Nous marchions vers l'extérieur d'Alessa.
Aujourd'hui encore, nous accomplissions une mission simple tout en cherchant des bêtes magiques. Faute de mieux à faire, aussi.
« Salut, encore une mission ? »
« Mhm. »
L'un des gardes — Delt — nous interpelle. C'est lui qui nous a accueillis le jour de notre arrivée en ville. Force est de constater qu'on a fini par sympathiser avec ce bonhomme. Enfin, on passe la porte presque tous les jours, et Fran attire l'œil. C'est un brave type qui lui adresse la parole avec le sourire à chaque fois, même à Fran et son air peu aimable.
Moi, je le vois bien. Fran a l'air froide au premier abord, mais avec Delt, elle est moins distante qu'avec les autres gardes. Preuve qu'elle lui accorde un minimum de confiance.
« Elle est mignonne aujourd'hui encore. »
… Pas pédophile, hein ?
« Au fait, tu connais le vicomte Alsand ? »
« ? »
« Celui-là. Le noble qui s'est plaint à la Guilde. »
« Ah, le sous-chef boulet ? »
Devant la formule de Fran, Delt écarquille les yeux, puis se met à rire.
« Hah hah hah. C'est ça, ce sous-chef boulet. »
« Qu'est-ce qu'il a ? »
« On dirait qu'il te cherche, Fran-chan. Fais gaffe. Hier encore, un type qui disait être son subordonné est venu vérifier si tu étais passée par ici. »
Houhou. Ça sent le soufre.
« C'est un noble, alors en ville, il fait ce qu'il veut. En plus, il paraît qu'il a une compétence pour démasquer les mensonges. »
« Je sais. »
Précisément, il *l'avait*. Maintenant, c'est moi qui l'ai.
« Cette compétence, chez les nobles, elle est terriblement efficace. Pour saisir les faiblesses d'autrui, faire tomber des rivaux politiques. Eux, ils mentent aussi facilement qu'ils respirent. »
Delt-san, t'en bouches un coin. Complètement de mon bord. Le genre à avoir des préjugés contre la noblesse.
« Grâce à ça, même si ce vicomte cause des problèmes, sa famille étouffe l'affaire. Du coup, il s'enhardit encore plus et commet des bêtises encore plus grosses. Fran-chan aussi, on ne sait pas ce qu'il pourrait lui faire. »
« Compris. Je ferai attention. »
« Mieux vaut. En plus, j'ai entendu une rumeur inquiétante. »
« Une rumeur ? »
« Ouais. Depuis quelques jours, le vicomte Alsand aurait un comportement bizarre. »
« De quel genre ? »
« Il est devenu soudainement suspect, on a commencé à dire qu'il avait perdu la raison, puis il aurait commis une faute grave face à la famille royale. Les détails sont flous, mais sa famille serait furibonde, et certains murmurent qu'elle pourrait bien l'abandonner cette fois. Depuis, il a encore plus changé : on raconte qu'il est maudit, possédé par un dieu maléfique, tout et n'importe quoi. »
Beurk. Se faire stalker par un type pareil, c'est flippant.
« Bon, alors, bonne route. »
« Mhm. »
La mission du jour : cueillette de lunescentes. Je connais l'endroit où elles poussent, ce sera vite fait. En chemin, je compte vérifier ce qu'est devenu l'ancien marais empoisonné. Si par chance il y a des bêtes magiques, tant mieux.
Au bout d'un moment sur la route principale, nous avons tous les deux perçu une présence.
(Maître)
« Ouais, quelqu'un nous suit. »
Deux suiveurs. L'un fait amateur. Aucune dissimilation, sa présence est à nu.
Nous avons délibérément quitté la route. Les présences nous ont suivis hors du chemin. Confirmation : ce sont bien nous qu'ils pistent.
En avançant dans la forêt, les présences se sont rapprochées.
« Hé, ho ! Arrêtez-vous ! »
Un cri derrière nous. Ils se sont fait appâter sans s'en rendre compte, bon courage.
« C'est… le sous-chef boulet ? »
« Probablement le vicomte Auguste, non ? »
L'avertissement de Delt était fondé, donc. Le type à côté, c'est un subordonné ? Pas vraiment allure de chevalier. Ceci dit, Auguste, rien qu'à le voir, on ne dirait pas que c'est lui. Son visage a changé à ce point.
