aujourd'hui ? »
« L'armure, elle est prête ? »
« Gahaha ! Ça avance bien ! Vous allez être surpris quand vous la verrez ! »
« J'ai hâte. »
« Vous êtes venus pour ça ? »
« Non, j'ai un petit conseil à demander... »
J'ai expliqué à Garus que j'étais une épée magique qui devient plus forte en absorbant des pierres magiques. Même en apprenant que j'étais une Intelligence Weapon, il n'en avait pas fait tout un plat. C'était un homme de confiance.
« Je vois... Tu as ce genre de capacité... Et tu ne sais pas si c'est sans danger que les autres l'apprennent ? »
« Exact. Qu'en penses-tu ? »
« Hmm... Moi, je déconseillerais. »
« C'est si rare ? »
« Rare, oui. J'ai entendu parler de grands artefacts magiques avec ce pouvoir, mais pour une épée, c'est la première fois. En tout cas, moi, je n'ai jamais entendu parler d'un truc pareil. »
Un forgeron de renom n'en a jamais entendu parler ? Ça veut dire qu'un humain ordinaire n'a pratiquement aucune chance d'en connaître l'existence...
« Le maître, il est trop fort. »
« Un peu trop fort, même. Pas seulement le fait d'être une Intelligence Weapon, mais la capacité de grandir en absorbant des pierres magiques... Ça fait penser à un Shinken sans peine. »
Shinken. Une existence légendaire qui, pourtant, existe bel et bien. Une super-arme. Bref, des armes d'un niveau de puissance incomparable à la mienne.
« Un Shinken, à lui seul, peut influencer l'équilibre militaire entre nations. »
« À ce point ? »
« Ouais. Je n'en connais que cinq, mais chacun a des anecdotes incroyables. Le Shinken originel, Alpha, qui a donné son nom à la catégorie. Le Shinken fou, Berserk, célèbre pour avoir détruit un pays. Le Shinken de guerre, Chariot, qui aurait tué à lui seul une armée de trente mille hommes. Le Shinken du roi démon, Diabolos, qui aurait scellé le roi démon. Et l'Ignis, l'épée de feu dont je t'ai déjà parlé. Il y a d'autres cas où des Shinken ont été utilisés, mais la plupart du temps, c'était sur des scènes de massacre ou de grande destruction. »
« Les Shinken, c'est incroyable. »
« Bon, y'a sûrement de l'exagération, mais le fait qu'ils soient d'un autre calibre, c'est sûr. Naturellement, chaque pays les cherche en secret. Mais le forgeron de niveau divin capable de créer un Shinken, on ne sait pas où il est. On ignore si ceux qui existaient autrefois sont encore en vie, ou si un nouveau forgeron divin est né. »
« Pourquoi ? »
« Mystère. Certains disent qu'ils se sont cachés pour ne pas être utilisés politiquement, d'autres qu'ils sont sous la protection des dieux... Mais la vérité, personne ne la connaît. C'est pour ça que les Shinken confirmés sont strictement gérés par les nations. »
« Autant que ça... »
« Ah, autant que ça. Si l'info comme quoi tu es un Shinken fuite... y'aura forcément des types qui essaieront de te prendre par la force. Et pas qu'un ou deux. Peu importe que ce soit vrai ou pas. Ils te volent d'abord, ils vérifient après. Ils envoient des larbins pour tester tes capacités. »
Indépendamment des nations ou des individus, je risque d'être la cible de pas mal de monde.
« Même si le porteur a un Shinken, y'a des moyens : coup fourré, empoisonnement... Et si l'utilisateur, c'est la gamine, y'en a qui penseront pouvoir la manipuler comme ils veulent. »
« En gros, mieux vaut garder le secret. »
« C'est ce qu'il faut faire. Je suis content que tu me l'aies dit, mais à l'avenir, ne le Balance pas n'importe comment, d'accord ? »
Effectivement, le risque est trop grand de révéler ma capacité. Ce sera secret pour un moment.