Joues creusées, yeux injectés de sang, cheveux en broussaille par endroits, chauve misérable. Il a l'air d'un fantôme de film d'horreur. Hein ? Il n'est pas devenu mort-vivant, par hasard ?
Qu'est-ce qui s'est passé en dix jours ? C'était un type agaçant, mais vu son état, je finis par avoir un peu pitié.
« To… toi ! »
Beurk. Il s'approche.
« L'ou… l'outrage que tu m'as fait à la Guilde, je… je te ferai payer ! »
Soudain, sans préambule, il se met à hurler. Enfin, vu sa métamorphose, je m'attendais à un truc louche.
« Qui êtes-vous ? »
« Qu… quoi ? Tu prétends m'avoir oublié ? »
« Première rencontre. »
« V… vraiment ? N… non, ne mens pas ! C'est impossible ! »
« Vrai de vrai. Erreur de personne. »
Fran n'a pas envie de s'embrouiller. Elle tente de le noyer dans le brouillard ? Enfin, ça ne marchera pas, normalement.
« Hein ? Vraiment une erreur ? Non, c'est un mensonge ! C'est pas vrai, ça ? »
« Pas de mensonge. Bon, sur ce… »
« Hein ? Hein ? C'est pas un mensonge ? C'est pas un mensonge ? »
Il a pété un câble ? Il a l'air de me croire. Peut-être qu'on peut le rouler comme ça ?
C'est ce que je pensais… mais.
« Ah ! Cette épée ! C… c'est bien la bête de la Guilde ! »
Désolé Fran. C'est ma faute s'il a remarqué.
« C… c'est bien un mensonge, alors ! Chikushō, tout le monde ne fait que mentir ! »
C'est toi qui parles !
« To… toi, cette épée, do… donne-la-moi ! »
« Non. »
« Ur… urusai ! Une sale aventurière comme toi n'a pas à désobéir à un noble ! Vi… vite, donne-la ! »
« Pas envie. »
« Oooh, tu sais qui je suis ? Je suis Auguste Alsand-sama ! »
Auguste plante les ongles de sa main droite dans son crâne et se gratte frénétiquement. Des cheveux arrachés, un filet de sang coule sur son front. Pourtant, ses gestes fous ne s'arrêtent pas. Il se met à se gratter la tête des deux mains.
« ? Il a pété un plomb ? »
C'est chiant. Pendant que je débattais avec Fran de savoir s'il fallait fuir ou trancher, le subordonné à côté s'est avancé.
« Bon bon, Auguste-dono. Laissez-moi faire. »
« Ku, gununu. »
« Je vais le corriger un peu. »
« C… c'est ça. Je te laisse faire. Hihihi. »
Qu'est-ce qu'il a, ce sourire dégoûtant ? L'esprit brisé, mais la pourriture intacte, hein ?
« Voilà l'affaire. File-moi cette épée maudite. Ordre du vicomte. »
« Pas envie. »
« Kukuku. Avant d'y goûter, tu ferais mieux de la donner, crois-moi. »
« C… c'est ça ! Gyuran est un me… mercenaire de haut vol, lui ! »
« Tu l'as compris ? Allez, l'épée. »
« N… n… non. »
« Tch. Putain de gamine qui se la pète. Tu ne connais pas la différence de niveau ? »
Et le niveau de ce Gyuran, il donne quoi ?
Nom : Gyuran Âge : 34 ans
Race : Peuple-chat bleu
Classe : Combattant
État : Normal
Statut Niveau : 31
PV : 168 PM : 136 Force : 78 Endurance : 81 Agilité : 118 Intelligence : 70 Magie : 60 Dextérité : 81
Compétences
Intimidation : Nv3, Détection de crise : Nv3, Archerie : Nv2, Détection des forts : Nv5, Techniques d'épée : Nv5, Escrime : Nv6, Maniement du bouclier : Nv4, Réflexes : Nv3, Commerce : Nv3, Maniement de la lance : Nv3, Maniement de la dague : Nv3, Menaces : Nv3, Capture : Nv3, Résistance à la paralysie : Nv3, Manipulation de l'énergie, Endolorissement atténué, Agilité moyenne+, Sens de l'orientation, Vision nocturne
Titres
Aucun
Équipement
Épée magique en pierre幻輝, Dague du roi-scorpion, Armure de cuir du lion de feu, Bottes du lézard aux cent yeux, Bouclier en bois de pierre noire, Protège-bras du faux-dragon, Collier aux griffes cachées, Brassard de protection, Brassard de résistance au poison
Pas mal, non ? Pas une brute, mais pas non plus un monstre. En tout cas, « mercenaire de haut vol », c'est exagéré, non ?
« Hein ? Toi, t'es un chat noir ? »
……
« Moi, je suis du peuple-chat bleu. Tu m'en veux ? »
« Peuple-chat bleu = ennemi. »
Une hostilité intense émane de Fran.
« Fran ? Qu'est-ce qui t'arrive ? »
(Le peuple-chat bleu compte beaucoup de marchands d'esclaves. Certains sont des trafiquants de l'ombre.)
« Genre ceux qui t'ont capturée ? »
(Ce type aussi, peut-être. Il a Commerce, Menaces, Capture.)
(Exact. Il y a 300 ans, le peuple-chat bleu a commencé le commerce d'esclaves en trompant le peuple-chat noir pour les réduire en esclavage et les vendre.)
« Trompés ? »
(Ils ont fait semblant de s'entendre avec le peuple-chat bleu, puis les ont frappés traîtreusement. Beaucoup de chats noirs ont été capturés et vendus. Ils ont porté plainte auprès du roi des hommes-bêtes, mais les chats noirs sont de basse condition. On n'a pas écouté leur parole.)
Sale histoire. Je note. Marchands d'esclaves chats bleus. L'ennemie de Fran est mon ennemie. Donc ce type est un ennemi.
« Quoi, tu te tais tout d'un coup ? T'as enfin eu peur ? Mais c'est trop tard. Tu vas goûter à la douleur et regretter ta témérité ! Enfin, je ferai pas de grosses blessures ? Faut que la marchandise reste vendable, hein ! »
« Noir complet. Ce type est lié aux esclavagistes de l'ombre. »
(Mhm.)
L'homme tire son épée. Elle dégage une forte puissance magique. Costaud, lui ?
Nom : Épée magique en pierre幻輝
Attaque : 650 Énergie magique : 200 Durabilité : 600
Taux de conduction magique : B
Compétence : Frappe fantôme
Dague du roi-scorpion
Attaque : 373 Énergie magique : 100 Durabilité : 700
Taux de conduction magique : C+
Compétence : Croc royal venimeux
(Tout son équipement, c'est des objets magiques ?)
« Ouais, sûrement. »
(Alors… je les prends ?)
« On teste le stockage dimensionnel ? »
L'idée m'est venue récemment : si on peut stocker l'équipement adverse en plein combat, c'est pas mal, non ? Enfin, j'aurais dû y penser bien avant.
Au départ, je testais les capacités du stockage dimensionnel. Le temps s'écoule-t-il vraiment à zéro ? La température ne change-t-elle pas du tout ? Et cetera. Comme les matériaux ne pourrissaient pas et que les plats restaient brûlants, je savais déjà que le temps s'arrêtait à l'intérieur. Je l'ai mesuré sérieusement. Résultat : pas d'écoulement temporel. Le temps est complètement gelé.
C'est en faisant ça que j'ai eu l'illumination. Comme je ne combats que des bêtes magiques, je n'avais pas eu l'occasion de tester… mais là, c'est l'occasion rêvée.
« Oh ? Tu as de la motivation, gamine ? »
Fran me tire.
Et Gyuran vole en éclats.
« A… ? »
« D'abord les brassards. »
« Aaaaaaaaah ! »
En un instant, Fran se téléporte à côté de Gyuran, et à ses pieds tombent ses deux bras. Chaque poignet porte encore un brassard magique.
(Maître, je peux stocker ?)
« Euh, ouais. »
Pas de pitié pour les ennemis. Enfin, là, elle est furieuse, froidement. Plus brutale que d'habitude. Fran ignore les hurlements de Gyuran et me presse contre les brassards. Stockage dimensionnel activé.
« L'épée aussi. »
Je récupère l'épée tombée. Tant qu'elle n'est plus dans la main de l'adversaire, on peut la stocker.
« Pourquoi ! Ma compétence disait que tu ne pouvais pas être aussi fort ! I… ma vie seulement… ! »
Compétence ? Qu'est-ce que sa compétence a à voir là-dedans ? Ceci dit, il parle encore dans cet état. Ah, c'est vrai, il a Endolorissement atténué. C'est pour ça ? Quelles autres compétences il avait, déjà ? Ah, Détection des forts !
Détection des forts : perçoit la différence de niveau entre soi et autrui.