Après, on a fait les quêtes comme d'habitude. On avance plutôt bien — enfin, "bien" est un grand mot — mais on enchaîne les réussites. De toute façon, y'a rien d'autre à faire.
« Aujourd'hui encore, c'était décevant. »
« Y'avait que des bestioles. »
« Aucun défi. »
« En dix jours, j'ai seulement accumulé 7 points de valeur de pierre magique. »
Voilà. Les quêtes de récolte et d'enquête se passent bien, mais l'expérience et les valeurs de pierres magiques qu'on veut le plus, on n'en obtient presque pas.
« Fran, tu es niveau 25, non ? »
« Mmh. »
« À partir de maintenant, tu ne peux plus t'attendre à monter de niveau aussi vite qu'avant. »
« Mmh. »
« Et en plus, y'a pas de proies. Pour monter de niveau, il faut encore plus d'expérience qu'avant... »
« Donc, donjon ? »
« Ou alors, Makyou. »
D'après ce qu'on entend, un Makyou a autant de monstres magiques qu'un donjon. C'est pour ça qu'on l'appelle "territoire maudit".
La Plaine des Loups Magiques où j'étais avant, c'était pareil. Je dirais que plus de 90 % des créatures qui y vivaient étaient des monstres magiques.
Mais j'ai pas envie d'y retourner. Déjà, j'veux pas m'approcher de la Forêt de l'Assèchement, mais en plus, le niveau de danger de la plaine a l'air d'avoir flambé.
On dirait que peu après notre arrivée en ville, des aventuriers sont partis enquêter sur la Plaine des Loups Magiques. Le déclencheur, c'était une dispute de territoire entre gros monstres. Résultat : plusieurs monstres de rang B ont été confirmés.
De mon temps, y'en avait pas l'ombre d'une trace. Apparemment, les monstres magiques peuvent naître de façon surnaturelle par condensation de puissance magique, pas seulement par reproduction. Ceux de la plaine sont probablement nés comme ça.
Ce qui veut dire que des monstres de rang B sont apparus après mon départ... Danger ! S'ils étaient nés plus tôt, je ne serais peut-être pas là. En fait, je n'y serais certainement pas.
Y'a même la possibilité qu'il y en ait de rang A, donc l'équipe principale continue l'enquête. Comme entrer à l'intérieur est trop dangereux, ils observent la plaine depuis l'intérieur de la Forêt de l'Assèchement. Rester longtemps dans cette forêt, bon courage.
Mais rang A, hein... Que la plaine puisse en abriter... J'avais toujours trouvé bizarre qu'elle soit classée "Makyou de rang A", mais là, ça s'explique. En fait, c'était juste pendant mon séjour que les monstres étaient anormalement faibles. J'ai eu de la chance.
« Donc, donjon quand même. »
« Oui, faut y penser sérieusement. »
Mais pour le démon, j'ai eu de la chance. S'il avait été calme et posé, m'attaquant à distance sans se presser, je n'aurais rien pu faire et j'aurais fui.
« Attaquer les étages supérieurs d'un donjon sans s'occuper des boss comme les démons, c'est une option, je pense. »
Bon, autant rassembler des infos sur les donjons et les Makyou maintenant. De toute façon, tant qu'on n'a pas récupéré l'armure chez le vieux Garus, on ne peut pas quitter la ville.
(Je cherche des infos sur les donjons ?)
« Ouais, faisons ça aujourd'hui. »
De toute façon, j'ai rien d'autre à faire. Allons fouiller dans la salle de documents de la guilde.
Au deuxième étage de la guilde, y'a une pièce avec des livres et des documents. Apparemment, n'importe quel aventurier peut l'utiliser s'il a l'autorisation.
Hmm. C'est désert. Enfin, j'arrive pas à imaginer des aventuriers lire des docs pour se préparer.
Quand même, y'a quelques personnes. Tous des éclaireurs ou des mages. Ils font le travail de renseignements à la place des brutes de première ligne. J'ai vu la tristesse des cerveaux dans les groupes d'aventuriers.