Grâce à ça, il a su que le niveau de Fran était inférieur au sien. Peuple-chat noir, niveau plus bas, gamine. De quoi la sous-estimer royalement.
Mouais, en dehors de Détection des forts, il a Agilité moyenne+ et d'autres bonnes compétences, mais le Vol de compétence n'est pas encore réutilisable. Faut vraiment choisir le moment. À l'avenir, je risque de me retrouver face à un ennemi aux bonnes compétences sans pouvoir les voler.
« Bon, je reteste le stockage. L'armure ? »
« Hiiii ! »
L'homme tente de ramper pour fuir, et je m'enfonce dans son épaule avec un *zakku*.
« Itaa ! »
Même avec Endolorissement atténué, ça ne rend pas indolore. Tout en pensant ça, j'active le stockage dimensionnel… mais…
« Ça ne marche pas. Visiblement, on ne peut pas stocker un objet tant qu'il est équipé par quelqu'un. »
Dommage. Ça aurait été encore plus utile en combat.
(Alors… suffit qu'il ne soit plus l'équipier.)
« Ben oui, mais… c'est moi qui fais. »
(Non. Bien. C'est moi qui fais.)
Et sans hésiter, Fran m'arrache un coup.
« A… kahyuu… »
L'homme, la gorge tranchée, laisse échapper un râle d'air qui s'échappe, et se débat. Il a essayé de bouger les bras et a réalisé qu'ils n'y étaient plus… son visage se crispe de désespoir, et il expire. Pathétique.
« Ça va ? »
(Il fallait bien que ça arrive un jour. Tant que c'est ce type, c'est bien.)
Pour une première fois qu'elle tue de sa main, elle est calme. C'est peut-être parce que c'était l'ennemi juré de sa race, et un salaud.
En plus, la compétence Stabilité mentale doit faire son effet. Elle abaisse la barrière psychologique du meurtre… mais bon, ça valait le coup de la prendre.
Morale et compagnie, on s'en fiche pour l'instant. Si Fran évite de déprimer, c'est tout bon. De toute façon, moi les héros qui chouinent à chaque ennemi tué, j'aime pas. Mode déprime à chaque fois, ça m'énerve.
« Bon, alors, on stocke tout ! »
« Mhm. »
« Yoshi. D'abord l'armure ! »
Armure, bottes, dague, bouclier, protège-bras, collier… je les stocke les uns après les autres.
« Hihihihihii ! »
Un son entre rire et cri, on ne sait plus, et celui qui s'effondre les fesses en l'air, c'est le sous-chef boulet, Auguste.
« Ba…バカな ! C'est le héros de la guerre de Roose ! Le… le pourfendeur de mille hommes, le surhomme, qui tombe aussi facilement ! »
Il s'est fait avoir totalement. Mille hommes ? Exagération maximale. Et Gyuran, un héros ? Impossible. Quiconque le connaît un minimum le sait. Se faire rouler par un mensonge pareil, c'est fort.
À moins que… ce soit ma faute ? Comme j'ai volé le principe du mensonge, il ne peut plus distinguer le vrai du faux ?
(C'est la faute de Maître.)
« Hein, vraiment ? »
(Mhm. Bon travail.)
« Ah, tu me félicites ? »
Toujours aussi impitoyable avec les adversaires.
Mouais, bon, c'est de l'autodéfense. Ce type est venu nous chercher, c'est sa faute. Ouais, j'suis pas responsable.
« Et… et puis, l'équipement de Gyuran, tu l'as mis où ! C… c'est moi qui lui ai acheté, du matériel de luxe, ça ! »
Il s'est fait pigeonner. On lui a fourré n'importe quoi dans le crâne pour en faire son portefeuille. Pathétique.
« Dis, on fait quoi ? »
(… Ignorer.)
« Mouais. C'est sûr ? »
D'abord, j'ai stocké le cadavre de Gyuran. Laissé dehors, il risque de devenir mort-vivant. Faudra s'en débarrasser quelque part, c'est chiant. Tant pis.
Au passage, les 20 000 gords qu'il avait sur lui ont aussi pu être stockés. Bon, je les garde. Ça ne mange pas de pain.
Reste le sort d'Auguste… Quoi faire ? Le capturer ? Le tuer ? L'ignorer ? Le laver le cerveau ?
Pendant que j'hésite, une nouvelle présence apparaît à proximité.
(Maître !)
« Ouais, une grosse puissance magique. Menace niveau D au moins ! Prudence ! »
« Mhm ! »