« Oh, c'est votre première fois ? »
« Mmh. »
« Montrez votre carte d'aventurier. »
À l'accueil de la salle, y'avait un petit vieux. Crâne chauve, barbe blanche jusqu'à la poitrine, sourcils fournis qui lui cachent les yeux. Et une robe. Il a tout d'un ermite.
« Il a une sacrée aura pour rien. »
« La rumeur de la gamine à l'épée magique, hein ? »
« Rumeur ? »
« Ouais. Dernièrement, on parle souvent de toi. Vu ton allure, j'ai tout de suite compris. »
Je suis devenue un sujet de conversation, hein. Bah, normal. On attire l'attention. Vu la réaction du vieux, c'est pas une mauvaise rumeur, c'est déjà ça.
« Je m'appelle Shuren. Je gère cette salle. »
« Mmh. »
« Emporter les documents est interdit, mais les copier, c'est OK. Le parchemin, c'est 300 golds la feuille. La plume, 30 golds de l'heure. »
Le papier, c'est cher. Enfin, c'est sans doute parce que c'est précieux.
J'ai acheté une feuille de parchemin et on a cherché les docs qu'il nous fallait. Heureusement, Shuren connaît l'emplacement de presque tout, donc c'était facile.
D'abord, on a cherché une carte du continent.
D'après ce qu'on a trouvé, on est sur le continent de Zilbard, qui a une forme de losange. Probablement grande comme l'Afrique, à vue de nez. C'est une estimation basée sur l'échelle, et en supposant que la carte soit exacte.
La ville d'Alessa appartient au royaume de Kranzel. Alessa est à l'ouest du losange. J'avais pas fait gaffe, mais en allant vers l'ouest pendant cinq jours, on atteint la mer.
« Depuis Alessa, les endroits proches avec un donjon... ce serait Iluf et Ulmutt. »
Iluf est une ville du royaume voisin, Berios. faudtra traverser la frontière.
Ulmutt, plus au sud, est une ville de Kranzel, donc y'aura moins de paperasses pour y entrer.
(Les deux ont des donjons.)
« Iluf a un donjon de classe C. »
(Ulmutt en a deux de classe D.)
Qualité ou quantité, hein. Moi, je préférerais Ulmutt. Traverser la frontière, c'est chiant, et je veux d'abord faire de l'expérience dans des donjons de bas niveau.
« Lequel on choisit ? »
(Ulmutt. D'abord les D pour s'échauffer.)
« Moi aussi je vote pour ça. Bon, regardons les infos sur les donjons d'Ulmutt. »
« Mmh. »
Ensuite, on a vérifié les routes vers Ulmutt et les points de relais. Y'a la route terrestre et la route maritime.
« Mer ou terre. Laquelle est mieux ? »
(La terre, c'est moins cher.)
« C'est vrai, mais... Fran, t'as déjà pris le bateau ? »
(Une fois, quand j'étais esclave. On m'avait fourrée dans la cale.)
Ah... désolé. Et c'est ton seul souvenir de bateau ?! Non ! C'est pas bien !
« Ah, c'est vrai. Alors cette fois, pourquoi pas profiter de la route maritime ? »
(C'est marrant ?)
« Ouais. Aller en mer en bateau, c'est agréable. Y'aura sûrement de bons fruits de mer. »
(...Poisson ?)
« Et crevettes, crabes, coquillages, plein de trucs. »
(Mmh. Je croyais que c'était que la route maritime.)
C'est encore la bouffe qui décide. Route maritime, c'est réglé.
« Mmh... »
Fran s'étire en grognant. Elle a dû se raidir à force de rester assise. Normal, ça fait deux heures qu'on est là.
« Après, y'a autre chose à checker... »
(Mmh. Les bonnes bouffes d'Ulmutt.)
« Y'a quand même des trucs plus importants à regarder, non ? »
Le prix du bateau, la route, tout ça.
(Ah, c'est vrai.)
« T'as compris. »
(Il faut aussi checker les spécialités des villes étapes.)
« Ah, oui, c'est vrai. »